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Full text of "Jésus"

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1864 
Tons droits réservés 




» • •-.• • 



AVERTISSEMENT 



Puisqu'il m*a été donné de tracer de Jésus une 
image qui a obtenu quelque attention, j*ai cru 
devoir offrir cette image, sous une forme con- 
venablement préparée, aux pauvres, aux attristés 
de ce monde, à ceux que Jésus a le plus aimés. 
Beaucoup de personnes ayant regretté que le 
livre, par son prix et son volume, ne fût pas 
accessible à tous, j*ai sacrifié Tintroduction, les 
notes et certains passages du texte qui suppo- 



■ AVERTISSEMENT. 

saient le lecteur assez versé dans les recherches 
spéciales de la critique. Par la suppression de 
ces diverses parties, on a atteint un triple but. 
D'abord , le livre est devenu d'un format si 
modeste, que toute personne qui y trouvera 
du goût pourra le posséder. En second lieu, je 
ne crpis pas qu'il y reste un mot ni une phrase 
qui exige, pour être compris, des études préli- 
minaires. Enfin, par ces retranchements j'ai ob- 
tenu un résultat qui ne m'est pas moins précieux. 
J'avais fait mon livre avec la froideur absolue de 
l'historien, se proposant pour unique objet d'a- 
percevoir la nuance la plus fine et la plu^ juste 
du vrai. Cette franchise ne pouvait manquer de 
causer quelques froissements à tant d'âmes excel- 
lentes que le christianisme élève et nourrit. Plus 
d'une fois, j'ai regrette de voir* des personnes 
auxquelles j'aurais infiniment aimé à plaire, dé- 
tournées de la lecture d'un livre dont quelques 
pages n'auraient peut-être pas été pour elles sans 



AVERTISSEMENT. m 

agrément ni sans fruit. Je crois que beaucoup de 
vrais chrétiens ne trouveront dans ce petit volume 
rien qui les blesse. Sans changer quoi que ce soit 
à ma pensée, j'ai pu écarter tous les passages qui 
étaient de nature à produire des malenlendus, ou 
qui auraient demandé de longues explications. 

L'histoire est une science comme la chimie, 
comme la géologie. Pour être entièrement com- 
prise, elle exige des études approfondies, dont le 
résultat le plus élevé est de savoir apprécier la dif- ^ 
férence des temps, des pays, des nations et des 
races. Aujourd'hui, un homme qui croit aux fantô- 
mes, îiux sorciers, n'est plus tenu chez nous pour 
un homme sérieux. Mais, autrefois, des hommes 
cminents ont cru à tout cela, et peut-être, en cer- 
tains pays, est m1 encore possible, de nos jours, d'al- 
lier une vraie supériorité à de pareilles erreurs. Les 
personnes qui ne sont pas arrivées, par des voyages, 
par de longues lectures ou par une grande péné* 



▼I AYERTISSEjMENT. 

Iration d'esprit, à s'expliquer ces différences, trou- 
vent toujours quelque chose de choquant dans les 
récits du passé; car le passé, si héroïque, si grand, 
si original, n'avait pas, sur certains points fort im- 
portants, les mêmes idées que nous. L'histoire com- 
plète ne peut reculer devant cette difficulté, même 
au risque de provoquer les plus graves méprises. 
La sincérité scientifique ne connaît pas les men- 
songes prudents. Il n'est pas en ce monde un 
motif assez fort pour qu'un savant se contraigne 
dans l'expression de ce qu'il croit la vérité. Mais, 
quand une fois on a dit, sans une ombre d'arrière- 
pensée, ce qu'on croit certain ou probable ou pos- 
sible, n'est-il pas permis de laisser là les distinc- 
tions subtiles pour s'attacher uniquement à l'esprit 
général des grandes choses, que tous peuvent et 
doivent comprendre? N'a-t-onpas le droit d'effa- 
cer *les dissonances pour ne plus songer qu'à la 
poésie et à l'édification, qui surabondent en ces 
vieux récits ? Le chimiste sait que le diamant n'est 



AVERTISSEMENT. ? 

que du charbon; il sait les voies par lesquelles la 
nature opère ces profondes transfoî? mations. Est- 
il obligé pour cela de s'interdire de parler comme 
le monde et de ne voir dans le plus beau oyau 
qu'un simple morceau de carbone? 

Ce n'est donc pas ici un nouveau livre. C'est la 
« Vie de Jésus, » dégagée de ses échafaudages et 
de ses obscurités. Pour être historien, j'avais dû 
chercher à peindre un Christ qui eut les traits, la 
couleur, la physionomie de sa race. Cette fois» 
c'est un Christ en marbre blanc que je présente 
au public, un Christ taillé dans un bloc sans ta- 
che, un Christ simple et pur comme le sentiment 
qui le créa. Mon Dieu ! peut-être est-il ainsi plus 
vrai. Qui sait s'il n'y a pas des moments où tout 
ce qui sort de l'homme est immaculé? Ces 
moments ne sont pas longs; mais il y en a. 
C'est ainsi du moins que Jésus apparut au peu- 
ple ^ c'est ainsi que le peuple le vit et l'aima ; 



VI AVERTISSEMENT. 

c'est ainsi qu'il est resté dans le cœur des 
hommes. Voilà ce qui a vécu en lui, ce qui a 
charmé le monde et créé son immortalité. 

Je ne réfuterai pas pour la vingtième fois le re- 
proche qu'on m'adresse de porter atteinte à la 
religion. Je crois la servir. Certaines personnes 
s'imaginent que, par de timides réticences, on 
empêchera le peuple de perdre la foi au surnaturel. 
Quand même une telle précaution serait honnête, 
elle serait fort inutile. Cette foi, le peuple Ta per- 
due. Le peuple, en cela d'accord avec la science 
positive, n'admet pas le surnaturel particulier, le 
miracle. Faut-il conclure de là qu'il est étranger aux 
hautes croyances qui font la noblesse de Thomme? 
Ce serait une grave erreur. Le peuple est religieux 
à sa manière. Quoi de plus touchant que son res- 
pect pour la mort? Son courage, sa sérénité, son 
désir de s'instruire, son indifférence au ridicule, 
ses grands instincts d'héroïsme, son goût pour 



AVERTISSEMENT. fil 

les ouvrages d'art ou de poésie qui procurent aes 
émotions sérieuses en s' adressant aux sentiments 
nobles, cette perpétuelle jeunesse qui brille en 
lui quand il s'agit de gloire et de patrie, tout cela 
est de la religion et de la meilleure. Le peuple 
n'est nullement matérialiste. On lui plaît par 
l'idéalisme. Son défaut, si c'en est un, est de 
faire bon marché de tous les intérêts quand il 
s'agit d'une idée. Il serait funesle de lui prêcher 
rirréligion ; il serait inutile d'essayer de le rame- 
ner aux vieilles croyances surnaturelles. Reste un 
seul parti, qui est de lui tout dire. Le peuple 
saisit très-vite et par une sorte d'instinct profond 
les résultats les plus élevés de la science. Il voit 
que, parmi les formes religieuses qui ont existé 
jusqu'ici, aucune ne peut prétendre à une valeur 
absolue; mais il sent bien aussi que le fonde- 
ment de la religion ne croule pas pour cela. Lui 
inspirer le respect même des formes qui passent, 
lui en montrer la grandeur dans l'histoire, 



Tin AVERTISSEMENT. 

mettre en relief ce que ces formes antiques 
OTi^i eu de bon et de saint, n'est-ce pas faire 
^;;ie pieux? Pour moi, je pense que le peuple 
tournerait le dos à sa délivrance, le jour où il 
tiendrait pour des chimères la foi, rabnégation, 
le dévouement. La pari d'illusions qui autrefois se 
mêlait à tous les grands mouvements soit po- 
litiques, soit religieux, n'est pas un motif pour 
refuser à ces mouvements la sympathie et l'admi- 
ration. On peut être bon Français sans croire à 
la sainte ampoule. On peut aimer Jeanne d'Aro 
sans admettre la réalité de ses visions. 

Voilà pourquoi j*ai pensé que le tableau de la 
plus étonnante révolulion populaire dont on ait 
gardé le souvenir pouvait être utile au peuple. 
C'est ici vraiment la vie de son meilleur ami ; 
toute cette épopée des origines chrétiennes est 
l'histoire des plus grands plébéiens qu'il y ait ja- 
mais eu. Jésus a aimé les pauvres, haï les prêtres 



AVERTISSEMENT. n 

i 

riches et mondains, reconnu le gouvernement 
existant comme une nécessité ; il a mis hardi- 
ment les intérêts moraux au-dessus des que- 
relles des partis ; il a prêché que ce monde 
n'est qu'un songe, que tout est ici-bas image et 
figure, quelle vrai royaume de IMeu, e'est l'idéal, 
que l'idéal appartient à tous. Cette légende est 
une source vive d'éternelles consolations ; elle 
inspire une suave gaieté; elle encourage à Ta- 
mélioration des mœurs sans vaine hypoerisie ; elle 
donne le goAt de la liberté; elle porte enfin à 
refléchir sur les problèmes sociaux, qui sont les 
premiers de notre temps. Jésus ouvre sur ce point 
des vues d'une profondeur étonnante. Quand on 
sort de soïi école, on conçoit très-bien que la po- 
litique ne saurait plus être un jeu frivole, que Tes- 
sentiel un jour sera de travailler au bonheur, à 
l'instruction et à la vertu des hommes, que tout 
effort pour écarter de telles questions est frappé 
de stérilité. 



X AVERTISSEMENT. 

Humbles serviteurs et servantes de Dieu, qui 
portez le poids du jour et de la chaleur ; ouvriers 
qui travaillez de vos bras à bâtir le temple que 
nous élevons à Tesprit; prêtres vraiment saints 
qui gémissez en silence de la domination d*or- 
gueilleux sadducéens ; pauvres femmes qui souF- 
frez d'un çtat social où la part du bien est encore 
faible ; ouvrières pieuses et résignées au fond de 
la froide cellule oii le Seigneur est avec vous, venez 
à la fête qu'un jour Dieu, en son sourire, prépara 
pour les simples de cœur. Vous êtes les vrais 
disciples de Jésus. Si ce grand maître revenait, où 
croyez-vous qu'il reconnaîtrait la vraie postérité 
de la troupe aimable et fidèle qui l'entourait sur 
le bord du lac de Génésareth? Serait-ce parmi les 
défenseurs de symboles qu'il ne connaissait pas, 
dans une église officielle qui favorise tout ce 
qu'il a combattu , parmi les partisans d'idées 
vieillies associant sa cause à leurs intérêts et à 
leurs passions ? Non ; ce serait parmi nous, qui 



JESUS 



CUAPITP PPEUIEfl 

MFAMCB BT IBDNESSE DE SÉSUS, SI8 PftKWl)BBI 

iMPaBssiqfrs 

L'éyén4»Qent papital de l'histoire du iponde est la 
révolution par laquelle les plus nobles povtioas de Thu- 
manité ont passé des anciennes religions, comprises sous 
le nom vague de paganisme, à une religion fondée sur 
l'unité divine» la trinité, Tincarnation du Fils de Dieu. 
Cette conversion a eu besoin de près de mille ans pou - 
se faire. La religion nouvelle avait mis elle-même au 
moins trois cents ans à se former. Mais l'origine de h 
révolution dont il s'agit est un fait qui eut lieu sous ies 



s JÉSUS, 

règnes d'Auguste et de Tibère. Alors vécut une per- 
sonne supérieure qui, par son initiative hardie et par 
Famour qu'elle sut inspirer, créa l'objet et posa le point 
de départ de la foi future de l'humanité. 

Jésus naquit à Nazareth, petite ville de Galilée, 
qui n'eut avant lui aucune célébrité. Toute sa vie il 
fut désigné du liom de « Nazaréen, » et ce n'est 
que par un détour assez embarrassé qu'on réussit, 
dans sa légende, à le faire naître à Bethléhem. Nous 
verrons plus tard le motif de cette supposition , et 
comment elle était la conséquence obligée du rôle 
prêté à Jésus. On ignore la date précise de sa naissance. 
Elle eut lieu sous le règne d'Auguste, vers l'an 750 de 
Renne, probablement quelques années avant Fan 1*' 
de Fère que tous les peuples civiliisés font dater du jour 
où il naquit. 

La population de Galilée était fort mêlée. Cette pro- 
vince comptait parmi ses habitants, au temps de Jé- 
sus, beaucoup de non-Juife (Phéniciens, Syriens, Arabes 
et même Grecs). Les conversions au judaasme n'étaient 
pas rares dans ces sortes de pays mixtes. Il est donc 
impossible de soulever ici aucune question de race et 
de recfaerdier quel sang coulait dans les veines de celui 
qui a le plus contribué à effacer dans l'humanité les 
distinctionsde sang. 

Il sortit des rangs du peuple. Son père Joseph et sa 
mère Marie étaient des gens de médiocre condition, 



JÉSUS. 5 

des artii;ans viyaiit de leur travail, dans cet état si 
commun en Orient, qui n'est ni l'aisnnce ni la misère.. 
L'extrême simplicité de la vie dans de telles contrées, 
en écartant le bespin de confortable, rend le privilège 
du riche presque inutile, et fait de tout le monde des 
pauvres volontaires. D'un autre côté, le manque total 
de goût pour les arts et pour ce qui contribue à l'élé- 
gance de la vie matérielle, donne à la maison de celui 
qui ne manque de rien un aspect de dénûment. La ville 
de Nazareth, au temps de Jésus, ne différait peut-être 
pas beaucoup de ce qu'elle est aujourd'hui. Les rues 
où il joua enfant, nous les voyons dans ces sentiers pier- 
reux ou ces petits carrefours qui séparent les cases. La 
maison de Joseph ressembla beaucoup sans doute à ces 
pauvres boutiques, éclairées par la porte, servant à la 
fois d'établi, de cuisine, de chambre à coucher, ayant 
pour ameublement une natte, quelques coussins à terre, 
HU ou deux vases d'argile et un coffre peint. 

La famille, qu'elle provînt d'un ou de plusieurs ma- 
riages, était assez nombreuse. Jésus avait des frères et 
des sœurs, dont il semble avoir été l'aîné. Tous sont 
restés obscurs; car il parait que les quatre personnages 
qui sont donnés comme ses frères, et parmi lesquels un 
au moins, Jacques, est arrivé à une grande importance 
dans les premières années du développement du christia- 
nisme, étaient ses cousins germains. Marie, en effet, 
avait une sœur nommée aussi Marie, qui épousa un oer«^ 



« i£sus. 

jtaip kï^t^. ou riéophas (ces dei^x ^Q^l$ paraissent dê- 
signek' unO m5me personne), et fut mère de plusieurs 
' fils qui ^'^èreut un rôle consijdérable parmi lespreniiers 
disci{>4es ù^ ^ésus. Ces cousins germains, qui adhérèrent 
au jeuue maître, pendant que ses wais frères lui fai- 
s^ent de Vopposition, prirent le titre de « frètes d^ Sei- 
gneur. » L^ vrais frères de Jésus n'eurent d'impor- 
tance, ainsi <{ue leur mère, qu'après $a mort. Même 
alors ils ne paraissent pas avoir égalé ep considération 
leurs cousins, dont la conversion avait été plus sponta- 
née et dont le caractère semble avoir eu plus d'origi- 
nalité. 

. Ses sœurs se marièrent à Nazareth, et il y passa les 
années de sa première jeunesse. Nazareth était une pe- 
tite ville, située dans un pli de terrain largement ouvert 
au sommet du groupe de montagnes qui ferme au nord 
l\ plaine d'Esdrelon. La population est maintenant de 
ti ois à quatre mille âmes, et elle peut n'avoir pas beau- 
co np varié. Le froid y est vif en hiver et le climat fort 
salubre. La ville, comme à cette époque toutes les bour- 
gades juives, était un amas de cases bâties sans style, et 
devait présenter cet aspect sec et pauvre qu'offrent les 
villages dans les pays orientaux. Les maisons, à ce qu'il 
semble, ne différaient pas beaucoup de ces cubes de 
pierre, sans élégance extérieure ni intérieure, qui 
couvrent aujourd'hui les parties les plus riches du p- 
p^^ et oui, mêlés aux vignes et aux fi^uiers^ ne laissent 



lÉSUS • 

pas d*être fdrt agréaUes. Les enTurons, d'ailleurs^ sont 
charmantSj et nul et.droH du monde ne foi si bien fait 
pour les réfes de l'absolu bonheur. Même de nos jours^ 
Nazareth est encore un délicieux s^our, le seulendrmt 
peut4tre de h Palesâie oà l'âme se sente un peu soa-« 
lagée dd fardeau qui l'oppresse au milieu de cette déso- 
htion sans égale. La population est aimable et sou- 
riante ; lès jardins sont frais et verts. Antonin Hartyri 
à la fin du sixième siècle, fait xta tableau enchanteur de 
k fertilité des environs, qu'il ccnnpare au paradis. 
Quelques vallées du cAté de l'ouest justifient pleinement 
sa description. La fontaine, oà se concentraient autre* 
fois la vie et la gaieté de la petite ville, est détruite; ses 
canaux crevassés ne donnent plus qu'une eau trouble. 
Hais la beauté des femmes qui s'y rassemblent le soir^ 
cette beauté qui était déjà remarquée au sixième siècle 
et où l'on voyait un don de la Vierge liarie^ s'est eon- 
servée d'une manière firappante. C'est le type syrien danë 
toute sa grâce pleine dé langueur. Nul doifte que Ma- 
rie n'ait été ta presque tous les jours, et n'ait pris 
rang, l'urne sur l'épaule, dans la file de ses compa- 
triotes restées obscures. Antonin Martyr remarque que 
les femmes juives, ailleurs dédaigneuses pouir les chré- 
tiens, sont id pleines d'affabilité. Aujourd'hui encore, 
^le& haines religieuses sont à Nazareth ihoins vives qu'ail- 
leurs. 
L'horizon de la ville est étroit; mais, si l'on monte 



6 JÉSUS 

quelque peu et que Ton atteigne le plateau fouetté d'une 
brise perpétuelle qui domiue les plus hautes maisons, 
la perspective est splendide. A l'ouest, se déploient 
les belles lignes du Garniel, terminées par une pointe 
abrupte qui semble se plonger dans la mer. Puis se dé- 
roulent le double sommet qui domine Hageddo, les mon- 
tagnes du pays de Sichem avec Jours lieux saints de Tâge 
patriarcal, les monts Gelboé, le petit groupe pittoresque 
auquel se rattajcheut les souvenirs gracieux ou terribles 
de Sulem et d'Endor, le Thabor avec sa belle forme ar- 
rondie, que Tantiquité comparait à un sein. Par une dé- 
pression entre la montagne de Sulem et le Thabor, s'en- 
trevoient la vallée du Jourdain et les hautes plaines de 
la Pérée, qui forment du côté de Test une ligne continue. 
Au nord, les montagnes de Safed^ en s'inclinant vers la 
mer, dissimulent Saint-JTean-d'Acre, mais laissent se 
dessiner aux yeux le golfe de Khaïfa. Tel fut l'horizon 
de Jésus. Ce cercle enchanté, berceau du royaume de 
Dieu, lui représenta le monde durant des années. Sa vie 
même sortit peu des limites familières à son enfance. 
Car au delà, du côté du nord. Ton entrevoit presque, 
sur les flancs de THermon, Césarée de Philippe, sa 
pointe la plus avancée dans le monde des gentils, et, du 
côté du sud, on pressent, derrière ces montagnes déjà 
moins riantes de la Samarie, la triste Judée, desséchée 
comme par un vent brûlant d'abstraction et de mort. 
Si jamais le monde resté chrétien, mais arrivé à uae 



JESUS. 7 

notion meilleure de ce qui constitue le respect des ori- 
gines, veut remplacer par d authenticpies lieux saints 
les sanctuaires apocryphes et mesquins où s'attachait la 
piété des âges grossiers, c'est sur cette hauteur de Na- 
zareth qu'il bâtira son temple. Là, au point d'apparition 
du christianisme et au centre d'action de son fondateur, 
devrait s'élever la grande église oi!^ tous les chrétiens 
pourraient prier. Là aussi, sur cette terre où dorment 
le charpentier Joseph et des milliers de Nazaréens ou- 
bliés, qui n'ont pas franchi l'horizon de leur vallée, le 
philosophe serait mieux placé qu'en aucun Heu du 
monde pour contempler le cours des choses humaines, 
se consoler de leur contingence, se rassurer sur le but 
divin que le monde poursuit à travers d'innombrables 
défaillances et nonobstant l'universelle vanité. 



CHAPITRE II 



fDUCATlOM DK itêVê 



Cette nature à la fois riante et grandiose fut toute 
Téducation de Jésus. Il apprit à lire et à écrire, sans 
doute selon la méthode de TOrient, consistant à mettre 
entre les mains de i'enfant un livre qu'il répète en ca- 
dence avec ses petits camarades, jusqu'à ce qu'il le sache 
par cœur. Le maître d'école dans les petites villes juives 
était le hazzan ou lecteur des synagogues. Jésus fré- 
quenta peu les écoles plus relevées des scrihes (Nazareth 
n'en avait peut-être pas), et il n'eut aucun de ces titres 
qui donnent aux yeux du vulgaire les droits du savoir. 
Ce serait une grande erreur cependant de s'imaginer 
que Jésus fut ce que nous appelons un ignorant. L'édu- 



JÉSUS • 

catibn scolaire trace chez nous ntie distinction profonde, 
sous le rapport de la valeur personnelle, entre ceux qd 
Tont reçue et ceux qui en soht dépourvus. Il n'en était 
pas de même en Orient, ni en général dans la bonne an- 
tiquité. L'état de grossièreté où reste, chez nous, par 
suite de notre TÎe isolée et tout individuelle, célili qui 
n'a pas été aux écoles est indonnu dans ces société^ où 
la culture moralo^ et surtout l'esprit général du temps 
6e transmettent {^r le contact perpétuel des hoinmcs. 
L'Arabe, qui n'a eu aucun mattre, est souvent néanmoins 
très-distingué; car la tente est une sorte d'académie 
toujours ouverte, qù, de la rencontre des gens bien éle- 
vés, natt un grand mouvement intellectuel et même lit- 
téraire. La délicatesse des manières et la finesse de l'es- 
prit n'ont rien de commun en Orient avec ce qUe nous 
appelons éducation. Ce sont les hommes d'école aii con- 
traire qui passent pour pédants et mal élevés. Dans cet 
état Social, l'ignorance, qui chez nous condamne l'homme 
a un rang inférieur^ est la condition des grandes choses 
et de la grande originalité. 

Il n'est pas probable qu'il ait su le grec. Cette langue 
élait peu répandue en Judée hors des classes qui parti- 
cipaient au gouvernement et des villes habitées par les 
païens, comme Césarée. L'idiome propre de JésUs était 
le dialecte syriaque mêlé d'hébreu qu'on jparlait alors en 
Palestine. A plui^ forte raison n'eut-il aucune connais- 
sance de la cuH^re grecque. Getie culture était proscrite 



iO JÉSUS 

par les docteurs palestiniens, qui enveloppaient dans 
une même malédiction « celui qui élève des porcs et 
celui qui apprend à son fils la science grecque. » En 
tout cas, elle n'avait pas pénétré dans les petites villes 
comme Nazareth. Même à Jérusalem, le grec était très- 
peu étudié ; les études grecques étaient considérées 
comme dangereuses et même serviles; on les déclarait 
bonnes tout au plus pour les femmes en guise de pa- 
rure. L*étude seule de la Loi passait pouf libérale et 
digne d'un homme sérieux. Interrogé sur le moment 
où il convenait d'enseigner aux enfants « la sagesse 
grecque, » un savant rabbin avait répondu : « A l'heure 
qui n'est ni le jour ni la niiit, puisqu'il est écrit de la 
Loi : « Tu l'étudieras jour et nuit. » 

Ni directement ni indirectement, aucun élément de 
doctrine profane ne parvint donc jusqu'à Jésus. 11 ne 
connut rien hors du judaïsme ; son esprit conserva cette 
franche naïveté qu'affaiblit toujours une culture éten- 
due et variée. Dans le sein même du judaïsme, il resta 
étranger à beaucoup d'eflbrts souvent parallèles aux 
siens. D'une part, la vie dévote des esséniens ou thé- 
rapeutes, de l'autre, les beaux essais de philosophie re- 
ligieuse tentés par l'école juive d'Alexandrie, et dont 
Philon, son contemporain, était l'ingénieux interprète, 
lui furent inconnus. Les fréquentes ressemblances qu'on 
trouve entre lui et Philon, ces excellentes maximes d'a- 
mour de Dieu, de charité, de repos en Dieu, qui font 



JESUS 11 

comme un écho entre TÊvangÂle et les écrits de Tillustre 
penseur alexandrin, viennent des communes tendances 
que les besoins du temps inspiraient à tous les esprits 
élevés. 

Heureusement pour lui, il ne connut pas davantage la 
scolastique bizarre qui s'enseignait à Jérusalem et qui 
devait bientôt consfituer le Talmud. Si quelques phari- 
siens l'avaient déjà apportée en Galilée, il ne les fré- 
quenta pas, et, quand il toucha plus tard cette casuistique 
niaise, elle ne lui inspira que le dégoût. On peut sup- 
poser cependant que les principes de Hillel ne lui furent 
pas inconnus. Hillel, cinquante ans avant lui, avait pro- 
noncé des aphorismes qui avaient avec les siens beau- 
coup d'analogie. Par sa pauvreté humblement suppor- 
tée, par la douceur de son caractère, par lopposition 
qu il faisait aux hypocrites et aux prêtres, Hillel fut le 
vrai maître de Jésus, s'il est permis de parler de maître, 
quand il s'agit d'une si haute originalité. 

La lecture des livres de rAncien Testament fit sur lui 
beaucoup plus d'impression. Le canon des livres saints se 
composait de deux parties principales, la Loi, c'est-à-dire 
le Pentateuque, et les Prophètes, tels que nous les pos- 
sédons aujourd'hui. Une vaste, méthode d'interprétation 
allégorique s'appliquait à tous ces livres et cherchait à en 
tirer ce qui répondait aux aspirations du temps. Mais la 
vraie poésie de la Bible, qui échappait aux docteurs de 
Jérusalem, se révélait pleinement au beau génie de Jésus. 



» JESUS 

La Loi ne parait pas avoir eu pour ixA beancoap de 
charme ; il cmt pouvoir mieux faire. Mais la poésie reli- 
gieuse des psaumes se trouva dans un merveilleux ac- 
cord avec son ftroe lyrique; ils restèrent toute sa vie son 
aliment et son soutien. Les prophètes, Isaîe, en particu- 
lier, et son continuateur du temps de la captivité, avec 
leurs brillants rêves d'avenir, leur impétueuse élo- 
quence, leurs invectives entremêlées de taUeaux enchan- 
teurs, furent ses véritables maîtres. Il lut aussi sans 
doute plusieurs des ouvrages apocryphes, c'estrà-dire de 
ces écrits assez modernes, dont les auteurs, pour se 
donner une autorité qu'on n'accordait plus qu'aux écrits 
très-anciens, se couvraient du nom de prophètes et de 
patriarches. Unde ces livres surtout le frappa : c^est le 
livre de Daniel. Ce livre, composé par un Juif exalté du 
temps d'Antiochus Épiphatie, et mis par lui sous le cou- 
vert d'un ancien sage, était le résumé de l'esprit des 
derniers temps. Son auteur, vrai créateur de la philoso- 
phie de l'histoire, avait pour la première fois osé ne 
voir dans le mouvement dû monde et la succession des 
empires qu'une série de faits subordonnée aux destinées 
du peuple juif. Jésus fut pénétré de bonne heure de ces 
hautes espérances. Peutrêlre lut-il aussi les livres d'Hé- 
noch, alors révérés à l'égal des livres saints, et les autres 
écrits du mênle genre, qui entretenaient un si grand 
mouvement dans l'imagination populaire. L'avènement 
du Messie avec ses gloires et ses terreurs» les nations 



JBSUS. 13 

s'écrouiant les unes sur les autres, le cataclpme du 
ciel et de la terre furent Falimient familier de $qn ir^a- . 
gination, et, comme ces révolutions étaient censées pro- 
chaines, qu'une foule de personnes cherchaient â en 
supputer les temps. Tordre surnaturel où nous trans- 
portent de telles visions lui parut tout d'abord parfaite- 
ment naturel et simple. 

Qu'il n'eût aucune connaissance de Têtat général du 
monde, c'est ce qui résulte de chaque trait de ses dis- 
cours les plus authentiques. La terre lui parait encore 
divisée en royaumes qui se font la guerre; il semble 
ignorer la a paix romaine, » et l'état nouv^u de so- 
ciété qu'inaugurait son siècle. Il n'eut aucune idée 
précise de la puissance romaine ; le nom de <{ GéSfir 9 
seul parvint jusqu'à lui. Il vit bâtir, en Galilée ou aux 
environs, Tibériade, Juliadp, Diocésarée, Césarée, ou- 
vrages pompeux des flérodes, qui cherchaient, p^r ces 
constructions magnifiques, à prouver leur adn^iration 
pour la civilisation romaine et leur dévouement envers 
les mepcibres de la famille d'Auguste, dont les noms, 
par ifn caprice du sort, servent aujourd'hui, bizarre- 
ment altérés, à désigner de misérable hameaux de 
Bédouins. Il vit aussi probablement Sébasle, œuvre 
d'Hérode le Grand, ville de parade, dont Ips ruines 
feraient croire qu'elle a été apportép j^ toute faite, 
<»mrae une machine qu'il n'y avait plus qu'à monter 
sur place. Cette arçbiteciiurg 4'<>^t^n^^o^i privée 0a 



14 JËSUS. 

Judée par chargements, ces centaines de colonnes, 
toutes du même diamètre, ornement de quelque insi- 
pide « rue de Rivoli, « voilà ce qu'il appelait « les 
royaumes du monde et toute leur gloire. » Mais ce luxe 
de commande, cet art administratif et officiel lui dé- 
plaisaient. Ce qu'il aimait, c'étaient ses villages gali- 
léens, mélange confus de cabanes, d'aires et de pres- 
soirs taillés dans le roc, de puits, de tombeaux, de 
figuiers, d'oliviers. Il resta toujours près de la nature. 
La cour des rois lui apparaît comme un lieu où les gens 
ont de beaux habits. Les charmantes impossibilités dont 
jouimillent ses paraboles, quand il met en scène les 
rois et les puissants, prouvent qu'il ne conçut jamais la 
société aristocratique que comme un jeune villageois 
qui voit le monde à travers le prisme de sa naïveté. 

Encore moins connut -il l'idée nouvelle, créée par la 
science grecque, base de toute philosophie et que la 
science moderne a hautement confirmée, l'exclusion 
des forces surnaturelles auxquelles la naïve croyance 
des vieux âges attribuait le gouvernement de l'univers. 
Jésus ne différait en rien sur ce point de ses compa- 
triotes. Le merveilleux n'était pas pour lui l'exception- *î* 
nel; c'était l'état normal. La notion du surnatflféï^ ^ , 
avec ses impossibiUtés, n'apparait que le jour où ndt la 
science expérimentale de la nature. L'homme étranger 
i toute idée de physique, qui croit qu'en priant il 
change la marche dos nuages, arrête la maladie et la 



JÉSUS. 15 

mort même, ne trouve dans le miracle nen d'extraor- 
dinaire, puisque le cours entier des choses est pour lui 
le résultat de volontés libres de la Divinité. Cet état in- 
tellectuel lut toujours celui de Jésus. Hais, dans sa 
grande âme, une telle croyance produisait des effets tout 
opposés à ceux où arrivait le vulgaire. Chez le vulgaire, 
la foi à l'action particulière de Dieu amenait une crédu- 
lité niaise et des duperies de charlatans. Chez lui, elle 
tenait à une notion profonde des rapports familiers de 
l'homme avec Dieu et à une croyance exagérée dans le 
pouvoir de Thomme ; belles erreurs qui furent le prin- 
cipe de sa force; car, si elles devaient un jour le mettre 
en défaut aux yeux du physicien et du chimiste, elles 
lui donnaient sur son temps une force dont aucun indi- 
vidu n'a disposé avant lui ni depuis. 

De bonne heure, son caractère à part se révéla. La 
légende se pldt à le montrer dès son enfance en révolte 
contre l'autorité paternelle et sortant des voies com- 
munes pour suivre sa vocation. Il est sûr, au moins, que 
les relations de parenté furent peu de chose pour lui. Sa 
famille ne paraît pas l'avoir aimé, et, par moments, il 
semble dur pour elle. Jésus, comme tous les hommes 
exclusivement préoccupés d'une idée, arrivait à tenir 
peu de compte des Uens du sang. Le lien de l'idée est 
le seul que ces sortes de natures reconnaissent. « Voilà 
ma mère et mes frères, disait-il en étendant la mam 
TOT ses disciples; celui qui fait la volonté do mon PèrOi 



16 JÉSUS, 

voilà mon frère et ma sopur. p Les simple gçns ne l'en- 
tendaient pas ainsi, et, un jour, ip^e f^m^n^, pa^s^t près 
de lui, s'écria, dit-on : « Heijfepj le yentrequj ta porté 
et les seins que tu as sjLicés! — Heureu? plutôt, ré- 
pondit-ij, celui qui écoute la parole de Dieu ^t qui U 
suit! ji « 



CHAPITRE III 



ORDIMt d'idées au 8BIR DUQUIL SI DiTILOPPA jitVfl. 



Gomme la terre refroidie ne permet plus de com- 
prendre les phénomènes de la création primitive, parca 
que le feu qui la pénétrait s'est éteint ; ainsi les expli- 
cations historiques ont toujours quelque chose d'insuffi- 
sant, quand il s'agit d'appliquer nos timides procédés 
aux révolutions des époques créatrices qui ont décidé 
du sort de rbmnanitê. Le peuple juif a eu l'avan- 
tage, depuis la captivité de Bahylone jusqu'au moyen 
âge, d'être toujours dans une situation très-tendue. 
Yoilà pourquoi les dépositaires de l'esprit de la na- 
tion, durant ce long périodô, semblent écrire sous 
Faction d'une fièvre intense, qui les met sans cessd 



V 



*8 JÉSUS 

au-dessus et au-dessous de la raison, rarement dans 
sa moyenne voie. Jamais l'homme n'avait saisi le 
problème de Tavenir et de sa destinée avec un cou- 
rage plus désespéré, plus décidé à se porter aux ex- 
trêmes. Ne séparant pas le sort de l'humanité de celui 
de leur petite race, les penseurs juifs sont les premiers 
qui aient eu souci d'une théorie générale de la marche 
de notre espèce. La Grèce, toujours renfermée en elle- 
même, et uniquement attentive à ses querelles de petites 
villes, a eu des historiens admirables ; mais, avant Té- 
poque romaine, on chercherait vainement chez elle un 
système général de philosophie de Thistoire, embrassant 
toute rhumanitê. Le Juif, au contraire, grâce à une es- 
pèce de sens prophétique, a fait entrer l'histoire dans la 
religion. Peut-être doit-il un peu de cet. esprit à la 
Perse. La Perse, depuis une époque ancienne, conçut 
rhistoire du monde comme une série d'évolutions, à 
chacune desquelles préside un prophète. Chaque pro- 
phète a son règne de mille ans, et de ces âges succes- 
sif se compose la trame des événements qui préparent 
le règne d'Ormusd. A la fin des temps, quand le cerde 
des révolutions sera épuisé, viendra le paradii définitif. 
Les hommes alors vivront heureux ; la terre sera comme 
une plaine ; il n*y aura qu'une langue, une loi et uii 
gouvernement pour tous les hommes. Mais cet avène- 
ment sera précédé de terribles calamités. Dahak (le 
Satan de la Perse) rompra les fers qui rencliaînent et 



JESUS 10 

s'abattra sur le monde. Deux prophètes viendront cop- 
solelr les hommes et préparer le grand avènement. Ces 
idées couraient le monde et pénétraient jusqu'à Home, 
où elles inspiraient un cycle de poèmes prophétiques, 
dont les idées fondamentales étaient la division de l'his- 
toire de rimnianité en périodes, la succession des dieux 
répondant à ces périodes, un complet renouvellement du 
monde, et Tavénement final d'un âge d'or. Le livre de 
Daniel, le livre d'Hénoch, certaines parties des livres si- 
byllins, sont l'expression juive de la même théorie. 
Certes il s'en faut que ces pensées fussent celles de tous. 
Elles ne furent d'abord embrassées que par quelques 
personnes à l'imagination vive et portées vers les doc- 
trines étrangères. L'auteur étroit et sec du livi-e d*Es" 
ther n'a jamais pensé au reste du monde que pour le dé- 
daigner et lui vouloir du mal. L'épicurien désabusé qui 
a écrit l'Ecclésiaste pense si peu à l'avenir, qu'il trouve 
même inutile de travailler pour ses enfants ; aux yeux 
de ce célibataire égoïste, le dernier mot de la sagesse 
est de placer son bien à fonds perdu. Mais les grande 
choses dans un peuple se font d'ordinaire par la mîno< 
rite. Avec ses énormes défauts, dur, égoïste, moqueur 
cruel, étroit, subtil, sophiste, le peuple juif esl cependant 
l'auteur du plus beau mouvement d'enthousiasme dé- 
sintéressé doniparle l'histoire. L'opposition fait toujours 
la gloire d'un pays. En un sens, les plus grands hommes 
d'une nation sont ceux qu'elle met ^ mort. Socrate a 



SO JÉSUS 

fait la gloire d'Athènes, qui n'a pas jugé pouvoir vivre 
avec lui. Spinoza est le plus grand des juifs modernes, 
et la synagogue Ta exclu avec ignominie. Jésus a été la 
gloire du peuple d'Israël, qui Ta crucifié. 

Un gigantesque rêve poursuivait depuis des siècles le 
peuple juif, et le rajeunissait sans cesse dans sa décré- 
pitude. Étrangère à la civilisation profané, la Judée avait 
concentré sur son avenir national toute sa puissance 
d'amour et de désir. Elle crut avoir les promesses di- 
vines d'un avenir sans bornes, et, comme i'amère réalité 
qui, à partir du neuvième siècle avant notre ère, don- 
nait de plus en plus le royaume du monde à la force, 
refoulait brutalement ces aspirations, elle se rejeta sur 
les alliances d'idées les plus impossibles, essaya les 
volte-face les plus étranges. Avant la captivité, quand 
tout Tavenir terrestre de la nation se fut évanoui par la 
séparation des tribus du Nord, on rêva la restauration 
de la maison de David, la réconciliation des deux frac- 
tions du peuple, le triomphe de la théocratie et du 
culte de Jéhovah sur les cultes idolâtres. A l'époque de 
la captivité, un poêle plein d'harmonie vit la splendeur 
d'une Jérusalem future, dont les peuples et les iles loin- 
taines seraient tributaires, sous des couleurs si douces, 
qu'on eût dit qu^un rayon des regards de Jésus l'eût 
pénétré à une distance de six siècles. 

La victoire de Cyrus sembla quelque temps réaliser 
tout ce qu'on avait espéré. Les gravçs disciples de l'A* 



JÉSUS 21 

vesta et les adorateurs de .Khovah se crurent frères. La 
Perse était arrivée à une sorte de monothéisme. Israël 
se reposa sous les Achémênides, et, sous Xerxès (Assué- 
rus), se fit redouter des Iraniens eux-mêmes. Mais 
l'entrée triomphante et souvent brutale de la civilisation 
grecque et romaine en Asie le rejeta dans ses rêves. 
Pli)s que jamais, il invoqua le Messie comme juge et 
vengeur des peuples. Il lui fallut un renouvellement 
complet, une révolution prenant le globe à ses racines 
et rébranlant de fond en comble, pour satisfaire ré- 
norme besoin de vengeance qu'excitaient chez lui le 
sentiment de sa supériorité et la vue de ses humilia-^ 
tions. 

Jésus, dès qu'il eut une pensée, entra dans la brû- 
lante atmosphère que créaient en Palestine les idées 
que nous venons d'exposer. Ces idées ne s'enseignaient 
à aucune école; mais elles étaient dans l'air, et son 
âme en fut de bonne heure pénétrée. Nos hésitations, 
nos doutes ne l'atteignirent jamais. Ce sommet de la 
montagne de Nazareth, où nul homme moderne ne peut 
s'asseoir sans un sentiment inquiet sur sa destinée, 
* peut-être frivole, Jésus s'y est assis vingt fois sans un 
doute. Délivré de l'égoïsme, source de nos tristesses, il 
ne pensa qu'à son œuvr^, à sa race, à l'humanité . Ces 
montagnes, cette mer, ce ciel d'azur, ces hautes plaines 
â l'horizon, furent pour lui non la vision mélancolique 
d'une âme qui interroge la nature sur son sort, mais le 



22 JESUS 

symbole certain, Tonibre transparente d'un monde in- 
visible et d'un ciel nouveau. 

Il n'attacha jamais beaucoup d'importance aux évé- 
nements politiques de son temps, et il en était probable- 
ment mal informé. La dpastie des Hérodcs vivait dans 
un monde si différent du sien, qu'il ne la connut sans 
doute que de nom. Le grand Hérode mourut vers Tan- 
née même où il naquit, laissant des souvenirs impéris- 
sables, des monuments qui devaient forcer la postérité 
la phis malveillante d'associer son nom à celui de Salo- 
mon, et néanmoins ime œuvre inachevée, impossible à 
continuer. Ambitieux profane, égaré dans un dédale de 
luttes religieuses, cet astucieux Iduméen eut l'avantage 
que donnent le sang-froid et la raison, dénués de mora- 
lité, au milieu de fanatiques passionnés. Mais son idée 
d'un royaume profane d'Israël, lors même qu'elle n'eût 
pas été un anachronisme dans l'état du monde où il la 
conçut, aurait échoué, comme le projet semblable que 
forma Saloraon, contre les difficultés venant du carac- 
tère même de la nation. Ses trois fils ne furent que des 
lieutenants des Romains, analogues aux radjas de l'Inde 
sous la domination anglaise. Antipater ou Antipas, té-* 
trarque de la Galilée et de la Pérée, dont Jésus fut le 
sujet durant toute sa vie, était un prince paresseux et 
nul, favori et adulateur de Tibère, trop souvent égaré 
par l'influence mauvaise de sa seconde fenunô Héro- 
diade. Philippe, tétrarque de la Gaulonilide et delà 



JÉSUS tS 

Balance, sur les terres daquel Jésus fit dé fréquents 
Toyages, était un beaucoup meilleur souirerain. Quanta 
Ârchélaûs, ethnarque de Jérusalem, Jésus ne put le 
connaître. Il avait environ dix ans quand cet homme 
faible et sans caractère, parfois violent, fut déposé par 
Auguste. La dernière trace d'autonomie fut de la sorte 
perdue pour Jérusalem. Réunie à la Samarie et à 11- 
dumée, la Judée forma une sorte d'annexé de la pro- 
vince de Syrie, où le sénateur Publius Sulpicius Quiri- 
nîus> personnage consulaire fort connu, était légat 
inapérial. Une série de procurateurs romains, subor- 
donnés pour les grandes questions au légat impérial de 
Syrie, Goponius, Marcus Ambivius, Annius Rufus, Va- 
lérius Gratus, et enfin (Fan 26 de notre ère) Pontius 
Pilatus, s'y succèdent, sans cesse occupés à éteindre le 
volcan qui faisait éruption sous leurs pieds. 

De continuelles séditions excitées par les zélateurs du 
mosaïsme ne cessèrent en effet, durant tout ce temps, 
d'agiter Jérusalem. La mort des séditieux était assurée ; 
mais la mort, quand il s'agissait de l'intégrité de la Loi, 
était recherchée avec avidité. Renverser les aigles, dé- 
truire les ouvrages d'art élevés par les Hérodes, et où 
les règlements mosaïques n'étaient pas toiyours respec^ « 
tés, s'insurger contre les éoussons votifs dressés par les 
procui^teurs, et dont les inscriptions paraissaient enta- 
chées d'idolâtrie, étaient de perpétuelles tentations pour 
des fanatiques parvenus à ce degré d'exaltation qui âte 



M JÉSUS 

tout soin de la vie. Juda, fils de Sariphée, Mathias, fils 
de Margalotbjdeux docteurs de la Loi fort célèbres, for- 
mèrent ainsi un parti d'agression hardie contre l'ordre 
établi, qui se continua après leur supplice. Les Samari- 
tains étaient agités de mouvements du même genre. Il 
semble que la Loi n'eût jamaii^ compté plus de secta- 
teurs passionnés qu'au moment où vivait déjà celui 
qui, de la pleine autorité de son génie et de sa 
grande âme, allait l'abroger. Les « zélotes » ou « si- 
caires, » assassins pieux, qui s'imposaient pour tâche 
de tuer quiconque manquait devant eux à la Loi, com- 
mençaient à paraître. Des représentants d'un tout autre 
esprit, des thaumaturges, considérés comme des es- 
pèces de personnes divines, trouvaient créance, par 
suite du besoin impérieux que le siècle éprouvait de 
surnaturel et de divin. 

Un mouvement qui eut beaucoup plus d'influence 
sur Jésus fut celui de Juda le Gaulonite.ou le Galiléen. 
De toutes les sujétions auxquelles étaient exposés les 
pays nouvellement conquis par Rome, le cens était la 
plus impopulaire. Cette mesure, qui étonne toujours les 
peuples peu habitués aux charges des grandes admi- 
nistrations centrales, était particulièrement odieuse aux 
Juifs. Déjà, sous David, nous voyons un recensement 
provoquer de violentes récriminations et les menaces 
des prophètes. Le cens, en effet, était la base de l'im- 
pôt; or, l'impôt, dans les idées de la pure théocratie, 



JÉSUS 25 

était presque une impiété. L'argent des caisses pu- 
bliques passait pour de Targent volé. Le recensement 
ordonné par Quirinius (an 6 de Tère chrétienne) ré- 
veilla puissamment ces idées et causa une grande fer- 
mentation. Un mouvement éclata dans les provinces du 
Nord. Un certain Juda, de la ville de Gamala, sur la 
rive orientale du lac de Tibériade, et un pharisien 
nommé Sadok se firent, en niant la légitimité de l'im- 
pôt, une école nombreuse, qui aboutit bientôt à une 
révolte ouverte. Les maximes fondamentales de l'école 
étaient qu'on ne doit appeler personne a maître, » ce 
titre appartenant à Dieu seul, et que la liberté vaut 
mieux que la vie. Juda lut évidemment le chef d'une 
secte galiléenne, préoccupée des idées du Messie, et qui 
aboutit à un mouvement politique. Le procurateur Co- 
ponius écrasa la sédition du Gaulonite; mais l'école 
subsista et conserva ses chefs. Sous la conduite de 
Menahem, fils du fondateur, et d'un certain Éléazar, 
son parent, on la retrouve fort active dans les dernières 
luttes des Juifs contre les Romains. Jésus vit peut-être 
ce Juda, qui conçut la révolution juive d'une façon si 
différente de la sienne; il connut en tout cas son école, 
et ce fut probablement par réaction contre son erreur 
qu'il prononça l'axiome sur le denier de César. Le sage 
Jésus, éloigné de toute sédition, profita de la faute de 
son devancier, et rêva un autre royaume et une aut/e 
délivrance. 



M JÉSUS 

La Galilée était de la aorte une vaste fournaise, «Ma 
s'agitaient en ébuliitiou les éléments les plus divers. Un 
mépris extraordinaire de ]a vie^ ou pour mieux dire une 
sorte d'appétit de la mort, fut la conséquence de ces 
agitations. L'expérience ne compte pour rien dans les 
grands mouvements fanatiques. L'Algérie, aux premiers 
temps de l'occupation française, voyait se lever, chaque 
printemps, des inspirés, qui se déclaraient invulnérables 
et envoyés de Dieu pour chasser ies infidèles; Tannée 
suivante, leur naort était oubliée, et leur successeur ne 
trouvait pas une moindre foi. Très-dure par un côté, la 
domination romaine, peu tracassière encore, permettait 
beaucoup de liberté. Ces grandes dominations brutales, 
terribles dans la répression, n'étaient pas soupçonneuses 
comme le sont les puissances qui ont un dogme à gar- 
der. Elles laissaient tout faire jusqu'au jour oîH elles 
croyaient devoir sévir. Dans sa carrière vagabonde, on 
ne voit pas que Jésus ait été une seule fois gêné par la 
police. Une telle liberté, et par-dessus tout le bonheur 
qu'avait la Galilée d'être beaucoup moins resserrée dans 
^es liens du pédantisme pharisaîque, donnaient à cette 
contrée une vraie supériorité sur Jérusalem. La révolu- 
ticHi, ou en d'autres teimes l'attente du Messie, y faisait 
travailler toutes les têtes. On se croyait à la veille de 
voir apparaître la grande rénovation ; l'Écriture, torturée 
en des sens divers, servait d'aliment aux plus colossales 
espérances. A chaque ligne des simples écrits de FAn^ 



JÉSUS '■ «7 

cien Tes^tament, on voyait Tassurance et en quelque 
sorte le programme du règne futur qui devait apporter 
la paix aux justes et sceller à jamais l'œuvre de 
Dieu. 

De tout temps, cette division en deux parties oppo- 
sées d'intérêt et d'esprit avait été pour la nation hé- 
braïque un principe de fécondité dans Tordre moral. 
Tout peuple appelé à de hautes destinées doit être un 
petit monde complet, renfermant dans son sein les pôles 
opposés. )La Grèce offrait à quelque» lieues de distance 
Sparte et Athènes, les deux antipodes pour un observa- 
teur superficiel, en réalité sœurs rivales, nécessaires 
Tune à l'autre. 11 en fut de même de la Judée. Moins 
brillant en un sens que le développement de Jérusalem, 
celui du Nord fut en somme bien plus fécond; les 
œuvres les plus vivantes du peuple juif étaient toujours 
venues de là. Une absence complète du sentiment de la 
nature, aboutissant à quelque chose de sec, d'étroit, de 
farouche, a frappé toutes les œuvres purement hiéroso- 
1 y mites d'un caractère grandiose, mais triste, aride et 
repoussant. Avec ses docteurs solennels, ses insipides . 
canonistes, ses dévots hypocrites et atrabilaires, Jérusa- 
lem n'eût pas conquis Fhumanité. Le Nord a donné au 
monde ta naïve Sulamite, l'humble Ghananéenne, la 
passionnée Madeleine, le bon nourricier Joseph, la 
Vierge Mario. Le Nord seul a fait le christianisme; 
Jérusalem, au contraire, est la vraie patrie du judaïsme 



28 JÉSUS 

obstiné qui, fondé par les phansiens, fixé par le Tal- 

mud, a traversé le moyeu âge et est venu jusqu'à 

nous. 

Une nature ravis«nte contribuait à former cet esprit 
beaucoup moins austère, nioins âprement monothéiste, 
si j'ose le dire, qui imprimait à tous les rêves de la 
Galilée un tour idyllique et charmant. Le plus triste 
pays du monde est peut-être la région voisine de Jém- 
salem. La Galilée, au contraire, était un pays très-vert, 
très-ombiagé, très-souriant, le vrai pays du Cantique 
des cacitiques et des chansons du bien-aimé. Pendant 
les deux mois de mars et d'avril, la campagne est un 
lapis de fleurs, d'une franchise de couleurs incompa- 
rable. Les animaux y sont petits, mais d une douceur 
extrême. Des tourterelles sveltes et vives, des merles 
bleus si légers qu'ils posent sur une herbe sans la faire 
plier, des alouettes huppées, qui viennent presque se 
mettre sous les pieds du voyageur, de petites tortues de 
ruisseau, dont l'œil est vif et doux, des cigognes à l'air 
pudique et grave, dépouillant toute timidité, se laissent 
approcher de très-près par l'homme et semblent l'ap- 
peler. En aucun pays du monde les montagnes ne se 
déploient avec plus d'harmonie et n'inspirent de plus 
hautes penstîes. Jésus semble les avoir particulièrement 
aimées. Les actes les plus importants de sa carrière di- 
vine se passent sur les montagnes ; c'est là qu'il était le 
mieux inspiré ; c'est là qu'il avait avec les anciens pro- 



JÉSUS so 

phètes de secrets entreliens, et qu'il se montrait aux 
yeux de ses disciple;? déjà transfiguré. 

Ce joli pays, devenu aujourd'hui, par suite de l'é- 
norme appauvrissement que l'islamisme a opéré dans la 
vie humaine, si morne, si navrant, mais où tout ce que 
l'homme n'a pu détruire respire encore l'abandon, la 
douceur, la tendresse, surabondait, à l'époque de Jésus, 
de bien-être et de gaieté. Les Galiléens passaient pour 
énergiques, braves et laborieux. Si Ton excepte Tibé- 
riade, bâtie par Antipas en Phonneur de Tibère (vers 
l'an 15) dans le style romain, la Galilée n'avait pas de 
grandes villes. Le pays était néanmoins fort peuplé, 
couvert de petites villes et de gros villages, cultivé avec 
art dans toutes ses parties. Aux ruines qui restent de 
son ancienne splendeur, on sent un peuple agricole, 
nullement doué pour l'art, peu soucieux de luxe, indif- 
férent aux beautés de la forme, exclusivement idéaliste. 
La campagne abondait en eaux fraîches et en fruits ; les 
grosses fermes étaient ombragées de vignes et de fi- 
guiers ; les jardins étaient des massifs de pommiers, de 
noyers, de grenadiers. Le vin était excellent, s'il en faut 
juger par celui que les Juifs recueillent encore à Safed, 
et on en buvait beaucoup. Cette vie contente et facilement 
satisfaite n'aboutissait pas à l'épais matérialisme de notre 
paysan, à la grosse joie d'une Normandie plantureuse, à 
la pesante gaieté des Flamands. Elle se spiritualisait en 
rêves éthérés, en une sorte de mvsiicisme poétique con^ 



su JÉSUS 

fondant le œi et la terre. Lai&^ez l*austère Jean-Baptiste 
dans son désert de Judée, prêcher la pénitence, tonner 
sans cesse, vivre de sauterelles en compagnie des cha- 
cals. Pourquoi les coaipagnous de Tépouic jeûneraient- 
ils pendant que l*époux est avec eux ? La joie fera partie 
du royaume de Dieu. N'est-elle pas la fiile des humbles 
de cœur, des hommes de bonne volonté? 

Toute l'histoire du christianisme naissant est devenue 
de la sorte une délicieuse pastor,ale. Un Messie aux repas 
de noces, la courtisane et le bon Zachée appelés à ses 
festins, les fondateurs du royaume du ciel comme uu 
cortège de paranymphes : voilà ce que la Galilée a osé, 
ce qu'elle a fait accepter. La Grèce a tracé de la vie hu- 
maine par la sculpture et la poésie des tableaux admi- 
rables, mais toijyours sans fonds fuyants ni horizons 
lointains. Ici manquent le marbre, les ouvriers excel- 
lents, la langue exquise et raffînée. Mais la Galilée a 
créé à Tétat d'imagination populaire le plus sublime 
idéal; car derrière son idylle -s'agite le sort de l'huma- 
nité, et la lumière qui éclaire son tableau est le soleil du 
royaume de Dieu. 

Jésus vivait et grandissait dans ce milieu enivrant. 
Dès son enfance, il fit presque annuellement le voyage 
de Jérusalem pour les fêtes. Le pèlerinage élait pour les 
Juifs provinciaux une solennité pleine de douceur. Des 
séries entières de psaumes étaient consacrées à chanter 
le bonlieur de cheminer ainsi eu famille, durant plu* 



JËSUS 31 

sieurs jours, au prinlemps. à travers les collines et les , 
vallées, tous ayant en perspective les splendeurs de Jéru- 
salem, les terreurs des parvis sacrés, la joie pour des 
frères de demeurer ensemble. La route que Jésus suivait 
d'ordinaire dans ces voyages était celle que Ton suit 
aujourd'hui, par Ginœa et Sichem. De Sichem à Jérusa- 
lem, elle est fort sévère. Mais le voisinage des vieux 
sanctuaires de Silo, de Béthel, près desquels on passe, 
tient l'âme en éveil. Aïn-el-Baramié, la dernière étape, 
est un lieu mélancolique et charmant, et peu d'im- 
pressions égalent celle qu'on éprouve en s'y établissant 
pour le campement du soir. La vallée est étroite et 
sombre; une eau noire sort des rochers percés de tom- 
beaux, qui en forment les parois. C'est, je crois, la 
« vallée des pleurs, » ou des eaux suintantes, chantée 
conune une des stations du chemin dans le délicieux 
psaume Lxxxrv, et devenue, pour le mysticisme doux 
et triste du moyen âge, l'emblème de la vie. Le len- 
demain, de bonne heure, on sera à Jérusalem; une 
telle attente, aujourd'hui encore, soutient la caravane, 
rend la soirée courte et le sommeil léger. 

Ces voyages, oh la nation réunie se communiquait 
ses idées, et qui étaient presque toujours des foyers de 
grande agitation, mettaient Jésus en contact avec l'âme 
de son peuple, et sans doute lui inspiraient déjà une 
vive antipathie pour les défauts des représentants offi- 
ciels du judaïsme. On veut que de bonne heure le dé- 



92 JÉSUS 

sert ait été pour lui une autre école et qu'il y ait fait de 
longs séjours. Mais le Dieu qu'il trouvait là n'était pas 
le sien. C'était tout au plus le Dieu de Job, sévère et 
terrible, qui ne rend raison à personne. Parfois c'était 
Satan qui venait le tenter. Il retournait alors dans sa 
chère Galilée, et retrouvait son Père céleste, au milieu 
des vertes collines et des claires fontaines, parmi les 
troupes d'enfants et de femmes qui, l'âme joyeuse et le 
cantique des anges dans le cœur, attendaient le salut 
dlsraël. 



CHAPITRE IV 



PREMIERS APH0RISIIB8 DE lÉSUS 

lES IDÉES d'un DIED PÈRE ET d'UNE RELIGION PURE 

PREMIERS DISCIPLES 



Joseph mourut avant que son fils fût arrivé â aucun 
rôle public. Marie resta de la sorte le chef de la famille, 
et c'est ce qui explique pourquoi son fils, quand on vou- 
lait le distinguer de ses nombreux homonymes, était 
le plus souvent appelé « fils de Marie. » Il semble que, 
devenue par la mort de son mari étrangère â Nazareth, 
elle se retira à Cana, dont elk pouvait être originaire. 
Cana était une petite ville à deux heures ou deux heures 
et demie de Nazareth, au pied des montagnes qui bor- 
nent au nord la plaine d'Asochis. La vue, moins gran- 
diose qu'à Nazareth, s'étend sur toute la plaine et est 

9 



54 JÉSUS 

bornée de la manière ia plus pittoresque par les mon- 
tagnes de Nazareth et les collines de Séphoris. Jésus 
paraît avoir fait quelque temps sa résidence en ce lieu. 
Là se passa probablement une partie de sa jeunesse et 
eurent lieu ses premiers éclats. 

Il exerçait le métier de son père, qui était celui de 
charpentier. Ce n'était pas là une circonstance humi- 
liante ou fâcheuse. La coutume juive exigeait que 
rhomme voué aux travaux intellectuels apprît un état. 
Les docteurs les plus célèbres avaient des métiers; c'est 
ainsi que saint Paul, dont Téducation avait été si soi- 
gnée, était fabricant de tentes. Jésus ne se maria point. 
Toute sa puissance d'aimer se porta sur ce qu'il consi- 
dérait comme sa vocation céleste. Le sentiment extrê- 
mement délicat qu'on remarque en lui pour les femmes 
ne se sépara point du dévouement exclusif qu'il afvait 
pour son idée. 11 traita en sœurs, comme François 
d'Assise et François de Sales, les femmes qui s'épre- 
naient de la même œuvre que lui; il eut ses sainte 
Claire, ses Françi 7se de Chantai. Seulement, il est pro- 
bable que celles-ci aimaient plus lui que l'œuvre ; il fut 
sans doute plus aimé qu'il n'aima. Ainsi qu'il arrive 
souvent dans les natures très-élevées, la tendresse du 
cœur se transforma chez lui en douceur infinie, en 
vague poésie, en charme universel. 

Quelle fut la marche de la pensée de Jésus durant 
celte période obscure de sa vie? Par quelles raéditalionji 



JESUS S5 

débuta-t-il dans la carrière prophétique? On l'igqpre, 
son histoire nous étant parvenue à Fétat de récits épars 
et sans chronologie exacte. Hais le développement des 
produits vivants est partout le même, et il n'est pas 
douteux que la croissance d'une personnalité aussi puis- 
sante que celle de Jésus n'ait obéi à des lois très-rigou- 
reuses. Une haute notion de la Divinité, qu'il ne dut pas 
au judaïsme,' et qui semble avoir été de toutes pièces la 
création de sa grande âme, fut en quelque sorte le prin- 
cipe de sa force. C'est l'idée d'un Dieu père, dont on en- 
tend la voix dans le calme de la conscience et le silence 
du cœur. Jésus n'a pas de visions ; Dieu ne lui parle pas 
comme à quelqu'un hors de lui ; Dieu est en lui; il se 
sent avec Dieu, et il lire de son cœur ce qu'il dit de son 
Père, n vit au sein de Dieu par une communication de 
tous les instants; il ne le voit pas, mais il l'entend, sans 
qu'il ait besoin de tonnerre et de buisson ardent comme 
Moïse, de tempête révélatrice comme Job, d'orsicle 
comme les vieux sages grecs, de génie familier comme 
Socrate, d'ange Gabriel comme Mahomet. L'imagination 
et l'hallucination d'une sainte Thérèse, par exemple, ne 
sont ici pour rien. L'ivresse du soufi se proclamant 
identique à Dieu est aussi tout autre chose. Jésus n'é- 
nonce pas un moment l'idée sacrilège qu'il soit Dieu. Il 
se croit en rapport direct avec Dieu, il se cfoit fils de 
Dieu. La plus haute conscience de Dieu qui ^it existé au 
iein de l'I^umanitë a été celle de Jésus. 



S6 JÉSUS 

On comprend , d'un autre côté que Jésus, partant 
d'une telle disposition d*âme, ne sera nullement un 
philosophe spéculatif. Il ne faisait à ses disciples aucun 
raisonnement ; il n'exigeait d'eux aucun eiïort d'atten- 
tion. Rien n'est plus loin de la théologie scolastique que 
l'Évangile. Les spéculations des Pères grecs sur l'es- 
sence divine viennent d'un tout autre esprit. Dieu conçu 
immédiatement comme Père, voilà toute la théologie 
de Jésus. 

Jésus n'arriva pas sans doute du premier coup à celte 
haute affirmation de lui-même. Mais il est probable 
que, dès ses premiers pas, il s'envisagea avec Dieu dans 
la relation d'un fils avec son père. Là est sou grand 
acte d'originalité; en cela il n'est nullement de sa race. 
Ni le juif, ni le musulman n'ont compris cette délicieuse 
théologie d'amour. Le Dieu de Jésus n'est pas ce maître 
fatal qui nous tue quand il lui plaît, nous damne quand 
il lui plaît, nous sauve quand il lui plaît. Le Dieu de 
Jésus est Notre Père. On l'entend en écoutant un soufïle 
léger qui crie en nous : « Père. » Le Dieu de Jésus n'est 
pas le despote partial qui a choisi Israël pour son 
peuple et le protège envers et contre tous. C'est le Dieu 
de l'humanité. Jésus ne sera pas un patriote comme les 
Macchabées, un théocrate comme Juda le Gaulonite. 
S'élevant hardiment au-dessus des préjugés de sa na* 
tion, il établira l'universelle paternité de Dieu. Le Gau- 
lonite soutenait qu'il faut mourir plutôt que de donner 



lises S7 

à un autre que Dieu le nom de « maître; » Jésus laisse 
ce nom à qui veut le prendre, et réserve pour Dieu un 
titre plus doux. Accordant aux puissants de la terre, 
pour lui représentants de la force, un respect plein 
d'ironie, il fonde la consolation suprême, le recours au 
Père que chacun a dans le ciel, le vrai royaume de Dieu 
que chacun porte en son cœur. 

Ce nom de a royaume de Dieu » ou de « royaume du 
ciel » fut le terme favori de Jésus pour exprimer la ré- 
volution qu*il apportait en ce monde. Comme presque 
tous les termes relatifs au Messie, il venait du livre de 
Daniel. Selon l'auteur de ce livre extraordinaire, aux 
quatre empires profanes, destinés à crouler, succédera 
un cinquième empire, qui sera celui des saints et qui 
durera éternellement. Ce règne de Dieu sur la terre 
prêtait naturellement aux interprétations les plus di- 
verses. Dans les derniers temps de sa vie, Jésus crut 
que ce règne allait se réaliser matériellement par un 
brusque renouvellement du monde. Mais sans doute c<î 
ne fut pas là sa première pensée. La morale admirable 
qu'il tire de la notion du Dieu père n'est pas celle d'en- 
thousiastes qui croient le monde près de finir et qui se 
préparent par l'ascétisme à une catastrophe chimérique; 
c'-est celle d'un monde qui veut vivre et qui a vécu, « Le 
royaume de Dieu est au dedans de vous, » disait-il à 
ceux qui cherchaient avec subtilité des signes exté- 
rieurs. La conception réaliste de Tavénement divin n'a 



5S JÉSUS 

été qu'un nuage, une erreur passagère que la mort a 
fait oublier. Le Jésus qui a fondé le Trai royaume dû 
Dieu, le royaume des doux et des humbles, voiU le Jé- 
sus des premiers jours, jours chastes et sans mélange 
oii la voix de son Père retentissait en son sein avec un 
timbre plus pur. Il y eut alors quelquS^ mois, une 
année peut-être, où Dieu habita vraiment sur la terre. 
La voix du jeune charpentier prit tout à coup une dou- 
ceur extraordinaire. Un charme infini s'ethalait de sa 
personne, et ceux qui Tavaient vu jusque-là ne le re- 
connaissaient plus. Il n'avait pas encore de disciples, et 
le groupe qui se pressait autour de lui n'était ni une 
secte ni une école; mais on y sentait déjà un esprit 
commun, quelque chose de pénétrant et de doux. Son 
caractère aimable, et sans doute une de ces ravissantes 
figures qui apparaissent quelquefois dans la race juive, 
faisaient autour de lui comme un cercle de fascination 
auquel presque personne, au milieu de ces populations 
bienveillantes et naïves, ne savait échapper. 

Le paradis eût été, en effet, transporté sur la terre, 
si les idées du jeune maître n'eussent dépassé de beau- 
coup ce niveau de médiocre bonté au delà duquel on 
n'a pu jusqu'ici élever l'espèce humaine. La fraternité 
des hommes, fils de Dieu, et les conséquences morales 
qui en résultent étaient déduites avec un sentiment ex- 
quis. Comme tous les rabbis du temps, Jésus, peu porté 
vers lés ràisontiements suivis, renfermait sa doctrine 



JÊStlS. 59 

dans des aphorismes concis et d'une forme expressive, 
parfois énigmatique et bizarre. Quelques-unes de ces 
maximes venaient des livres de TAncien Testament. 
D'autres étalent des pensées de sages plus modernes, 
surtout d*Antigonc de Soco, de Jésus, fils de Sirach, et 
de Uillel, qUt étaient arrivées jusqu'à lui, non par suite 
d'études savantes, mais comme des proverbes souvent 
répétés. La synagogue était riche en maximes très-heu- 
reusement exprimées, qui formaient une sorte de litté- 
rature proverbiale courante. Jésus adopta presque tout 
cet enseignement oral, mais en le pénétrant d'un esprit 
supérieur. Enchérissant d'ordinaire sur les devoirs 
tracés par la Loi et les anr' >iis, il voulait la perfection. 
Toutes les vertus d'hr jilité, de pardon, de charité 
d'abnégation, de dureté pour soi-même, vertus qu'on a 
nommées à bon droit chrétiennes, si Ton veut dire par 
là qu'elles ont été vraiment prêchées par le Christ, 
étaient en germe dans ce premier enseignement. Pour 
la justice, il se contentait de répéter Tâxiome rêpandu 
« Ne fais pas à autrui ce que tu ne Voudrais pas qu'on 
te fit à toi-même. » Mais cette vieille sagesse, encore 
assez égoïste, ne lui suiûsait pas. Il allait aux excès : 

« Si quelqu'un te frappe sur la joue droite, présente- 
lui l'autre. Si quelqu'un te fait un procès pour ta tu- 
nique, abandonne-lui ton manteau. » 

1 Si loti œil droit te scandalise, arrache-le et jôtte-le 
loin de toi. » 



40 JÉSUS 

«r Aimez vos ennemis, faites du bien k ceux qui tous 
haïssent; priez pour ceux qui vous persécutent. » 

« Ne jugez pas, et vous ne serez point jugé. Pardon- 
nez, et on vous pardonnera. Soyez miséricordieux 
comme votre Père céleste est miséricordieux. Donner 
vaut mieux que recevoir. » 

« Celui qui s'humilie sera élevé; celui qui s'élève sera 
humilié. » 

Sur l'aumône, la pitié, les botmes œuvres, la dou- 
ceur, le goût de la i^aix, le complet désintéressement 
du cœur, il avait peu de chose à ajouter à la doctrine de 
la synagogue. Mais il y mettait un accent plein d'onc- 
tion, qui rendait nouveaux des aphorismes trouvés de- 
puis longtemps. La morale ne se compose pas de prin- 
cipes plus ou moins bien exprimés. La poésie du 
précepte, qui le fait aimer, est plus que le précepte lui- 
m&ne, pris comme une vérité abstraite. Peu originale 
en elle-même, si l'on veut dire par là qu'on pourrait 
avec des maximes plus anciennes la recomposer presque 
tout entière, la morale évangélique n'en reste pas moins 
la plus haute création qui soit sortie de la conscience hu- 
maine, le plus beau code de la vie parfaite qu'aucun 
moraliste ait tracé. 

Il ne parlait pas contre la loi mosaïque ; mais il est 
clair qu'il en voyait rinsufïisance, et il le laissait en- 
tendre. Il répétait sans cesse qu'il faut faire plus que 
les anciens sages n'avaient dit. Il défendait la moindre 



JÉSUS 41 

parole dure, il interdisait le divorce et tout serment, il 
blâmait le talion, il condamnait l'usure, il trouvait le 
désir voluptueux aussi criminel que l'adultère. Il vou- 
lait un pardon universel des injures. Le motif dont il 
appuyait ces maximes de haute charité était toujours le 
même : « ... Pour que vous soyez les fils de votre Père 
céleste, qui fait lever son soleil sur les bons et sur les 
méchants. Si vous n'aimez, ajoutait-il, que ceux qui 
vous aiment, quel mérite avez- vous? Les publicains le 
font bien. Si vous ne saluez que vos frères, qu'est-ce 
que cela? Les païens le font bien. Soyez parfaits, 
comme votre Père céleste est parfait. » 

Un culte pur, une religion sans prêtres et sans pra- 
tiques extérieures, reposant toute sur les sentiments du 
cœur, sur l'imitation de Dieu, sur le rapport immédiat 
de la conscience avec le Père céleste, étaient la suite de 
ces principes. Jésus ne recula jamais devant cette har- 
die conséquence, qui faisait de lui, dans le sein du ju- 
daïsme, un révolùtionifâire au premier chef. Pourquoi 
des intermédiaires entre l'homme et son Père? Dieu ne 
voyant que le cœur, à quoi bon ces purifications, ces 
pratiques qui n'atteignent que le corps ? La tradition 
même, chose si sainte pour le juif, n'est rien, comparée 
au sentiment pur. L'hypocrisie des pharisiens, qui en 
priant tournaient la tête pour voir si on les regardait, 
qui faisaient leurs aumônes avec fracas, et mettaient 
sur leurs habits des signes qui les faisaient reconnaître 



42 JËSUâ 

pour personnes |>ieiises, toutes ces simagrêéé He là 
fausse dévotion le révoltaient. « Ils ont reçtt leur ré- 
compensé» disait-il ; pour toi, quand tu fais l'aumdàe, 
que ta main gauche ne sache pas ce que feii ta droite, 
afin que ton aumône reste dauâ le secret, et alors totl 
Pèi*e, qui voit dans le secret, te Id rendra. Et, quand tu 
prif^^, n'imite pas tes hypocrites, qui aiment â faire iëdr 
oraison debout dans les synagogues et au coin deà 
places, afîu d'être vus des honiuies. Je dis en vérité 
qu'ils reçoivent leur récompense. Pour td, si tu veut 
prier, entre dans ton cabinet, et, ayant fermé la porU, 
prie ton Père, qui est dans le secret ; et ton Père, qui 
voit dans le secret, Vexattcera. Et, quand tu priés, ne 
fais pas de longs discours comme les païens, qui s*ima 
gineut devoir être exaucés â force de paroles. Dieti ton 
Père sait de quoi tu as besoin, avant que tu le lui de- 
înandeâ. l 

Il n'affectait nul signe extérieur d'ascétisme, se con- 
tentant de prier ou plutôt de méditer sur les montagnes 
et dans les lieux solitaires, o& toujours l'homme à 
cherché Dieu. Cette haute notion des rapports dé 
l'homme avec Dieti, dont si peu d'âmes, même après 
lui, devaient être capables, se résumait en une prière, 
qu'il enseignait dès lors â ses disciples : 

A Wotre Père qui es au ciel, que ton nom soit sano- 
tifié ; que tort règne arrive ; (JUé ta volonté soit faite 
sur la terre comme au ciel. Donne-nous aujourd*hùi 



JÉSUS ^ 

notre pam de chaque jour. Pardonne-hous nos offenses, 
comme nous pattlonnons & ceux qui nous ont offensés. 
Épargne-nous les épreuves; délivre-nouà du Mé- 
chant ^ » n insistait particulièrement sur cette pensée 
que le Père céleste sait mieux que nous oé qu'il nous 
faut, et qu'on lui fait presque injure en lui demandant 
telle ou telle chose déterminée. 

Jésus ne faisait en cecH que tirer les conséquences des 
grands principes que le judaïsme avait posés, mais que 
les classes officielles de la nation tendaient de plus en 
plus à méconnaître. Jamais prêtre païen n'avait dit au 
fidèle : « Si, en apportant ton offrande à l'autel, tu te 
souviens que ton frère a quelque chose contre toi, 
laisse là ton offrande devant l'autel, et va premièrement 
te réconcilier avec ton frère ; après cela, viens et fais ton 
offrande, » Seuls dans l'antiquité, les prophètes juifs, 
Isaïe surtout, dans leur antipathie contre le sacerdoce, 
avaient entrevu la vraie nature du culte que l'homme 
doit à Dieu. « Que m'importe la multitude de vos vic- 
times? J'en suis rassasié ; la graisse de vos béliers me 
(Soulève le cœur; votre eticens m'importune; caf vos 
tnains sont pleines de sang. Purifiez vos pensées; ces- 
sez de mal faire, apprenez le bieii, cherche^ là justice, 
et venez alors. > Dans les derniers temps, quelques dôc- 



* C'Mt-à-dir« du démon, conçu comme le génie du mal, «clon les 
idées du teittt>s; 



44 JÉSUS 

teurs, Siméon le Juste, Jésus, fils de Sirach, Hiilel, tou- 
chèrent presque le but, et déclarèrent que Tabrégé de 
la Loi était la justice. Philon, dans le monde juif d'E- 
gypte, arrivait en même temps que Jésus à des idées 
d'une haute sainteté morale, dont la conséquence était 
le peu de souci des pratiques légales. Schemaia et Ab- 
talion, plus d'une fois, se montrèrent aussi des c-asuistes 
fort libéraux. Rabbi lohanan allait bientôt mettre les 
œuvres de miséricorde au-dessus de l'étude même de la 
Loi ! Jésus seul, néanmoins, dit la chose d'une manière 
efficace. Jamais on n'a été moins prêtre que ne le fut 
Jésus, jamais plus ennemi des formes qui élouflent la 
religion sous prétexte de la protéger. Par là, nous 
sommes tous ses disciples et ses continuateurs ; par là, 
il a posé une pierre éternelle, fondement de la vraie 
religion, et, si la religion est la chose essentielle de 
l'humanité, par là il a mérité le rang divin qu'on lui a 
décerné. Une idée absolument neuve, l'idée d'un culte 
fondé sur la pureté du cœur et sur la ftaternité hu- 
maine, faisait par lui son entrée dans le monde, idée 
tellement élevée, que TÉglise chrétiemie devait sur ce 
point trahir complètement ses intentions, et que, de 
nos jours, quelques âmes seulement sont capables de 
s'y prêter. 

Un sentiment exquis de la nature lui fournissait à 
chaque instant des images expressives. Quelquefois une 
finesse remarquable, ce que nous appelons de l'esprit, 



JÉSUS 45 

relevait ses aphorismes; (l*autres fois, leur forme vive 
tenait à l'heureux emploi de proverbes populaires. 
« Ck)mment peux-tu dire à ion frère : « Permets que j'ôte 
« cette paille de ton œil, » toi qui as une poutre dans le 
tien? Hypocrite I ôte d'abord la poutre de ton œil, 
et alors tu penseras à ôter la paiUe de l'œil de ton 
frère. » 

Ces leçons, longtemps renfermées dans le cœur du 
jeune maître, groupaient déjà quelques initiés. L'esprit 
du temps était aux petites Églises ; c'était le moment 
des esséniens ou thérapeutes. Des rabbis ayant chacun 
leur enseignement, Schemaïa» Âbtalion, Hillel, Scham- 
mai, Juda le Gaulonite, Gamaliel, tant d'autres dont les 
maximes ont composé le Talmud, apparaissaient de 
toutes parts. On écrivait très-peu ; les docteurs juifs de 
ce temps ne faisaient pas de livres : tout se passait en 
conversations et en leçons publiques, auxquelles on 
chercliait à donner un tour facile à retenir. Le jour où 
le jeune charpentier de Nazareth commença à produire 
au dehors ces maximes, pour la plupart déjà répandues, 
mais qui, grâce à lui, devaient régénérer le monde, ce 
ne ht donc pas un événement. C'était un rabbi de plus 
(il est vrai, le plus charmant de tous), et autour de lui 
quelques jeunes gens avides de l'entendre et cherchant 
l'inconnu. L'inattention des hommes veut du temps 
pour être forcée. Il n'y avait pas encore de chrétiens ; le 
vrai christianisme cependant était fondé, et jamabsans 



46 itSUS 

doute il ne fîit plus parfait (|u*â ce premier moment. 
Jésus n'y ajoutera plus rien de durable. Que dis-je? En 
un sens, il le compromettra ; car toute idée, pour réussir, 
a besoin de faire des sacrifices; on ne sort jamais im- 
maculé delà lutte de la vie. 

ConccToir le bien, en effet, ne suffit pas; il faut le 
faire réussir parmi les hommes. Pour cela, des voies 
moins pures sont nécessaires. Certes, si TÉvangile se 
bornait à quelques chapitres de Matthieu et de Luc, il 
serait plus parfait et ne prêterait pas maintenant à 
tant d'objections; mais sans miracles eût-il converti le 
monde? Si Jésus fut mort au moment où nous sommes 
arrivés de sa carrière, il n'y aurait pas dans sa vie telle 
page qui nous blesse ; mais, plus grand aux yeux de 
Dieu, il fût resté ignoré des hommes ; il serait perdu 
dans la foule des grandes âmes inconnues, les meil- 
leures de toutes ; la vérité n'eût pas été promulguée, 
et le monde n'eût pas profité de l'immense supériorité 
morale que son Père lui avait départie. Jésus, fils de Si- 
rach, et Hilld avaient émis des aphorismes presque 
aussi élevés que ceux de Jésus. Hillel cependant ne pas- 
sera jamais pour le vrai fondateur du christianisme. 
Dans la morale, comme dans l'art, dire n*estrien, faire 
est tout. L'idée qi|i se cache sous un tableau de Raphaël 
est peu de chose; c'est le tableau seul qui compte. De 
même, en morale, la vérité ne prend quelque valeur que 
$i elle passe & l'état de sentiment, et elle n'atteint tout 



JÉSUS. 47 

son prix que quand elle se réalise dans le monde à l'état 
de fait. Des hommes d'une médiocre moralité ont écrit 
de fort bonnes maximes. Des hommes très-vertueux, 
d'un autre côté, n*ont rien fait pour continuer dans le 
monde la tradition de la vertu. La palme est à celui qui 
a été puissant en paroles et en œuvres, qui a senti le 
bien, et au prix de son sang Ta fait triompher. Jésus, â 
ce double point de vue, est sans égal ; sa gloire reste en- 
tière et sera toujours renouvelée. 



CHAPITRE V 



IvEÀR-BAPTISTB 

VOYAGE DE JÉSUS VERS JEAN ET SON SÉJOUR AU DÉSERT 

DE JUDÉE. — IL ADOPTE LE BAPTÊME DE JEAR 



Dn homme extraordinaire, dont le rôle, faute de do- 
cuments, reste poiur nous en partie énigmatique, ap- 
parut vers ce temps et eut certainement des relations 
avec Jésus. Ces relations tendirent plutôt à faire dévier 
de sa voie le jeime prophète de Nazareth ; mais elles lui 
suggérèrent plusieurs accessoires importants de son in- 
stitution religieuse, et, en tout cas, elles fournirent à ses 
disciples une très-forte autorité pour recommander leur 
maître aux yeux d'une certaine classe de Juifs. 

Vers l'an 28 de notre ère (quinzième année du règne 



JÉSUS 49 

de Tibère), se répaadit dans toute la Palestine la répu- 
tation d*un certain lohanan ou Jean, jeune ascète plein 
de fougue et de passion. Jean était de race sacerdotale 
et né, ce semble, à Jutta près d'Hébron ou à Hébron 
mêine. Hébron, la ville patriarcale par excellence, si- 
tuée à deux pas du désert de Judée et à quelques heures 
du grand désert d'Arabie, était dès cette époque ce 
qu'elle est encore aujourd'hui, un des boulevards du 
DK>nothéisme dans sa forme la plus austère. Dès son 
eniance, Jean fut nostr, c'est-à-dire assujetti par tœn 
à certaines abstinences. Le désert, dont il était pour ainsi 
dire environné, l'attira de bonne heure. Il y menait la 
vie d'un jogui de l'Inde, vêtu de peaux ou d'étoffes de 
poil de chameau, n'ayant pour aliments que des saute- 
relles et du roiel sauvage. Un certain nombre de dis- 
ciples s'étaient groupés autour de lui, partageant sa vie 
et méditant sa sévère parole. On se serait cru transporté 
aux bords du Gange, si des traits particuliers n'eussent 
révélé en ce solHaire le dermer descendant diâs grands 
prophètes d'Israël. 

Depuis que la nation juive s'était prise avee une sorte 
de désespoir à réfléchir sur sa destinée, l'imagination 
du peuple s'était reportée avec beaucoup de complai- 
sance vers les anciens prophètes. Or, de tous les per- 
sonnages du passé , dont le souvenir venait- comme 
les songes d'une nuit troublée réveiller et agitef le 
peuple, le plus grand était Êiie. Ce géant des pro« 



50 JÉSUS 

piiètes, en son âpre solitude du Carmel, partageant la 
vie des Lêtes sauvages, demeurant dans le creux des 
rochers^ d où il sortait comme un foudre pour faire et 
défaire les rois, était devenu, par des transformations 
successives, une sorte d*être surhumain, tantôt visible, 
tantôt invbible, et qui n*avait pas goûté la mort. On 
croyait généralement qu'Ëlie allait revenir et restaurer 
Isiaël. La vie austère qu'il avait menée, les souvenii^ 
terribles qu'il avait laissés, et sous l'impression desquels 
rOrieut vit encore, cette sombre image qui, jusqu'à nos 
jours, fait trembler et tue, touie cette mylliologie, pleine 
de vengeance et de terreurs, frappaient vivement les 
esprits et marquaient, en quelque sorte, d'un signe de 
naissance tous les enfantements populaires. Quiconque 
aspirait à une grande action sur le peuple devait imiter 
Ëlie, et, comme la vie solitaire avait été le trait essentiel 
de ce prophète, on s'habitua à envisager c Thomme de 
Dieu » comme un ermite. On simagina que tous les 
saints personnages avaient eu leurs jours de pénitence, 
de vie agreste, d'austérités. La retraite au désert devint 
ainsi la condition et le prélude des hautes deslinées. 

Nul doute que cette pensée d'imitation nait beaucoup 
préoccupé Jean. La vie anachorétique, si opposée à l'es- 
prit de l'ancien peuple juif, faisait de toutes parts inva- 
sion en Judée. Les essénieus ou thérapeutes étaient 
groupés .près du pays de Jean, sur les bords orientaux 
de la mer Morte. On s'imaginait que les chefs de ^eote 



JÉSUS 51 

devaient être des solitaii c:>, ayant leurs règles et leur- 
instituts propres, comme des fondateurs d ordres reli 
gieux. Les maîtres des jeunes gens étaient aussi parfoi* 
des espèces d'anachorètes assez ressemblants aux goU" 
rous du brahmanisme. 

La pratique fondamentale qui donnait à la secte de 
Jean son caractère, et qui lui a valu son nom, était le 
baptême ou la totale immersion. Les ablutions étaient 
déjà familières aux Juifs, comme à toutes les religions 
de rOrient. Les esséniens leur avaient donné une ex- 
tension particulière. Le baptême était devenu une céré- 
monie ordinaire de l'introduction des prosélytes dans le 
sein de la religion juive, une sorte d'initiation. Jamais 
pourtant, avant notre baptiste, on n'avait donné à Tim- 
niersion cette importance ni cette forme. Jean avait fixé 
le théâtre de son activité dans la partie du désert de 
Judée qui avoisine la mer Moi te. Aux époques où il ad- 
ministrait le baptême, il se transportait aux bords du 
Jourdain, soit à Béthanie ou Béthabara, sur la rive 
orientale, probablement vis-à-vis de Jéricho, soit à l'en- 
droit nommé jEnon ou « les Fontaines, » près de Salim, 
où il y avait beaucoup d'eau. Là, des foules considérables, 
surtout de la tribu de Juda, accouraient vers lui et se 
faisaient baptiser. En quelques mois, il devint ainsi un 
des hommes les plus influents de la Judée, et tout le 
inonde dut compter avec lui. 

Le peuple le tenait pour un prophète, et plusieurs 



^s JÉSUS 

s^imagina/ent que c'était aie ressuscité. La croyance ft 
ces résurrections était fort répandue ; on pensait que 
Dieu allait susciter de leurs tombeaux quelques-uns des 
anciens prophètes pour servir de guides à Israël vers sa 
destinée finale. D'autres tenaient Jean pour le Messie 
lui-même, quoiqu'il n'élevât pas une telle prétention. 
Les prêtres et les scribes, opposés à cçtte renaissance du 
prophétisme, et toujours ennemis des enthousiastes, le 
méprisaient. Hais la popularité du baptiste s'imposait à 
eux, et ils n'osaient parler contre lui. C'était une victoire 
que le sentiment de la foule remportait sur l'aristocra- 
tie sacerdotale. Quand on obligeait les chefe des prêtres 
à s'expliquer nettement sur ce point, on les embarras- 
sait fort. 

Le baptême n'était, du reste, pour Jean qu'un sj^f 
destiné à faire impression et à prépare^ les esprit^ i 
quelque grand mouvement. Nul doute qu'il ne fui p^M»- 
sédé au plus haut degré de l'espérance du Messie, et 
que son action principale ne f&t en ce sens, c Faites pé- 
nitence, disait-il, car le royaume de Dieu approqhe. » 
Il annonçait une « grande colère, » c*est-à-dirç de ter- 
ribles catastrophes qui allaient venir, et déc)a^it que la 
cognée était déjà à la racine de l'arbre, que l'aibre serait 
bientôt jeté au feu. Il représentait son Messie uninn à 
la main, recueillant le bon grain, et brûlant la paille. La 
pénitence, dont le baptême était la figure, l'aumôpe, 
l'amendement des moeurs, étaient pour Jean les grands 



JÉSUS M 

moyens de préparation aux événemenU prochains. On 
Aè sait pas exactement sous quel jour il concevait ces 
événements. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il prêchait avec 
beaucoup de force contre les mêmes adversaires que 
Jésus, contre les prêtres riches, les pharisiens, les doc- 
teurs, le judaïsme officiel en un mot, et que, comme 
Jésus, il était surtout accueilli par les classes méprisées 
Il réduisait à rien le titre de fils d'Abraham, et disait 
que Dieu pourrait faire des fils d'Abraham avec les 
pierres du chemin. Il ne semble pas qu'il possédât même 
en germe la grande idée qui a Êiit le triomphe de Jésus, 
l'idée d'une religion pure ; mais il servait puissamment 
cette idée eh substituant un rite privé aux cérémonies 
légales, pour lesquelles il fallait des prêtres, à peu près 
comme les flagellants du moyen âge ont été des précur- 
seurs de la Réforme, en enlevant le monopole des sacre- 
ments et de l'absolution au cleigé officiel. Le ton géné- 
ral de ses sermons était sévère et dur. Les expressions 
dont il se servait contre ses adversaires paraissent avoir 
été des plus violentes. C'était une rude et contiimelle 
invective. Il est probable qu'il ne resta pas étranger à la 
politique. Josèphe, qui le toucha presque par son maître 
Banou, le laisse entendre à mots couverts, et la cata- 
strophe qui mit fin à ses jours semble le supposer. Ses 
disciples menaient une vie fort austère, jeûnaient fi'é- 
quemment et affectaient un air triste et soucieux. On 
voit poindre par moments la communauté des biens et 



54 JÉSUS 

celte pensée qne le riche esf obligé de partager ce 
qu'il a. Le pauvre apparaît déjà comme celui qui doit 
bénéficier en première ligne du royaume de Dieu. 

Quoique le centre d'action de Jean fût la Judée, sa 
renommée pénétra vite en Galilée et arriva jusqu'à 
Jésus, qui avait déjà formé autour de lui par ses pre- 
miers discours un petit cercle d'auditeurs. Jouissant en- 
core de peu d'autorité, et sans doiile aussi poussé parle 
désir de voir un maître dont les enseignements avnient 
beaucotip de rapports avec ses propres idées, Jésus 
quitta la Galilée et se rendit avec sa petite école auprès 
de Jean. Les nouveaux venus se firent baptiser comme 
tout le monde. Jean accueillit très-bien cet essaim de 
disciples galiléens, et ne trouva pas mauvais qu'ils res- 
tassent distincts des siens. Les deux -maîtres avaient 
beaucoup d'idé(^s communes ; ils s'aimèrent et luttèrent 
devant le public de prévenances réciproques, lia jeu- 
nesse estcapnble de toules les abnégations, et il est per- 
mis d'admettre rjue les deux jeunes enthousiastes, pteins 
des mêmes espémnees et des mêmes haines, aient fait 
cause commune et se Soient appuyés réciproquement. 
Ces bonnes relations devinrent ensuite le point de dé- 
part de tout un système développé par les évangélisles, 
et qui consista à donner pour première base à la mis- 
sion divine do Jésus Taltestation de Jean. Tel était le 
dogré d'autorité conquis pnr le baptiste, qu'on ne croyajt 
pouvoir trouver au monde un meilleur garant* Maij, 



JÉSUS 55 

loin que le baptiste ait abdiqué devant Jésus, Jésus, 
pendant tout le temps qu'il passa près de lui, le recon- 
nut pour supérieur et ne développa son propre génie 
que timidement. 

Il semble en efï'et que, malgré sa profonde origina- 
lité, Jésus, durant quelques semaines au moins, fut l'i- 
mitateur de Jean. Sa voie était encore obscure devant lui. 
Le baptême avait été mis par Jean en très-grande faveur; 
Jésus se crut obbgé de suivre son exemple : il baptisa, et 
ses disciples baptisèrent aussi. Sans doute ils accompa- 
gnaient cette cérémonie de prédications analogues à celles 
de Jean. Le Jourdain se couvrit ainsi de tous les côtés de 
baptistes, dont les discours avaient plus ou moins de suc- 
cès. L'élève égala bientôt le maître, et son baptême fut fort 
recherché. Il y eut à ce sujet quelque jalousie entre les 
disciples ; les élèves de Jean vinrent se plaindre à lui des 
succès croissants du jeune Galiléen, dont le baptême 
allait bientôt, selon eux, supplanter le sien. Mais les 
deux maîtres restèrent supérieurs à ces petitesses.' La 
supériorité de Jean était d'aiHeurs trop incontestée pour 
que Jésus, encore peu connu, songeât â la combattre. Il 
voulait seulement grandir à son ombre, et se croyait 
obligé, pour gagner la foule, d'employer les moyens 
extérieurs qui avaient valu à Jean de si étonnants suc- 
cès. Quand il recommença à prêcher après l'arrestation 
de Jean, les premiers mots qu'on lui met à la bouche 
ne sont que la répétition d'tine des phrases familières 



56 JÉSUS. 

an bapiiste. Plusieurs autres expressions de Jean se re- 
trouyent lettuellêmeut dans ses discours. Les deux 
écoles paraissent avoir vécu longtemps en bonne intel- 
ligence, et, après la mort de Jean, Jésus, comme con- 
frère afîidé, fut un des premiers averti de cet événe- 
ment. 

Jean, en effet, fut bientôt arrêté dans sa carrière pro- 
phétique. Comme les anciens prophètes juifs, il était, au 
plus haut degré, frondeur des puissances établies. La 
vivacité extrême avec laquelle il s'exprimait sur leur 
compte ne pouvait manquer de lui susciter des embar- 
ras. En Judée, Jean ne paraît pas avoir été inquiété par 
Pilate, mais, dans la Pérée, au delà du Jourdain, il tom- 
bait sur les terres d'Ântipas. Ce tyran slnquiéia du le- 
vain politique mal dissimulé dans les prédications de 
Jean. L^ grandes réunions d'hommes formées par Ten- 
thousiasmfe religieux et patriotique autour du baptiste 
avaient quelque chose de suspect. Un grief tout person- 
nel vmt, d'ailleurs, s'ajouter à ces moiïh d'État et ren- 
dit inévitable la perte de l'austère censeur. 

Dn des caractères le plus fortement marqués de cette 
tragique famille des Hérodes était Hérodiade, petite-fille 
d'Hérode le Grand. Violente, ambitieuse, passionnée, 
elle détestait le judaïsme et méprisait ses lois. Elle avait 
été mariée, probablement malgré eUe, à son oncle Hé- 
rode, fils de Mariamne, qu'Hérode le Grand avait dés- 
hérité et qui n'eut jamais de rôle public. La position 'm- 



JÉSUS 57 

férieure de son mari, à Tégard des autres personnes de 
sa famille, ne lui laissait aucun repos; elle voulait être 
souveraine à tout prix. Ântipas fut l'instrument dont 
elle se servit. Cet homme faible, étant devenu ép^u- 
ment amoureux d'elle, lui promit de l'épouser et de ré- 
pudier sa première femme, fille de Hâreth, roi de Pétra 
et émir des tribus voisines de la Pérée. La princesse 
arabe, ayant eu vent de ce projet, résolut de fuir* Dissi- 
mulant son dessein, elle feignit de vouloir faire un 
voyage à Mach^o, sur les terres de son père, et s'y fit 
conduire par les officiers d'Autipas. 

Ifakaur ou Hachéro était une forteresse colossale bâ- 
tie par Alexandre Jannée, puis relevée par Hérode, dans 
un des ouadis les plus abrupts à l'orient de la mer 
Morte. C'était un pays sauvage, étrange, rempli de lé- 
gendes bizarres et qu'on croyait hanté des démons. La 
forteresse était Juste à la limite des Etats de Hâreth et 
d' Antipas. A ce moment-là, elle était en la possession 
de Hâreth. Celui-ci, averti, avait tout fait préparer pour 
la fuite de sa fille, qui, de tribu en tribu, fut reconduite 
à Pétra. 

L*union presque incestueuse d'Antipas et d'Hérodiade 
s'accomplit alors. Les prescriptions juives sur le ma- 
riage étaient sans cesse une pierre de scandale entre 
l'irréligieuse famille des Hérodes et les Juifs sévères. Les 
membres de cette dynastie nombreuse et assez isolée 
étant réduits à se marier entre eux, il en résultait de 



58 JÉSUS 

fréquentes violations des empêchements établis par la 
Loi. Jean fut Técho du sentiment général en blâmant 
énergiqnement Antipas. C*élait plus qu'il n'en fallait 
pour décider celui-ci à donner suite à ses soupçons. Il 
fit arrêter le baptiste et donna ordre de l'enfermer dans 
la forteresse de Machéro, dont il s'était probablement 
emparé après le départ de la fille de Hâreth. 

Plus timide que cruel, Ântipas ne désirait pas le 
mettre à mort. Selon certains bruits, il craignait une 
sédition populaire. Selon une autre version, il aurait 
pris plaisir à écouter le prisonnier, et ces entretiens 
l'auraient jeté dans de grandes perplexités. Ce qu'il y a 
de certain, c'est que la détention se prolongea et que 
Jean conserva du fond de sa prison une action éfendne. 
Il correspondait avec ses disciples, et nous le retrouve- 
rons encore en rapport avec Jésus. Sa foi dans la pro- 
chaine venue du Messie ne fit que s'afTermir; il suivait 
avec attenlion les mouvements du dehors, et cherchait 
à y découvrir les signes favorables à l'accomplissement 
des esnéranrcs dont il se nourrissait. 



CHAPITRE VI 



StTELOPPElIBNT DES IDÉES DE JÉSUS 
SUB LE ROYAUME DE DIEU 



Jusqu'à Tarrestalion de Jean, que nous plaçons par 
approximation daiis l'été de Tan 29, Jésus ne quitta pas 
les environs de la mer Morte et du Jourdain. Le séjour 
au désert de Judée ét'ût généralement considéré comme 
la préparation des grandes choses, comme une sorte de 
« retraite » avant les actes publics. Jésus s'y soumit à 
l'exemple des autres et passa quarante jours sans autre 
compagnie que les b(^tes sauvages, pratiquant un jeûne 
rigoureux. L'imagination des disciples s'exerça beau- 
coup sur ce séjour. Le désert était, dans les croyances 
populaires, la demeure des démons. Il existe au monde 



CO JÉSUS 

peu de régions plus désolées, plus abandonnées de Dieu, 
plus fermées à la vie que la pente rocailleuse qui forme 
le bord OGcidental de la mer Morte. On crut que, pen- 
dant le temps qu'il passa dans cet affreux pays, il avait 
traversé di terribles épreuves, que Salan Pavait effrayé 
de ses illiuions ou bercé de séduisantes promesses, 
qu'ensuite Jes anges pour le récompenser de sa victoire 
étaient yeiMS le servir. 

Ce fut j^/obabiement en sortant du désert que Jésus 
apprit Tai^^tation ue Jean-Baptiste. Il n'avait plus de 
raisons désormais de prolonger son séjour dans un 
pays qui Jui était à demi étranger. Il regagna la 
Galilée, sâ vraie patrie, mûri par une importante 
expérience et ayant puisé dans le contact avec un grand 
homme, fort différent de lui, le sentiment de sa propre 
originalité. 

En somme, l'influence de Jean avait été plus fâcheuse 
qu utile à Jésus. Elle fut un arrêt dans son développe- 
ment ; tout porte à croire qu'il avait, quand il descendit 
vers le Jourdain, des idées supérieures à celles de Jean, 
et que ce fut par une sorte de concession qu'il inclina 
un moment vers le baptisme. Peut-être si le baptiste, à 
l'autorité duquel il lui aurait été difBcile de se soustraire, 
fût resté libre, n'eût-il pas su rejeter le joug des rites 
et dfô pratiques matérielles, et alors sans doute il fût 
resté un sectaire juif inconnu ; car le monde n'eût pas 
abandonné des pratiques pour d'autres. C'est par l'at- 



JÉSUS 61 

trait d'une religion dégagée de toute fonne extérieure 
que le christianisme a séduit les âmes élevées. Le bap- 
tiste une fois emprisonné, son école fut fort amoindrie, 
et Jésus se trouva rendu à son propre mouvement. La 
seule chose qu'il dut à Jean, ce furent en quelqqe sorte 
des leçons de prédication et d'action populaire. Des ce 
moment, en effet, il prêche avec beaucoup plus de fpfce 
et s'impose à la foule avec autorité. 

Il semble aussi que son séjour près de Jean, moins 
par l'action du baptiste que par la marche naturelle dç 
sa propre pensée, mûrit beaucoup ses. idées ^ur « le 
royaume du ciel. » Son mot d'ordre désornoais, c'est I9 
« bonne nouvelle, » Fannonce que le règpc^ de Dieu es( 
proche. Jésus ne sera plus seulement un délicie\ix noo- 
raliste, aspirant à renfermer en quelque^ aphorismes 
vifs et courts des leçons sublipaes ; c'est le révolijtion- 
naire transcendât, qui esf;aje de renpiiyeler le Jfxoi^ii^ 
par ses bases mê^pes et de fonder sur terre Xi^^l qu'i} 
a conçu. « Attendre \e royaume de Dieu 1^ sera §jçq- 
nyme d'être disciple de Jésu3. Ce rpot de « royaume de 
Dieu n ou de « royaume du ciel, » ainsi que nous ra- 
yons déjà dit, était depuis longtemps faipjliçr aux Juifs. 
Mais Jésus lui donnait un sens moral, une portép 80«- 
ciale que l'auteur même du livre de paniel, d^ns mi 
enthousiasme apocalyp^que avait à pei^e Q^é entr^ 
Toir. 

jbans le monde tel qu'il est, c'est le mal qui règne. 



es JÊSQs 

Satan est le « roi de ce moude, » et tout lui obéit. Les 
rois tuent les prophètes. Les prêtres et les docteurs ne 
font pas ce qu'ils ordonnent aux autres de faire. Les 
justes sont persécutés, et l'unique partage des bons est 
de pleurer. Le « monde » est de la sorte l'ennemi de 
Dieu et de ses saints; mais Dieu se réveillera et vengera 
ses saints. Le jour est proche ; car Fabomination est à 
son comble. Le règne du bien aura son tour. 

L'avènement de ce règne du bien sera une grande 
révolution subite. Le monde semblera renversé; l'état 
actuel étant mauvais, pour se représenter l'avenir, il 
suffit de concevoir à peu près le contraire de ce qui 
existe. Les premiers seront les derniers. Un ordre nou- 
yeau gouvernera l'humanité. Maintenant le bien et le 
mal sont mêlés comme l'ivraie et le bon grain dans un 
champ. Le maître les laisse croître ensemble; mais 
l'heure de la séparation violente arrivera. Le ropume 
de Dieu sera comme un grand coup de filet, qui amène 
du bon et du mauvais poisson; on met le bon dans des 
jarres, et on se débarrasse du reste. Le germe de cette 
grande révolution sera d'abord méconnaissable. Il sera 
comme le grain de sénevé, qui est la plus petite des se- 
mences, mais qui, jeté en terre, devient un arbre sous 
le feuillage duquel les oiseaux viennent se reposer; ou 
bien il sera comme le levain qui, déposé dans la pâte, la 
fiit fermenter tout entière. Une série de paraboles, 
souvent obscures, était destinée i eiprimer les surprises 



JÈSCS 63 

de cet avènement soudain, ses apparentes injustices, 
son caractère inévitable et défiiiitii. 

Qui établira ce règne de Dieu? Rappelons-nous que la 
première pensée de Jésus, pensée tellement profonde 
chez lui, qu'elle n*eut probablement pas d'origine et 
tenait aux racines mêmes de son être, fut qu'il était le 
fils de Dieu, l'intime de son Père, l'exécuteur de ses 
volontés. La réponse de Jésus à une telle question ne 
pouvait donc être douteuse. La persuasion qu'il ferait 
régner Dieu s'empara de son esprit d'une manière abso- 
lue. Il s'envisagea comme l'universel rétormateur. Le 
ciel, la terre, la nature tout entière, la folie, la maladie 
et la mort ne sont que des instruments pour lui. Dans 
son accès de volonté béroïque, il se croit tout-puissant. 
Si la terre ne se prête pas à cette transformation su- 
prême, la terre sera broyée, purifiée par la flamme et 
le souffle de Dieu. Un ciel nouveau sera créé, et le 
moiide entier sera peuplé d'anges de Dieu. 

Une révolution radicale, embrassant jusqu'à la nature 
elle-même , telle fut donc la pensée fondamentale de 
Jésus. Dès lors, sans doute, il avait renoncé à la poli- 
tique ; Texemple de Juda le Gaulonite lui avait montré 
l'inutilité des séditions populaires. Jamais il ne songea à 
se révolter contre les Romains et les tétrarques. Le prin- 
cipe effréné et anarcbique du Gaulonite n'était pas le 
sien. Sa soumission aux pouvoirs établis, dérisoire au 
fond, était complète dans la forme. 11 payait le tribut à^ 



04 JÉSUS 

César pour ne pas scandaliser. La liberté et le droit ne 
sont pas de ce monde ; pourquoi troubler sa yie par de 
vaines susceptibilités? Méprisant la terre, couTaincu que 
le monde présent ne mérite pas qu on s'en soucie, il se 
réfugiait dans son royaume idéal ; il fondait cette grande 
doctrine du dédain transcendant, vraie doctrine de la 
liberté des âmes, qui seule donne la paix. Mais il n'a- 
vait pas dit encore : « Mon royaume n'est pas de ce 
monde, i Bien des ténèbres se mêlaient à ses vues les 
plus droites. Parfois des tentations étranges traversaient 
son esprit. Dans le désert de Judée, Satan lui avait pro- 
posé les royaumes de la terre. Ne connaissant pas la 
force de l'empire romain, il pouvait, avec le fond d'en- 
thousiaso^e qu'il y avait en Judée et qui aboutit bientôt 
après à une si terrible résistance militaire, il pouvait, 
dis-je, espérer de fonder un royaume par l'audace et le 
nombre de ses partisans. Plusieurs fois peut-être se 
posa pour lui la question suprême : Le royaume de Dien 
se réalisera-t-il par la force ou par la douceur, par la 
révolte ou par la patience? Un iour, dit-on, les simples 
gens de Galilée voulurent Tenlever et le faire nû. Jésus 
s'enfuit dans la montagne et y resta quelque temps 
seul. Sa belle nature le préserva de l'erreur qui eût fait 
d^ lui un agitateur ou iiu chef de rebelles, un Theudas 
QU un Barkokeba. 

La révolution qu'il vaulut iaire fut toujours une ré- 
volution morale ; mais il n'en était pas encore arrivé à 



JÉSUS '65 

se fier pour l'exécution aux anges et à la trompette 
finale. C'est sur les hommes et par les hommes eux- 
mêmes qu'il voulait agir. Un visionnaire qui n'aurait eu 
d'autre idée que la proximité du jugement dernier 
n'eût pas eu ce soin pour l'amélioratiou de l'homme, et 
n'eût pas fondé le plus bel enseignement moral que 
rhumanité ait reçu. Beaucoup de vague restait sans 
doute dans sa pensée, et un noble sentiment, bien plus 
qu'un dessein arrêté, le poussait à l'œuvre sublime qui 
s'est réalisée par lui, bien que d'une manière fort dilTé- 
rente de celle qu'il imaginait. 

C'est bien le royaume de Dieu, en effet, je veux dire 
le royaume de l'esprit, qu'il fondait, et, si Jésus, du sein 
de son Père, vpit son œuvre fructifier dans l'histoire, il 
peut bien dire avec vérité : « Voilà ce que j'ai voulu. » Ce 
que Jésus a fondé, ce qui restera éternellement de lui, 
abstraction faite des imperfections qui se mêlent à toute 
chose réalisée par l'humanité, c'est la doctrine de la li- 
berté des âmes. Déjà la Grèce avait eu sur ce sujet de 
belles pensées. Plusieurs stoïciens avaient trouvé moyen 
d'être libres sous un tyran. Mais, en général, le monde 
ancien s'était figuré la Uberté comme attachée à cer- 
taines formes politiques; les libéraux s'étaient appelés 
Airmodius et Aristogiton, Brutus et Cassius. Le chré- 
tien véritable est bien plus dégagé de toute chaîne ; il 
est ici-bas un exilé; que lui importe le maître passager 
de cette terre, qui n'est pas sa patrie? La liberté pour 

5 



«* JÉSUS 

lui, c*e»i la vérité. Jésus ne savait pas assez Thistoire 
pour comprendre combien une telle doctrine venait 
juste à son point, au nnmient où finissait la liberté ré- 
publicaine et où les petites constitutions municipales de 
l'antiquité ex juraient dans Tunité de l'empire roniain. 
Hais son bon sens admirable et l'instinct vraiment pro- 
phétique qu'il avait de sa mission le guidèrent ici avec 
une merveilleuse sûreté. Par ce mot : « Rendez à Gésar 
ce qui esl à César et à Dieu ce qui est à Keu, » il â 
créé quelque diose d'étranger à la politique, un reAige 
pour les âmes au milieu de Tempire de la force brutale. 
Assurément, uae telle doctrine avait ses dangers. Établir 
en principe que le signe pour reconnaître le pouvoir lé- 
gitime est de regarder la monnaie, proclamer que 
l'homme par&it paye Timpôt par dédain et sans discu- 
ter, c'était détruire la république à la façon ancienne 
et favoriser toutes les tyrannies. Le christianisme, en 
ce sens, a beaucoup contribué à affaiblir le seiitiment 
des devmrs du citoyen et à Hvrer le monde au pouvoir 
absolu des faits accomplis. Mais, en constituant une im- 
mense association libre, qui, durant trois cents ans, sut 
se passer de politique, le christianisme compensa am- 
plemeut le tort qu'il a fait aux vertus civiques. Le pou* 
voir de l'État a été borné aux choses de la terre; l'esprit 
a été affranchi, ou du moins le faisceau teriible de 
l'omnipotence romaine a été brisé pour jamais. 

L'homme surtout préoccupé des devoirs de la vie pu- 



JÉSUS 6'' 

bHque ne pardonne pas aux autres de mettre quelque 
chose au^essus de ses querelles de parti. 11 blâme sur- 
tout ceux qui subordonnent aux questions sociales les 
questions politiques et professent pour celles-ci une sorte 
d'indiflerence. 11 a raison en un sens, car toute direction 
exclusive est préjudiciable au bon gouvernement des 
choses humaines. Hais quel progrès les partis ont-ils 
fait fairef à la moralité générale de notre espèce? Si Jé- 
sus, au lieu de fonder son royaume céleste, était parti 
pour Rome, s'était usé à conspirer contre Tibère, ou à 
regretter Germanicus, que seiait devenu le monde? Ré- 
publicain austère, patriote zélé, il n'eût pas arrêté le 
grand courant des affaires de son siècle, tandis qu'en 
déclarant la politique insignifiante, il a révélé au monde 
cette vérité que la. patrie n'est pas tout, et que l'homme 
est antérieur et supérieur au citoyen. 

Nos principes de science positive sont blessés de la 
part de rêves que renfermait le programme de Jésus. 
Noué savons l'histoire de la terre; les révolutions 
du genre de celle qu'attendait Jésus ne se produi- 
sent que par des causes géologiques ou astronomi- 
ques, dont on n'a jamais constaté le lien avec les 
choses morales. Mais, pour être juste envers les grands 
créateurs, il ne faut pas s'arrêter aux préjugés qu'ils 
ont pu partager. Colomb a découvert rAmérique en par- 
tant d'idées fort erronées; Newton croyait sa folle ex- 
plication de l'Âpocsdypse aussi certaine que son système 



68 JÉSUS 

du monde. Hettra-t-oa tel homme médiocre de notre 
temps au-dessus dun François d'Assise, d*un saint Ber- 
nard, d une Jeanne d*Ârc, d'un Luther, parce qu'il est 
exempt des erreurs que ces derniers ont professées? 
Voudrait-on mesurer les hommes à la rectitude de leurs 
idées en physique et à la connaissance plus ou moins 
exacte qu'ils possèdent du vrai système du monde? Com- 
prenons mieux la position de Jésus et ce qui fit sa force. 
Le déisme du dix-huitième siècle et un certain protes- 
tantisme nous ont habitués à ne considérer le fondateur 
de la foi chrétienne que comme un grand moraliste, un 
bienfaiteur de l'humanité. Nous ne voyons plus dans 
rÉvangile que de bonnes maximes; nous jetons un 
voile prudent sur l'étrange état intellectuel où il est né. 
Il y a des personnes qui regrettent aussi que la révolu- 
tion française soit sortie plus d'une fois des principes et 
qu'elle n'ait pas été faite par des hommes sages et mo- 
dérés. N'imposons pas nos petits programmes de bour- 
geois sensés à ces mouvements extraordinaires si fort 
au-dessus de notre taille. Continuons d'admirer la « mo- 
rale de l'Évangile ; » supprimons dans nos instructions 
religieuses la chimère qui en fut l'âme ; n\ais ne croyons 
pas qu'avec les simples idées de bonheur ou de mora- 
lité individuelle on remue le monde. L'idée de Jésus 
fut bien plus profonde ; ce fut l'idée la plus révolution- 
naire qui soit jamais éclose dans un cerveau humain ; 
die doit être prise dans son ensemble, et non avec cqs 



IK.SIIS 69 

suppressions timides qui en retranclieia juslcment ce 
qui Ta rendue efficace pour la régénération de Thu- 
inanité. 

Au fond, l'idéal est toujours une utopie. Quand nous 
voulons aujourd'hui représenler le Christ de la conscience 
moderne, le consolateur, le juge des temps nouveaux, 
que faisons-nous? Ce que fit Jésus lui-même il y a 1830 
ans. Nous supposons les conditions du monde réel tout 
autres qu'elles ne sont ; nous représentons un librrateur 
moral brisant sans armes les fers du nègre, améliorant 
la condition du prolétaire, délivrant les nations oppri- 
mées. Nous oublions que cela suppose le monde ren- 
versé. La « réforme de toutes choses » voulue par 
Jésus n'était pas plus difficile. Celte terre nouvelle, ce 
ciel nouveau, cette Jérusalem nouvelle qui descessd 
du ciel, ce cri : « Voilà que je refais tout à neuf! » 
sont les traits communs des réformateurs. Toujours 
le contraste de l'idéal avec la triste réaliié produira dans 
l'humanité ces révoltes contre la froide raison que les 
esprits médiocres taxent de folie, jusqu'au jour où elles 
triomphent et où ceux qui les ont combattues sont les 
premiers à en reconnaître la haute raison. 

Ge qui dislingue, en eiïet, Jésus des agitateurs de 
son temps et de ceux de tous les siècles, c'est son par- 
fait idéalisme. Jésus, à quelques égards, est un anar- 
chiste, car il n'a aucune idée du gouvernement civil. 
Ce gouvernement lui semble purement et simplement 



•ÏO JÉSUS 

un abus. Il en parle en termes vagues et à la façon i 
d'une personne du peuple qui n*a aucune idée de poli- 
tique. Tout magistrat lui parait un ennemi naturel des 
hommes de Dieu ; il annonce à ses disciples des démêlés 
avec la police, sans songer un moment qu'il y ait là 
matière à rougir. Mais jamais la tentative de se sub- 
stituer aux puissants et aux riches ne se montre chez ' 
hii. 11 veut anéantir la richesse et le pouvoir, mais non 
s'en emparer. 11 prédit à ses disciples drs persécutions 
et des supplices; mais pas une seule fois la pensée d'une 
résistance armée ne se laisse entrevoir. L'idée qu'on est 
tout-puissant par la souffrance et la résignation, qu'on 
triomphe de la force par la pureté du cœur, est bien 
une idée propre de Jésus. Jésus n'est pas un spirilua- 
liste ; car tout aboutit pour lui à une réalisab'on pal- 
pable. Mais c'est un idéaliste accompli, la matière n'é- 
tant pour lui que le signe de Tidée, et le réel l'expression j 
vivante de ce qui ne paraît pas. 

A qui s'adresser, sur qui compter pour fonder le 
règne de Dieu ? La pensée de Jésus en ceci n'hésita ja- : 
mais. Ce qui est haut pour les hommes est en abomi- 
nation aux yeux de Dieu. Les fondateurs du royaume de 
Dieu seront les simples. Pas de riches, pas de docteurs, ] 
pas de prêtres ; des femmes, des hommes du peuple, 
des humbles, des petits. Le grand signe du Messie, c'est j 
f la bonne nouvelle annoncée aux pauvres. » La nature 
idyllique et douce de Jésus reprenait ici le dessus. Une 



I 
JKSUS 7! 

immense révolution sociale, où les rangs seront inter- 
vertis, où tout ce qui est officiel en ce monde sera hu- 
milié, voilà son rêve. Le monde ne le croira pas ; le 
monde le tuera. Mais ses disciples ne seront pas du 
monde. Us seront un petit troupeau d'humbles et de 
simples, qui vaincra par son humilité même. Le senti- 
ment qui a fait de a mondain » Tantithèse de f chré- 
tien » a, dans la pensée du maître, sa pleine justifi- 
catiou. 



CHAPITRE VU 



ifSUS A CAPHARNAHUH 



Obsédé d'une idée de plus en plus impérieuse et ex- 
clusive, Jésus marchera désormais avec une sorte d'im- 
passibilité dans la voie que lui avaient tracée son 
étonnant génie et les circonstances extraordinaires où ii 
vivait. Jusque-là, il n'avait fait que communiquer ses 
pensées à quelques personnes secrètement attirées vers 
lui ; désormais son enseignement devient public et 
suivi. D avait à peu près trente ans. Le petit groupe 
d'auditeurs qui l'avait accompagné près de Jean-Baptiste 
s'était grossi sans doute, et peut-être quelques disciples 
de Jean s'étaient-ils joints à lui. C'est avec ce premier 
noyau d'Église qu'il annonce hardiment, dès son retour 



JKSUS 73 

en Galilée, la «"bonne nouvelle du royaume de Dieu. » 
CSe royaume allait venir, et c'était lui, Jésus, qui était 
ce / fils de Thomme » que Daniel en sa vision avait 
aperçu comme l'appariteur divin de la dernière et su- 
prême révélation. 

Le succès de la parole du nouveau prophète fut cette 
fois décisif. Un groupe d'hommes et de femmes, tous 
. caractérisés par un même esprit de candeur juvénile et 
de naïve innocence, adhérèrent à lui et lui dirent : « Tu 
es le Messie. » Comme le Messie devait être fils de 
David, on lui décernait naturellement ce titre, qui était 
synonyme du premier. Jésus se le laissait donner avec 
plaisir, quoiqu'il lui causât quelque embarras, sa nais- 
sance étant toute populaire. Pour lui, le titre qu'il pré- 
férait élait celui de « fils de l'homme, )» titre humble 
en apparence, mais qui se rattachait directement aux 
espérances du Messie. C'est par ce mot qu'il se dési- 
gnait, si bien que , dans sa bouche , « le fils de 
riiomme » était synonyme du pronom « je, » dont il 
évitait de se servir. Mais on ne l'apostrophait jamais 
ainsi, sans doute parce que le nom dont il s'agit ne 
devait pleinement lui convenir qu'au jour de sa future 
apparition. 

Le centre d'action de Jésus, à cette époque de sa vie, 
fut la petite ville de Caphamahum, située sur le bord 
du lac de Génésareth. Le nom de Capharnahum, où 
entre le mot caphar (village), semble désigner une 



74 JÉSUS 

bourgade à l'ancienne manière , pér opposition aux 
grandes villes bâlies selon la mode .romaine, comme 
Tibériade. Ce nom avait si peu de notoriélé, que Jo- 
sèphe, à un endroit de ses écrits, le prend pour le nom 
d'une fontaine, la fontaine ayant plus de célébrité que 
le village situé près d'elle. Comme Nazareth, Caphar- 
nahum était sans j(tassé, et n'avait en riien participé au 
mouvement profane favorisé par les Hérodes. Jésus s'at- 
tadia beaucoup à cette ville et s'en fit comme une se- 
conde patrie. Peu après son retour, il avait dirigé sur 
Nazareth une tentative qiu* n'eut aucun sliccès. 11 n'y 
put faire aucun miracle, selon la naïve remarque d'un 
de ses biographes. La connaissance qu'on avait de sa 
famille, laquelle était peu considérable, nuisait trop à 
son autorité. On ne pouvait regarder comme le fils de 
David celui dont on voyait tous les jours le frère, la 
sœur, le beau-frère. Il est remarquable, du reste, que 
sa famille lui fit ime assez vive opposition, et refusa 
nettement de. croire à sa mission. Les Nazaréens, bien 
plus violents, voulurent, dit-on, le tuer en le précipi- 
tant d'un sommet escarpé. Jésus remarqua avec esprit 
que cette aventure lui était commune avec tous les 
grands hommes, et il se fit l'application du proverbe : 
« Nul n'est prophète en son pays. » 

Cet échec fut loin de le décourager. Il revint à Ca- 
pharnahum, où il trouvait des dispositions beaucoup 
meilleures, et, de là, il organisa une série de missions 



JÉSUS ''^ 

sur les petites villes environnantes. Les populations de 
ce beau et fertile pays n'étaient guère réunies que !e 
samedi. Ce fut le jour qu'il choisit pour ses en>eigne. 
ments. Chaque ville avait alors sa synagogue ou lieu 
de séance. C'était une salle recUngulaire. assez petite, 
avec un portique, que Ton décorait des ordres grecs. 
LesJuifs, n'ayant pas d'architecture ^propre, n ont jamais 
tenu à donner à ces édifices un style original. Les restes 
de plusieurs anciennes synagogues existent encore en 
Galilée. Elles sont toutes construites en grands et bons 
matériaux; mais leur style est assea mesquin par suite 
de cette profusion d'ornements végétaux, de rinceaux, 
de torsades, qui caractérise les monuments juifs. A Tin- 
lérieur, il y avait des bancs, une chaire pour la lecture 
publique, une armoire pour renfermer les rouleaux sa- 
crés. Ces édifices, qui n'avaient rien du temple, étaient 
le centre de toute la vie juive. On s'y réunissait le jour 
du sabbat pour la prière et pour la lecture de la Loi et 
des Prophètes. Comme le judaïsme, hors de Jérusalem, 
n'avait pas de clergé proprement dit, le premier venu se 
levait, faisait les lectures du jour, et y ajoutait un com- 
mentaire tout personnel, où il exposait ses propres 
idées. C'était l'origine de « l'homélie, » dont nous 
trouvons le modèle accompli dans les petits traités de 
Philon. On avait le droit de faire des objections et des 
questions au lecteur; delà sorte, la réunion dégénérait 
ïite en une sorte d'assemblée libre. Elle avait un pré- 



76 JFSÎIS 

sident, des « anciens, » un hazzariy lecteur attitré ou 
appariteur, des a envoyés, » sortes de secrétaires ou de 
messagers qui faisaient la correspondance d'une syna- 
gogue à Tautre, un schammasdi ou sacristain. Les sy- 
nagogues étaient ainsi de vraies petites républiques in- 
dépendantes; elles avaient une juridiction étendue. 
Comme toutes les torporations municipales jusqu'à une 
époque avancée de Tempire romain, elles faisaient des 
décrets honorifiques, votaient des résolutions ayant force 
de loi pour la communauté, prononçaient des peines 
corporelles dont l'exécuteur ordinaire était le hazzan. 

Avec l'extrême activité d'esprit qui a toujours carac- 
térisé les Juifs, une telle institution, malgré les rigueurs 
arbitraires qu'elle comportait, ne pouvait manquer de 
donner lieu à des discussions très-animées. Grâce aux 
synagogues, le judaïsme put traverser intact dix-huit 
siècles de persécution. C'étaient comme autant de petits 
mondes à part, où l'esprit national se conservait, et qui 
offraient aux luttes intestines des champs tout préparés. 
Il s'y dépensait une somme énorme de passion. Les que- 
relles de préséance y étaient vives. Avoir un fauteuil 
d'honneur au premier rang était la récompense d'une 
haute piété, ou le privilège de la richesse qu'on enviait 
le plus. Dun autre côté, la liberté, laissée à qui la vou- 
lait prendre, de s'instituer lecteur et commentateur du 
texte sacré donnait des facilités merveilleuses pour la 
propagation des nouveautés. Ce fut là une des grandes 



JÉSUS. 77 

forces de Jésus et le moyen le plus habituel qu'il em- 
ploya pour fonder sou enseignemeut doctrinal. Il en- 
trait dans la synagogue, se levait pour lire ; le ha%zan 
lui tendait le livre, il le déroulait, et, lisant le cha- 
pitre du jour, il tirait de cetle lecture quelque dé- 
veloppement conforme à ses idées. Comme il y avait 
peu de pharisiens en Gahlée, la discussion contre lui 
ne prenait pas ce degré de vivacité et ce ton d'acri- 
monie qui, à Jérusalem, l'eussent arrêté court dès ses 
premiers pas. Ces bons Gaiiléens n'avaient jamais en- 
tendu une parole aussi accomniodèe à leur imagination 
riante. On Tadmirait, on le choyait, on trouvait qu'il 
parlait bien et que ses raisons étaient convaincantes. Les 
objections les plus diilîciles, il les résolvait avec assu- 
rance; le charme de sa parole et de sa personne capti- 
vait ces populations encore jeunes, que le pédantisme 
des docteurs n'avait pas desséchées. 

L'autorité du jeune maître allait ainsi tous les jours 
grandissant, et, naturellement, plus on croyait en lui, 
plus il croyait en lui-même. Son action était fort res- 
treinte. Elle était toute bornée au bassin du lac de Tibé- 
riade, et même dans ce bassin elle avait une région 
préférée. Le lac a cinq ou six lieues de long sur trois ou 
quatre de large ; quoique offrant l'apparence d'un ovale 
assez régulier, il forme, à partir de Tibériade jusqu'à 
l'entrée du Jourdain, une sorte de golfe, dont la courbe 
mesure environ trois lieues. Voilà le chanip où la se- 



78 JÉSUS 

mence de Jésus trouva enfin la terre bien préparée. 
Parcourons-le pas à pas, en essayant de soulever le man- 
teau de sécheresse et de deuil dont Ta couvert le démon 
de rislam. 

En sortant de Tibéiiade, ce sont d'abord des rochers 
escarpés, une montagne qui semble s'écrouler dans la 
mer. Puis les montagnes s*écartent; une plaine (El- 
CAouetr) s'ouvre presque au niveau du lac. C'est un dé- 
licieux bosquet de haute verdure, sillonné par d'abon- 
dantes eaux qui sortent en partie d'un grand bassin 
rond, de construction antique {Aïn-Medarvarà) . hVen-- 
trée de cette plaine, qui est le pays de Génésareth pro- 
prement dit, se trouve le misérable village de MedjdeL 
 Tftutre extrémité de la plaine (toujours en suivant la 
mer), on rencontre un emplacement de ville {Khan-Mi- 
nyek)j de très-belles eaux {Aïn-et-Tin) , un joli chemin, 
étroit et profond, taillé dans le roc, que certainement 
Jésus a souvent suivi, et qui sert de passage entre la 
plaine de Génésareth et le talus septentrional du lac. A 
un quart d'heure de là, on traverse une petite rivière 
d*eau salée {Aîn'Tabiga)j sortant de terre par plusieurs 
larges sources à quek|ue9 pas du lac, et s'y jetant^ au 
milieu d'un épais fourré de verdure. Enfin, â quarante 
minutes plus loin, sur la penle aride qui s'étend d'Aîn- 
Tabiga à l'embouchure du Jourdain, on trouve quel- 
ques huttes et un ensemble de ruines assez monumen- 
tales, nommé» TeU-Hum. 



JÉSUS 79 

Cinq petites villes, dont Iliumànité parlera éternelle- 
ment aulani que de Rome et d'Âlhènes, étaient, da 
temps de Jésus, disséminées dans l'espace qui s'étend du 
village de Hedjdel à Teil-Hum. De ces cinq villes, Mag- 
dala, Dalmanutha, Caplianiahum^Bethsaide, Chorazin, la 
première seule se laisse retrouver aujourd'hui avec certi- 
tude. L'affreux village de Medjdel a sans doute consei-vé 
le nom et la place de la bourgade qui doima à Jésus sa 
plus fidèle amie. Ditlinanulha était probablement près 
de là. Il n'est pas impossible qoe Chorazin fut un peu 
dans les terres, du côté du nord. Quant à Bethsaïde et 
Caphamabum, c'esl en vérité presque au hasard qu'on 
les place à Tell-Hum, à Aïn-et-Tin, à Khan-Minyeh, à 
Aïn-Meduwara. On dirait qu'en topographie, comme en 
histoire, un dessein profond ait voulu cacher les traces 
du grand fondateur. 11 est douteux qu'on arrive jamais, 
sur ce sol profondément dévasté, à fixer les places où 
l'humanité voudrait venir baiser Tempreinte de ses 
pieds. 

Le lae, l'horizon, les arbustes, les fleurs, voilà donc 
tout ce qui reste du petit canton de trois ou quatre 
lieues où Jésus fonda son œuvre divine. Les arbres ont 
totalement disparu. Di»ns ce pays, où la végétation était 
autrefois si brillante que Josèphe y voyait une sorte de 
miraele, — la nature, suivant lui, s'étant plu à rappro- 
cher vÀ côte à côte les plantes des pays froids, les pro- 
ductions des ^ues brûlantes, hs arbres dus climats 



*0 JÉSUS 

moyens, chargés toute l'année de fleurs et de fruits ; 
— dans ce pays, dis-je, on calcule maintenant un jour 
d'avance Tendroil où Ton trouvera le lendemain un peu 
d'ombre pour son repas. Le lac est devenu désert. Une 
seule barque, dans le plus misérable état, sillonne au- 
jourd'hui ces flots jadis si riches de vie et de joie. Mais 
les eaux sont toujours légères et transparentes. La grève, 
composée de rochers ou de galets, est bien celle d'une 
petite mer, non celle d'un étang, comme les bords du 
lac Huleh. Elle est nette, propre, sans vase, toujours 
battue au même endroit par le léger mouvement dqj| 
flots. De petits promontoires, couverts de lauriers-roses, 
de tamaris et de câpriers épineux, s'y dessinent ; à deux 
endroits surtout, à la sortie du Jourdain, près de Tari- 
chée, et au bord de la plaine de Génésareth, il y a d'eni- 
vrants parterres, où les vagues viennent s'éteindre en 
des massifs de gazon et de fleurs. Le ruisseau d'Aîn-Ta- 
biga fait un petit estuaire, plein de jolis coquillages. Des 
nuées d!oiseaux nageurs couvrent le lac. L'horizon est 
éblouissant de lumière. Les eaux, d'un azur céleste, 
profondément encaissées entre des roches brûlantes, 
semblent, quand on les regarde du haut des montagnes 
de Safed, occuper le fond d'une coupe d'or. Au nord, les 
ravins neigeux de l'Hermon se découpent en lignes 
blanches sur le ciel ; à l'ouest, les hauts plateaux ondu- 
lés de la Gaulonitide et de la Pérée, absolument arides 
et revêtus par le soleil d'une sorte d'atmosphère velou* 



JÉSUS « 

tée, forment une montagne compacte, ou pour mieux 
dire une longue terrasse très-élevée, qui, depuis Césarée 
de Philippe, court indéfiniment vers le sud. 

La chaleur sur les bords est maintenant tris-pesante. 
Le lac occupe une dépression de deux cents mètres au- 
dessous du niveau de la Méditerranée, et participe ainsi 
des conditions torrides de la mer Morte. Une végétation 
abondante tempérait autrefois ces ardems excessives; 
on comprendrait difficilement qu'une fournaise comme 
est aujourd'hui tout le bassin du lac, à partir du mois 
de mai, eût jamais été le théâtre d'une prodigieuse acti- 
vité. Josèphe, d'ailleurs, trouve le pays fort tempéré. 
Sans doute il y a eu ici, comme dans la campagne de 
Rome, quelque changement de climat, amené par des 
causes historiques. C'est Tislàmisme, et surtout la réac- 
tion musulmane contre les croisades, qui ont desséché, 
i la façon d'un vent de mort, le canton préféré de Jésus. 
La belle terre de Génésareth ne se doutait pas que sous 
le front de ce pacifique promeneur s'agitaient ses desti- 
nées. Dangereux compatriote, Jésus a été fatal au pays 
qui eut le redoutable honneur de le porter. Devenue 
pour tous un objet d'amour ou de haine, convoitée par 
deux fanatismes rivaux, la Galilée devait, pour prix de 
sa gloire, se changer en désert. Mais qui voudrait dire 
que Jésus eût été plus heureux, s'il eût vécu un plein 
âge d'homme, obscur en son village ? Et ces ingrats Na- 
zaréens, qui penserait à eux, si, au risque de compro 

6 



83 JÉSUS 

mettre Tavenir de leur bourgade, un des leurs n'et 

reconnu son Père et ne se lût proclamé fils de Dieu? 

Quatre ou dnq gros vilkges, situés à une demi- 
heure les uns des autres, voilà donc le petit monde de iésxt 
à répoque où nous sommes. Il ne semble pas être ja^ 
mais entré à Tibériade, ville toute profane, peuplée en 
grande partie de païens et résidence habituelle d* Anti- 
pas. Quelquefois, cependant, il s'écartait de sa régioft 
favorite. Il allait en barque sur la rive orientale, à 6«r- 
gésa, par exemple. Vers le nord, on le voit à Panéasou 
Césarée de Philippe, au pied de FHermon. Une fois, 
enfin, il fait une course du côté de Tyr^et de Sidon, 
pays qui devait être alors merveilleusement florissant. 
Dans toutes ces contrées, il était en plein paganisme. A 
Césarée, il vit la célèbre grotte du Paniurriy où l'on pla- 
çait la source du Jourdain, et que la croyance populaire 
entourait d'étranges légendes ; il put admirer le temple 
de marbre quHérode fit élever près de là en l'honneur 
d'Auguste; il s'aiTâta probablement devant les nom- 
breuses statues votives à Pan, aux Nymphes, à PÉcho 
de la grotte, que la piété entassait déjà en ce bel en- 
droit. Un juifévhémériste, habitué à prendre les dieux 
étrangers pour des hommes divinisés ou pour des dé- 
mons, devait considérer toutes ces représentations figu- 
rées comme des idoles. Les séductions des cultes natu- 
ralistes, qui enivraient les races plus sensitives, Ik 
laùl^èrent frpid. U |i*eat sons doute aucune connaissais;» 



JÉSUS 85 

de ce que le vieux sanctuaire de Melkarth, S Tyr, pou- 
Tait reufermer encore d*uu culte primitif plus ou moins 
analogue à celui des Juifs. Le paganisme, qui, en Ph6- 
nicie, avait élevé sur chaque colline un temple et un bois 
sacré, tout cet aspect de grande industrie et de ridiesse 
profane, durent peu lui sourire. Le monothéisme enlève 
toute aptitude à comprendre ies religions païennes ; le 
musulman jeté dans les pays polythéistes semble n'avoir 
pas d*yeux. Jésus, sans contredit, n*apprit rien dans 
ces voyages. II revenait toujours à sa rive bien-aimée de 
Génésareth.Le centre de ses pensées était là; là» il 
trouvait foi et amour. 



CHAPITRE VIII 



LB8 BISGIPLB8 DB JÉSUS 



Dans ce paradis terrestre, que les grandes révolutions 
de l'histoire avaient jusque-là peu atteint, vivait une 
population en parfaite harmonie avec le pays lui-même, 
active, honnête, pleine d'un sentiment gai et tendre de 
la vie. Le lac de Tibériade est un des bassins d'eau les 
• plus poissonneux du monde ; des pêcheries très-fruc- 
tueuses s'étaient établies, surtout à Bethsaïde, à Çaphar- 
nahum, et avaient produit une certaine aisance. Ces 
familles de pécheurs formaient une société douce et pai- 
wble, s'étendant par de nombreux liens de parenté dans 
tout le canton du lac que nous avons décrit. Leur vie 
peu occupée laissait toute liberté à leur imagination. Les 



^ÊSUS i5 

idées sur le royaume de Dieu trouvaient, dans ces petits 
comités de bonnes gens, plus de créance que partout 
ailleurs. Rien de ce qu'on appelle civilisation, dans le 
sens grec et mondain, n'avait pénétré parmi eux. Ce 
n'était pas notre sérieux germanique et celtique ; mais, 
bien que souvent peut-être la bonté fût chez eiuc super* 
ficielle et sans profondeur, leurs mœurs étaient tran- 
quilles, et ils avaient quelque chose d'intelligent et de 
fin. On peut se les figurer comme assez analogues aux 
meilleures populations du Liban, mais avec le don que 
n'ont pas celles-ci de fournir des grands hommes. Jésus 
rencontra là sa vraie famille. Il s'y installa comme un 
des leurs : Capharnahum devint « sa ville, » et, au ipi- 
iieu du petit cercle qui l'adorait, il oublia ses frères 
sceptiques, l'ingrate Nazareth et s« moqueuse incr^ 
dulité. 

Une maison surtout, à Capharnahum, lui offrit un 
asile agréable et des disciples dévoués. C'était celle de 
deux frères, tous deux fils d'un certain Jonas, qui pro- 
bablement était mort à l'époque où Jésus vint se fixer sur 
les bords du lac. Ces deux frères étaient Simon, sur- 
nommé Céphas ou Pierre^ et André. Nés à Bethsaïde, 
ils se trouvaient établis à Capharnahum quand Jésus 
commença sa vie publique. Pierre était marié et avait 
des enfants; sa belle-mère demeurait chez lui. Jésus ai- 
mait cette maison et y demeurait habituellement. André 
parait avoir été disciple de Jean-Baptiste, et Jésus l'avait 



86 JÉSUS 

peut-être connu sur les bords du Jourdain. Les deux 
frères continuèrent toujours^ même à l'époque ou il 
semble qu'ils devaient être le plus occupés de leur 
maître, à exercer le mélier de pêcheurs. Jésus , qui 
aimait à jouer sur les mots, disait parfois qu'il terait 
d'eux des pêcheurs d'hommes. En effet, parmi tous 
ses disciples^ il n'en eut pas de plus fidèlement atta- 
chés. 

* Une autre famille, celle de Zabdia ou Zébédée, pê- 
cheur aisé et patron de phisieurs barques, offrit à Jésus 
un accueil empressé. Zébédée avait deux fils : Jacques, 
qui était Taîné, et un jeune fils, Jean, qui plus tard fut 
appelé à jouer un rôle si décisif dans l'histoire du chris- 
tianisme naissant. Tous deux étaient disciples zélés. Sa- 
lomé, femme de Zébédée, fut aussi fort attachée à Jésus 
et l'accompagna jusqu'à la mort. 

Les femmes, en effet, raccueillaient avec empresse- 
ment. Il avait avec elles ces manières réservées qui 
rendent possible une fort douce union d'idées entre les 
deux sexes. La séparation des hommes et des femmes, 
qui a empêcha chez les peuples orientaux tout déve- 
loppement délicat, était sans doute, alors comme de nos 
jours, beaucoup moins rigoureuse dans les campagnes 
et les vill.iges que dans les grandes villes. Trois ou 
quatre Galiléenncs dévouées accompagnaient toujours le 
jeune maître et se disputaient le plaisir de l'écouter et 
de le soigner tour à tour. EUes apportaient dans la 



JÉSUS 87 

secte nouvelle un élément d'enthousiasme et de mer- 
veilleux dont on saisit déjà Vimportance. L'une d'elles, 
Marie de Magdala, qui a rendu si célèbre dans le monde 
le nom de sa pauvre bourgade, paraît avoir été une 
personne fort exaltée. Selon le langage du temps, elle 
avait été possédée de sept démons, c'est-à-dire qu'elle 
avait été affectée de maladies nerveuses et en apparence 
inexplicables. Jésus, par sa beauté pure et douce, calma 
cette organisation troublée. La Magdaléenne lui fut 
fidèle jusqu'au Golgotha, et joua le surlendemain de sa 
mort un rôle de premier ordre ; car elle fut l'organe 
principal par lequel s'établit la foi à la résurrection, 
ainsi que nous le verrons plus tard. Jeanne, femme de 
Khouza, Tun des intendants d'Antipas, Susanne et 
d'autres restées inconnues le suivaient sans cesse et le 
servaient. Quelques-unes étaient riches, et mettaient 
par leur fortune le jeune prophète en position de vivre 
sans exercer le métier qu'il avait professé jusqu'alors. 

Plusieurs encore le suivaient habituellement et le re- 
connaissaient pour leur maître : un certain Philippe de 
Bethsaïde, Nathanaël, fils de Tolraaï ou Ptolémce, de 
Cana, peut-être disciple de la première époque; Mat- 
thieu, probablement celui-là même qui fut le Xénophon 
du christianisme naissant. Il avait été publicain, et, 
comme tel, il maniait sans doute le kalam plus facile- 
ment que les autres. Peut-être songeait-il dès lors â 
écrire ces Mémoires qui sont la base de ce que nous savons 



JÉSUS 

des enseignements de Jésus. On nomme aussi parmi les 
disciples Thomas, ou Didyme, qui douta quelquefois, 
mais qui parait avoir été un homme de cœur et de gé- 
néreux entraînements; un Lebbée ou Taddée; un Si- 
mon le Zélote, peut-être disciple de Juda le Gaulonite, 
appartenant à ce parti des kenaîniy -dès lors existant, 
et qui devait bientôt jouer un §i grand rôle dans les 
mouvements du peuple juif; enfin Judas, fils de Simon, 
de la ville de Kerioth, qui fit exception dans l'essaim 
fidèle et s'attira un si épouvantable renom. C'était le 
seul qui ne fût pas Galiléen; Kerioth était une ville de 
l'extrême sud de la tribu de Juda, à une journée au 
delà d'Hébron. 

Nous avons vu que la &mille de Jésus était en général 
peu portée vers lui. Cependant Jacques et Jude, ses cou 
sins par Marie Cléophas , faisaient dès lors partie des 
disciples, et Marie Cléophas elle-même fut du nombre 
des compagnes qui le suivirent au Calvaire. A cette 
époque, on ne voit pas auprès de lui sa mère. C'est 
seulement après la mort de Jésus que Marie acquiert 
une grande considération et que les disciples cherchent 
à se l'attacher. C'est alors aussi que les membres de la 
famille du fondateur, sous le titre de a frères du Sei- 
gneur, » forment un groupe influent, qui fut longtemps 
à la tête de l'église de Jérusalem, et qui après le sac de 
la ville se réfugia en Batanée. Le seul fait de l'avoir ap- 
proché devenait un avantage décisif, de la même ma- 



JÉSUS 9Ê 

nière qu'après la mort de Mahomet, les femmes et les 
filles du prophète, qui n'avaient pas eu d'importance de 
son vivant, furent de grandes autorités. 

Dans cette foule amie, Jésus avait évidemment des 
préférences et en quelque sorte un cercle plus étroit. 
Les deux fils de Zébédée, Jacques et Jean, paraissent 
en avoir fait partie en première ligne. Ils étaient pleins 
de feu et de passion. Jésus les avait surnommés avec 
esprit f fils du tonnerre, » à cause, de leur sèle excès» 
sif, qui, s'il eût disposé de la foudre, en eût trop sou- 
vent fait usage. Jean, surtout, parait avoir été avec 
Jésus sur le pied d'une certaine familiarité. Peut-être 
Técole nombreuse et active qui s'attacha plus tard à 
ce disciple, et qui nous a transmis ses souvenirs, 
a-t-elle exagéré l'affection de cœur que le maître 
lui aurait portée. Ce qui est plus significatif, c*est que, 
dans les évangiles dits synoptiques, Simon Barjona ou 
Pieire, Jacques, fils de Zébédée, et Jean, son frère, 
forment une sorte de comité intime que Jésus appelle 
à certains moments où il se défie de la foi et de l'intel* 
ligence des auti*es. Il semble d'ailleurs qu'ils étaient 
tous les trois associés dans leurs pêcheries. L'âSection d% 
Jésus pour Pierre était profonde. Le caractère de oe 
dernier, droit, sincère, plein de premier mouvement, 
plaisait à Jésus, qui parfois se laissait aller à sourire de 
ses façons décidées. Pierre, peu mystique, communi- 
quait au mdtre ses doutes naifs^ "«s répugnances, ses 



M JESUS 

faiblesses tout humaines, avec une franchise honnête 
qui rappelle celle de Joinville près de saint Louis. Jésus 
le reprenait d'une façon amicale, pleine de confiance et 
d'estime. Quant à Jean, sa jeunesse, son exquise ten- 
dresse de cœur et son imagination vive devaient avoir 
beaucoup de charme. La personnalité de cet homme 
extraordinaire, qui a imprimé un détour si vigoureux 
au christianisme primitif, ne se développa que plus 
tard. 

Aucune hiérarchie proprement dite n*existait dans la 
secte naissante. Tous devaient s'appeler « frères, » et 
Jésus proscrivait absolument les titres de supériorité, 
tels que rabbi, a maître » , n père » , lui seul étant maître, 
et Dieu seul étant père. Le plus grand devait être le 
serviteur des autres. Cependant Simon Barjona se dis- 
tingue, entre ses égaux, par un degré tout particulier 
d'importance. Jésus demeurait chez lui et enseignait 
dans sa barque; sa maison était le centre de la prédi- 
cation évangéhque. Dans le public, on le regardait 
comme le chef de la troupe, et c'est à lui que les pré- 
posés aux péages s'adressent pour faire acquitter les 
droits dus par la communauté. Le premier, Simon avait 
reconnu Jésus pour le Messie. Dans un moment d'im- 
popularité, Jésus demandant à ses disciples : « Et vous 
aussi, vouleat-vous vous en aller? » Simon répondit : 
€ k qui irions-nous. Seigneur? Tu as les paroles de la 
vie éternelle. » Jésus à diverses reprises lui déféra dans 



iÊsns 91 

son Église une certaine primauté, et lui donna le sur- 
nom s;jfriaque de Képha (pierre), voulant signifier 
par là qu'il faisait de lui la pierre angulaire dd Tédifice. 
Un moment, même, il semble lui promettre c les clefs 
du royaume du ciel, b et lui accorder le droit de pro- 
noncer sur la terre des décisions toujours ratifiées dans 
réternité. 

Nul doute que cette primauté de Pierre n'ait excité 
un peu de jalousie. La jalousie s'allumait surtout en 
Yue de l'avenir, en vue de ce royaume de Dieu, où 
tous les disciples seraient assis sur des trônes, à la 
droite et à la gauche du maître, pour juger les douze tri- 
bus dlsraêl. On se demandait qui serait alors le plus près 
du « (ils de l'homme, )» figurant en quelque sorte comme 
son premier ministre et son assesseur. Les deux fils de 
Zébédée aspiraient à ce rang. Préoccupés d'une telle 
pensée, ils mirent en avant leur mère, Salomé, qui un 
jour prit Jésus à part et sollicita de lui les deux places 
d'honneur pour ses fils. Jésus écarta la demande par 
son principe habituel que celui qui s'exalte sera hu- 
milié, et que le royaume des deux appartiendra aux 
petits. Gela fit quelque bruit dans la communauté ; il y 
eut un grand mécontentement contre Jacques et Jean. 
La même rivalité semble poindre dans l'évangile de 
Jean, oii l'on voit le narrateur déclarer sans cesse qu'il 
a été le a disciple chéri » auquel le maître en mourant 
a confié sa mère, et chercher à se placer près de 



^ JÉSUS 

Simon Pierre, parfoiç à se mettre avant lui, dans des 
circonstances importantes où les évangéliste$ plus an- 
ciens l'avaient omis. 

Parmi les personnages qui précèdent, tous ceux dont 
on sait quelque chose avaient commencé par être pé- 
cheurs. En tout ca^, aucun d'eux n'appartenait à une 
classe sociale élevée. Seul Matthieu, ou Lévi, fils d'Aï- 
pbée, avait été publicain. Mais ceux à qui on donnait 
ce nom en Judée n'étaient pas les fermiers généraux, 
hommes d'un rang élevé (toujours chevaliers romains) 
qu'on appelait à Rome publicanû C'étaient les agents 
de ces fermiers généraux, des employés de ba$ étage, 
de simples douaniers. La grande route d'Acre à Damas, 
Tune des plus anciennes routes du monde, qui traver- 
sait la Galilée en touchant le lac, y multipliait fort ces 
sortes d'employés. Gapharnahum, qui était peut-être 
sur la voie, en possédait un nombreux personnel. Celte 
profession n'est jamais populaire ; mais chez les Juifs elle 
passait pour tout à tait criminelle. L'impôt, nouveau 
pour eux, était le signe de leur vassalité; une école, 
celle de Juda le Gaulonite, soutenait que le payer était 
un acte de paganisme. Aussi les douaniers étaient- ils 
abhorrés des zélateurs de la loi. On ne les nommait 
qu'en compagnie des assassins, des voleurs de grand 
chemin, des gens de vie infâme. Les Juifs qui accep- 
taient de telles fonctions étaient excommuniés et deve- 
naient inhabiles â tester ; leur caisse était maudite, et 



JÉSUS 93 

les casuisfes défendaient d'aller y changer de l'argent. 
Ces pauvres gens, mis au ban de la société, se voyaient 
entre eux. Jésus accepta un dîner qae lui offrit Lévi, 
et où il y avait, selon le langage du temps, c beaucoup 
de douaniers et de pêcheurs. » Ce fut un grand scan- 
dale. Dans ces maisons mal famées, on risquait de ren- 
contrer de la mauvaise société. Nous le verrons souvent 
ainsi, peu soucieux de choquer les préjugés des gens 
bien pensants, chercher à relever les classes humiliées 
par les orthodoxes, et s'exposer de la sorte aux plus vifs 
reproches des dévots. 

Ces nombreuses conquêtes, Jésus les devait au charme 
infini de sa personne et de sa parole. Un mot pénétrant, 
un regard tombant sur une conscience naïve, qui n'a- 
vait besoin que d'être éveillée, lui faisaient un ardent 
disciple. Quelquefois Jésus usait d'un artifice innocent, 
qu'employa aussi Jeanne d'Arc. 11 affectait de savoir sur 
celui qu'il voulait gagner quelque chose d'intime, ou 
bien il lui rappelait une circonstance chère à son cœur. 
C'est ainsi qu'il toucha Nathanaël, Pierre, la Samari- 
taine. Dissimulant la vraie cause de sa force, je veux 
dire sa supériorité sur ce qui l'entourait, il laissait 
croire, pour satisfaire les idées du temps, idées qui 
d'ailleurs étaient pleinement les siennes, qu'une révé- 
lation d'en haut lui découvrait les secrets et lui ouvrait 
les cœurs. Tous pensaient qu'il vivait dans une sphère 
supérieure à celle de l'humanité. On disait^ qu'il coq- 



94 JÉSUS 

versait sur les montagnes avec Moïse et ÉUe; <m croyait 
que, dans ses moments de solitude, les anges venaient 
lui rendre leurs hommages, et établissaient un comr- 
merce surnaturel entre lui et le ciel. 



CHAPITRE IX 



PRÉDICATIONS DU LAC 



Tel était le groupe qui, sur les bords du lac de Tk 
bériade, se pressait autour de Jésus. L'aristocratie J 
était représentée par un douanier et par la femme d'uiL 
régisseur. Le reste se composait de pêcheurs et de sim-« 
pies gens. Leur ignorance était extrême ; ils avaient 
l'esprit faible, ils croyaient aux spectres et aux esprits. 
Pas un élément de culture hellénique n'avait pénétré 
dans ce premier cénacle ; l'instruction juive y était aussi 
fort incomplète ; mais le cœur et la bonne volonté y dé- 
bordaient. Le beau climat de la Galilée faisait de l'exis- 
tence de ces honnêtes pêcheurs un perpétuel enchante- 
lient. Us préludaient vraiment au royaume de Dieu». 



96 JÉSUS 

simples, bons, heureux, bercés doucemeut sur leur dé— 
licieuse petite mer, ou dormant le soir sur ses bords. 
On ne se figure pas Tenivrement d'une vie qui s'écoule 
ainsi à la face du ciel, la flamme douce et forte que 
donne ce perpétuel contact avec la nature, les songes 
de ces nuits passées à la clarté des étoiles, sous un dôme 
d'azur d'une profondeur sans fin. Ce fut durant une telle 
nuit que Jacob, la têle appuyée sur une pierre, vit dans 
les astres la promesse d une postérité innombrable, et 
l'échelle mystérieuse par laquelle les Elohim allaient et 
venaient du ciel à la terre. A l'époque de Jésus, le ciel 
n'était pas fermé, ni la terre refroidie. La nue s'ouvrait 
encore sur le fils de l'homme ; les anges montaient et 
descendaient sur sa tête ; les visions du royaume de 
Dieu étaient partout; car l'homme les portait en son 
cœur. L'œil clair et doux de ces âmes simples contem- 
plait Tunivers en sa source idéale ; le monde dévoilait 
peut-être son secret à la conscience divinement lucide de 
ces enfants heureux, à qui la pureté de leur cœur mé- 
rita un jour de voir Dieu. 

Jésus vivait avec ses disciples presque toujours en 
plein air. Tantôt, il montait dans une barque, et ensei- 
gnait ses auditeurs pressés sur le rivage. Tantôt, il s'as- 
seyait sur les montagnes qui bordent le lac, où l'air est 
si pur et l'horizon si lumineux. La troupe fidèle allait 
ainsi, gaie et vagabonde, recueillant les inspirations du 
maître dans leur première fleur. Cn doute naïf s élevait 



JÉSUS ^ 

parfois, une question doucement sceptique : Jésus, d*un 
sourire ou d'un regard, faisait taire Tobjection. A 
chaque pas, dans le nuage qui passait, le grain qui 
germait, Tépi qui jaunissait, on voyait le signe du 
royaume près de venir ; on se croyait à la veille de voir 
Dieu, d'être les maîtres du monde ; les pleurs se tour- 
naient en joie ; c'était l'avènement sur terre de luni- 
verselle consolation : 

« Heureux, disait le maître, les pauvres en esprit ; 
car c'est à eux qu'appartient le royaume des cieux ! 

» Heureux ceux qui pleurent ; car ils seront con- 
solés! ^ 

» Heureux les débonnaires ; car ils posséderont la 
terre ! 

)) Heureux ceux qui ont laim et soif de justice ; car 
ils seront rassasiés ! 

» Heureux les miséricordieux ; car ils obtiendront 
miséricorde ! 

» Heureux ceux qui ont le cœur pur ; car ils verront 
Dieu! 

» Heureux les pacifiques : car ils seront appelés en- 
fants de Dieu ! 

» Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice ; 
car le royaume des cieux est à eux ! » 

Sa prédication était suave et douce, toute pleine de 
la nature et du parfum des champs. U aimait les fleurs 
et en prenait ses leçons les plus clianaanles. Les oiseaux 

1 



m JÉSUS 

du ciel, la mer, les montagnes, les jeux ées enfants, 
passaient tour & tour dans ses enseignements. Son style 
n'avait rien de la période grecque, mais se rapprochait 
beaucoup plus du tour des parabolistes hâ>reux, et sur- 
tout des sent^ces des docteurs juifis, ses contemporains, 
telles que nous les lisons dans le Pirké Aboth. Ses dé- 
veloppements avaient peu d'étendue, et formaient des 
espèces de surates à la Ëiçon du Coran, lesquelles, cou- 
sues ensemble, ont composé plus tard ces longs discours 
qui furent écrits par Matthieu. Nulle transition ne liait 
ces pièces averses; d'ordinaire cependant, une même 
inspiration les pénétrait et en faisait l'unité. C*est sur- 
tout dans la parabde que le maître excellait. Rien dans 
le judaïsme ne lui avait donné le modèle de ce genre dé- 
licieux. C'est lui qui l'a créé, fl est vrai qu'on trouve 
dans les livres bouddhiques des paraboles exactement du 
même ton et de la même facture que les paraboles évan- 
géliques. Hais il est difficile d'admettre qu'une influence 
bouddhique se soit exercée en ceci. L'esprit de mansué- 
tude et la profondeur de sentiment qui animèrent éga- 
lement le christianisme naissant et le bouddhisme, suf- 
fisent peut-être pour expliquer ces analogies. 

Une totale indifférence pour la vie extérieure et pour 
levain appareil de « confortable i dont nos tristes pays 
OOQS font une nécessité, était la conséquence de la vie 
ample et douce qu'on menait en Galilée. Les dîmats 
ikosdsy en obUgeam i'bomme I une lutte perpétueHe 



lÊSUS 99 

contre le dehors, font attacher beitiioâvp de prix mx 
recherches du bien-être et du kixe. Au contraire, les 
pays qui éTeiUêot des besoins peu oombreiix sont les 
pays de Tidéalicme et de la poésie. Les accessoires de la 
TÎe y soni insigni£aats aupr^ du plaisir de vivre. L*em- 
bellis^ment de la maison y est superflu ; on se tient le 
moins possible e^ermé. L'aUmeotatioo forte et régu- 
lière des dimats peu généreux passerait pour pesante 
et désagréable, fit quant au luxe des yétements, com- 
ment rivaliser avec celui que Dieu a donné à la terre et 
aux oiseaux du cid? Le travail, dans ces sortes de di* 
mats, parait inutile ; ce qu'il donne ne vaut pas ce qu'il 
coûte. Les aniiziaux des d^amps sont nûeux véti^ cpie 
l'homme le {dus opukat, et ils ne font rieo. Ce mépris, 
qui, lorsqu'il n'a pas la paresse pour cause, sert beau- 
coup à l'élévation des (oies, inspirait à Jésus des apo- 
logues charmants, a N'enfouissez pas en terre, disttt-il, 
des trésors que les vers et la rouille dévoreat, 4^ ks 
larrons découvrent et dérobmt ; mais amassez^ous des 
trésors dans le odt où il n'y ^ ni vers, éi rouille, ni 
larrons. Où est ton trésor, là aussi esit Um coeur. Oa ae 
peut servir deux msutres; ou bien onbaitl'uaeton 
aime l'autre, ouhien on s'attache à l'un et on délaisse 
Fautre. Vous ne pouvez servir Dieu et Hamon ^ C'est 
pourquoi je vous le 4is: lie soyez pas inquiets del'ali- 

* Diea de^ richesses et des trésors ctcbés, sorte de Platns dam la 
im^ol^gie pliénici0Qn# et g|riewM» 



100 JÊStJS 

ment que vous aurez pour soutenir votre vie, ni des vê- 
tements que vous aurez pour couvrir votre corps. La 
vie n'est-elle pas plus noble que Taliment, et le corps 
plus noble que le vêtement? Regardez les oiseaux du 
ciel : ils ne sèment ni ne moissonnent; ils n'ont ni 
cellier ni grenier, et votre Père céleste les nourrit. 
N'êtes-vous pas fort au-dèssus d'eux? Quel est celui 
d'entre vous qui, à force de souds, peut ajouter une 
coudée à sa taille? Et quant aux habits, pourquoi vous 
en mettre en peine? Considérez les lis des champs; ils 
ne travaillent ni ne filent. Cependant, je vous le dis, Sa- 
lomon dans toute sa gloire n'était pas vêtu comme l'un 
d'eux. Si Dieu prend soin de vêtir de la sorte une herbe 
des champs, qui existe aujourd'hui et qui denfiain sera 
jetée au feu, que ne fera-t-il point pour vous, gens 
de peu de foi? Ne dites donc pas avec anxiété : « Que 
» mangerons-nous ? que boirons-nous ? de quoi se- 
» rons-nous vêtus? » Ce sont les païens qui se préoc- 
cupent de toutes ces choses. Votre Père céleste sait que 
vous en avez besoin. Mais cherchez premièrement la jus- 
tice et le royaume de Pieu, et tout le reste vous sera 
donné par surcroît. Ne vous souciez pas de demain ; de- 
main se souciera de lui-même. A chaque jour sufHt sa 
peine. » 

Ce sentiment essentiellement galiléen eut sur la des- 
tinée de la secte naissante une influence décisive. La 
troupe heureuse, se reposant sur le Père céleste pour 



JÉSUS 101 

la satisfaction de ses besoins, avait pour première règle 
de regarder les soucis de la vie comme un mal qui 
éloilfTe en l'homme le germe de tout bien. Chaque jour, 
elle demandait à Dieu le pain du lendemain. A quoi 
bon thésauriser? Le royaume de Dieu va venir. « Ven- 
dez ce que vous possédez et donnez-le en aumône, di- 
sait le maître. Faites-vous au ciel des sacs qui ne vieil- 
lissent pas, des trésors qui ne se dissipent pas. » 
Entasser des économies pour des héritiers qu'on ne 
Terra jamais, quoi de plus insensé ? Gomme exemple de 
la folie humaine, Jésus aimait à citer le cas d'un homme 
qui, après avoir élargi ses greniers et s'être amassé du 
bien pour de longues années, mourut avant d'en avoir 
joui ! Le brigandage, qui était très-enraciné en Galilée, 
donnait beaucoup de force à celte manière de voir. Le 
pauvre, qui n'eu souffrait pas, devait se regarder comme 
le favori de Dieu, tandis que le riche, ayant une posses- 
sion peu sûre, était le vrai déshérité. Dans nos sociétés 
établies sur une idée très-rigoureuse de la propriété, la' 
position du pauvre est horrible ; il n'a pas à la lettre sa 
place au soleil. Il n'y a de fleurs, d'herbe, d'ombrage 
que pour celui qui possède la terre. En Orient, ce sont 
là des dons de Dieu, qui n'appartiennent à personne. 
Le propriétaire n'a qu'un mince privilège ; la nature est 
le patrimoine de tous. 

Le christianisme naissant, du reste, ne faisait en ceci 
que suivre la trace des esséniens ou tlxéiapeutes et des 



103 JÉSUS 

sectes jnhes fondées sur la vie oënobitique. On éiéiiient 
oommunisle eHtral dans «ouïes ees seetes, également 
mal vues des pharisiens et des sadduoéens. Le messia- 
ni^ne^ tout pditiqae dies les Juifs orthodoxes, devenait 
chez elles tout social. Par une existence cbuee, t^tèe, 
contemplative, laissant sa part i la liberté de l'individu, 
ces petites Ëglises croyaient inaugurer sur la terre le 
royaume céleste. Des utopies de vie bienheureuse, fbn- 
dées sur la fraternité des hommes et le culte pur du 
vrai Dieu, préoccupaient les âmes élevées et produisaient 
de toutes parts des essais hardis, sincères, mais de peu 
d'avenir. 

Jésus, dont les rapports avec les esséniens sont très- 
difficiles à préctsor (les ressemblances, en histoire, n'im- 
pliquanl pas toujours des rapports), était ici certaine- 
ment leur frère. La communauté des biens fut quelque 
temps de règle dans la société noùveUe. L'avarice était 
le péché capital; or, il fkut bien remarquer que le péché 
« d'avarice, » contre lequel la morale chrétienne a été 
si sévère, était alors )e simple attachement à la propriété. 
La première condition pour être' disciple de Jésus était 
de réaliser sa fortune et d*en donner le prix aux pau- 
vres. Ceux qui reculaient devant cette extrémité n'en- 
traient pas dans la communauté. Jésus répétait sou- 
Tent que celui qui a trouvé le royaume de Dieu doit 
Tacheter au prix de tous ses biens, et qn*en cela il fiit 
encore un marché avantageux. < L'homme qui a dé^ 



JÉSUS iOS 

ooiiTert rexistenoe d'un trésor dans un champ, disaitp 
il, sans perdre un instant, yend ce qu'il possède et 
achète k champ. Le joaillier qui a trouvé une perle 
inestimable, bit argent de tout et achète la perle, i 
Hélas ! les inconvénients de ce régime ne tardèrent pas 
à se Êdre sentir. U fallait un trésorier. On choisit pour 
cela Juda de Eerioth. A tort ou à raison, on Taccusade 
Toler la caisse commune ; ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il 
fit une mauvaise fin. 

Quelquefois le maître, plus versé dans les choses du 
ciel que d^^s celles de la terre, enseignait une écono- 
mie politique plus singulière encore. Dans une parabole 
bizarre, un intendant est loué pour s'être fait des amis 
parmi les pauvres aux dépens de son maître, afin que 
le:^ pauvres à leur tour Fmtroduisent dans le royaume 
du ciel. Les pauvres, en effet, devant être les dispensa- 
teurs de ce ropume, n'y recevront que ceux qui leur 
auront donné. « Les pharisiens, qui étaient des avares, 
dit l'évangéliste, entendaient cela, et se moquaient 
de lui. » Entendirent-ils aussi la redoutable para- 
bde que voici? « U y avait un homme ri^, qui 
était vêtu de pourpre et de fin lin, et qui tous les 
jours faisait bonne chère. 11 y avait aussi un pauvre, 
nommé Lazare, qui était couché à sa porte, couvert 
d'ulcères, désireux de se rassasier des miettes qui tom- 
baient de k table du riehe. Et les chiens venaient lé- 
cher ses plaies 1 Or, il arriva que le pauvre mourut, el 



m JÉSUS 

qu'il fut porté par les anges dans lé sein d'Abraham. Le 
riche mourut aussi et fut enterré. Et du fond de l'enl'er, 
pendant qu'il était dans les tourments, il leva les yeux, 
et vit de loin Abraham, et Lazare dans son sein. Et s'é- 
criant, il dit : a Père Abraham, aie pilié de moi, et en- 
» voie Lazare, afin qu'il trempe dans l'eau le bout de son 
» doigt et qu'il me rafraîchisse, la langue, car je souffre 
)) cruellement dans cette flamme. » Mais Abraham lui 
dit : « Mon fils, songe que tu as eu ta part de bien pen- 
)) dant la vie, et Lazare sa part de mal. Maintenant, il est 
» consolé, et tu es dans les tourments. »> Quoi de pins 
juste? Plus tard, on appela cela la parabole du « mau- 
/ais riche. » Mais c'est purement et simplement la pa- 
rabole du « riche. » Il est en enfer parce qu il est 
riche, parce qu'il ne donne pas son bien aux pauvres, 
parce qu'il dîne bien, tandis que d'autres à sa porte 
dînent mal. Enfin, dans un moment où, moins exagéré, 
Jésus ne présente l'obligation de vendre ses biens et de 
les donner aux pauvres que comme un conseil de per- 
fection, il fait encore cette déclaration terrible : (( Il est 
plus facile à un chameau de passer par le trou d'une 
aiguille qu'à un riche d'entrer dans le royaume de 
Dieu. » 

Un sentiment d'une admirable profondeur domina en 
tout ceci Jésus, ainsi que la bande de joyeux enfants 
qui l'accompagnaient, et fit de lui pour l'éternité le vrai 
créateur de la paix de l'âme, le grand consolateur de la 



JÉSUS - *<^ 

vie. En dégageant Thomme de ce qu'il appelait « les 
soilicitades de ce inonde, » Jésus put aller à Texcès et 
porter atteinte aux conditions essentielles de la société 
humaine; mais il fonda ce haut spiritualisme qui pen- 
dant des siècles a rempli les âmes de joie à travers cette 
vallée de larmes. 11 vit avec une parfaite justesse que 
l'inattention de Thomme, sou manque de philosophie et 
de moralité, viennent le plus souvent des distractions 
auxquelles il se laisse aller, des soucis qui Tassiégent et 
que la civilisation multiplie outre mesure. L'Évangile, 
de la sorte, a été le suprême remède aux ennuis de la 
vie vulgaire, un perpétuel sursum corda, une puissante 
distraction aux misérables soins de la terre, un doux 
appel comme celui de Jésus à l'oreille de Marthe: 
c Marthe, Marthe, tu t'inquiètes de beaucoup de choses; 
or, une seule est nécessaire, m Grâce à Jésus, l'existence 
la plus terne, la plus absorbée par de tristes ou humi- 
liants devoirs, a eu son échappée sur un coin du ciel. 
Dans nos civilisations affairées, le souvenir de la vie 
libre de Galilée a été comme le parfum d'un autre 
monde, comme une « rosée de THermon, » qui a em- 
pêché la sécheresse et la vulgarité d'envahir eutièremeut 
k champ de Dieu. 



CHAPITRE I 



LE ROTAUMB DÉ DIEU CONÇU COMME L'AVÉNEMBltT 
9B0 PAVTMEt 



Ces maximes, bonnes poor un pays où la vie se nour- 
rit d'air et de jour, ce communisme délicat d'une troupe 
d'enfants de Dieu, vivant en confiance sur te sein de 
leur père, pouvaient convenir i une secle naïve, per- 
suadée à chaque instant que son utopie allait se réali- 
ser. Mais il est clair qu^elIes ne pouvaient rallier l'eh- 
semble de la société. Jésus comprit bien vite, en effet, 
que le monde officiel de soa temps ne se prêterait nulle- 
ment à son royaume. Il en prit son parti avec une har- 
diesse extrême. Laissant là tout ce monde au cœur sec 
et aux étroits préjugés, il se tourna vers les simples. 



IfeSUS iOY 

Une vaste subsikutiOQ de rioe siira lieu. Le royaume 
de Dieu est fait : 1® pour les eirfants et pour ceux qui 
leur ressemblent; 2^ pour les rebutés de ce monde, 
victimes de la morgue sociale, qui repousse Thomme 
bon mais humble; 5^ pour les hérétiques et schisma- 
tiques, publicains, samaritahis, païens de Tyr et de 
Sidon. Une* parabole énergique expliquait cet appel au 
peuple et le légitimait : Un roi a préparé un festin de 
noces et envoie ses serviteurs chercher lès invités. Cha* 
C1H1 s'excuse; quelques-wis maltraitent les messagers. 
Le roi alors prend un grand parti. Les gens comme 3 
faut n'ont pas voulu se ^rendre à sou appel ; eh Uen, ce 
seront les premiers ?enus, des gens recueillis sur les 
places et les carrefours, des pauvres, des mendiants, 
des boiteux, n'importe; il faut remplir la salle, « et je 
vous le jure, dit le roi, aucun de ceux qui étaient invi- 
tés ne goûtera mon festin. » 

Le pur ébionismdy e'est-à-dhre la doctrine que les 
pauvres (éUmtim) seuls seront sauvés, que le règne 
des pauvres va venir, fut dono la doctrine de Jésus. 
« Malheur à vous, riches, disait-il, car vous avez votre 
consolation! Malheur à vous qui êtes maintenant ras- 
sasiés, car vous aurez faim. Malheur à tons qui riez 
maintenant, car vous gémirez et vous pleurerez. » — 
« Quand tu fais un iestin, disait-il encore, n'invite pas 
tes amis, teA parents, tes voisinai riches ; ils te réinvite- 
raietity el tu aursûs ta récompense. Hais^ qtrànd tu faë 



108 JÉSUS 

un repas, invile lés pauvres, les infirmes, les boiteux, 
les aveugles; et tant mieux pour toi s*ils n'ont rien à 
le rendre, car le tout te sera rendu dans la résurrection 
des justes. » C'est peut-être dans un sens analogue qu'il 
répétait souvent : « Soyez de bons banquiers, » c'est- 
à-dire : Faites de bons placements pour le royaume de 
Dieu, efi donnant vos biens aux pauvres, conformément 
au vieux proverbe : « Donner au pauvre, c'est prêter à 
Dieu. )) 

Ce n'était pas là, du reste, un fait nouveau. Le mou- 
vement démocratique le plus exalté dont l'humanité art 
gardé le souvenir (le seul aussi qui ait réussi, car seul il 
s'est tenu dans le domaine de l'idée pure), agitait de- 
puis longtemps la race juive. La pensée que Dieu est le 
vengeur du pauvre et du faible contre le riche et le puis- 
sant se retrouve à chaque page des ^écrits de l'Ancien 
Testament. L'histoire d'Israël est, de toutes les histoires, 
celle oii l'esprit populaire a le plus constamment dominé. 
Les prophètes, vrais tribuns et en un sens les plus har- 
dis tribuns, avaient tonné sans cesse contre les grands 
et établi une étroite relation d'uue part entre les mots 
de « riche, impie, violent, méchant, » de l'autre entre 
les mots de « pauvre, doux, humble, pieux. » Sous les 
Séleucides, les aristocrates ayant presque tous apostasie 
et passé à l'hellénisme, ces associations d'idées ne firent 
que se fortifier. Le livre d'Hénoch contient des malédic- 
tions plus violentes encore que celles de l'Evangile contre 



JÉSUS i09 

le monde, les riches, les puissants. Le luxe y est pié- 
senté comme un crime. Le « fils de Thomme, » dans 
cette Apocalypse bizarre, détrône los rois, les arrache à 
leur vie voluptueuse, les précipite dans Fenfer. L'initia- 
tion de la Judée à la vie profane, l'introduction récente 
d'un élément tout mondain de luxe et de bien-être, 
provoquaient une furieuse réaction en faveur de la sim- 
plicité patriarcale. <( Malheur à vous qui méprisez la 
masure et l'héritage de vos pères ! Malheur à vous qui 
bâtissez vos palais avec la sueur des autres! Chacune 
des pierres, chacune des briques qui les composent est 
un péché. » le nom de « pauvre » (ébion) était devenu 
synonyme de « saint, » d' « ami de Dieu. » C'était le 
nom que les disciples galiléens de Jésus aimaient à se 
donner; ce fut longtemps le nom des chrétiens judaï- 
sants de la Batanée et du Hauran (Nazaréens, Hébreux), 
restés fidèles à la langue comme aux enseignements 
primitifs de Jésus, et qui se vantaient de posséder parmi 
eux les descendants de sa famille. A la fin du deuxième 
siècle, ces bons sectaires, demeurés en dehors du grand 
courant qui avait emporté les autres Églises, sont traités 
d'hérétiques (ébionites)^ et on invente pour expliquer 
leur nom un prétendu hérésiarque Ébion, 

On entrevoit sans peine, en effet, que ce goût exa- 
géré de pauvreté ne pouvait être bien durable. C*était là 
un de ces éléments d'utopie comme il s'en mêle tou- 
jours aux grandes fondations, et dont le temps fiît jus^i 



110 J$«US 

tice. Transporté dans le large mili^ de la soàéiè hu- 
maine, le christianisme devait un jour très-faciiement 
consentir à posséder des riches dans son sein, de même 
que le bouddhisme, exclusivementmonacalàson origine, 
en vint très-vite, dès que les conversions se multi- 
plièrent, à admettre des laïques. ilLak on garde toujours 
la marque de ses origines. Bien cpie vite d^assé et 
oublié, Vébionisme laissa dans toute rhistoire des insti- 
tutions chrétiennes un levain qui ne se perdit pas. La 
cdlection des discours de Jésus se forma dans te milieu 
ébionite de la Batanée. La a pauvreté » resta un idéal 
dont la vraie lignée de Jésus ne se détacha plus. Ne rien 
posséder fut le véritable état évangélique ; la mendicité 
devint une vertu, un état saint. Le grand mouvement 
ombrien du treizième siècle, qui est, entre tous les essais 
de fondation religieuse, celui qui ressemble le plus au 
mouvement galiléen, se passa tout entier au nom de la 
pauvreté. François d'Assise, Tbomme du monde qui, 
par son exquise bonté, sa communion délicate, fine et 
tendre avec la vie universelle, a le plus ressemUé à 
Jésus, fut un pauvre. Les ordres mendiants^ les innom- 
brables sectes communistes du moyen âge (pauvres de 
Lyon, bégards, bons4iQmmes, fratrioeUes, humiliés, 
pauvres évangéliques, etc.), groupés sous la bannière 
de a rÉvangile étemel^ » prétendirent éb'e et forent 
en effet les vrais discip^ de Jésus . Mais, cette fois micore, 
l^fhm impossibles rêr« 4e h religî^ im^9lk Ui9mt 



lisus m 

Utù&is. La mendicité peusâ, qui cavee à nos sodétés 
kidiistridles et admimstiatives de si fortes impatiences, 
Alt, à son jour et mus le dd qui lui coni^enait, pleine 
éè duorme. Elk o^tm à une foule d'âmes coi^Ampbiives 
et douces le seul état qui leur j^aise. Arar lEût de 
la pauvreté un ci^ d'amour et de désnr, avoir élevé le 
neodiant sur Tautel et sanctifié Thabit de Thomme du 
peu[4e, est un coup de maître dont Téconomie pditique 
peut n'être pas fort touchée, mais devant lequel le vrai 
moraliste ae peut rester indifférent. L'humanité, pour 
porter son fardeau, a besoin de croire qu'elle n'est pas 
oomfrfétaBent payée par son salaire. Le plus grand ser- 
vice qu'on puisse Im rendre est de lui répéter souvent 
qu'elle ne vit pas seulemoait depaôn. 

Conmie tous les grands hommes, lésus avait du goût 
pour ie peuple et se sentait à l'aise avec lui. L'Évangile - 
dans sa pensée e^ &it pomr les pauvres; c'est'à eux 
qu'3 apporte la brame nouvelle du ssdut. Tous les dé- 
daigna du judaïigne ordiodoxe étaient ses préférés. L'a- 
mour du peuple, la pitié pour son impuissance, le sen- 
timent èa chef démocratique, qui sent vivre esEL hii 
l'esprit de la foule et se reconnaît pour son mteiprète 
«aturd, édatent à diaque instant dans ses actes et ses 
discours. 

La troupe éhie offrait ea effet un caracitère fort mêlé 
et dont les rigoristes devaient être trës-surpris. Elle 
iidm^»t dans «on sein des gens qu'œi juif qm se res|MC* 



^^2 JÉStS 

tait n'eût pas fréquentes. Peut-être Jésus trouvait-il 
dans cette société en^ dehors des règles communes plus 
de distinction et de cœur que dans une bourgeoisie pé- 
dante, formaliste, orgueilleuse de son apparente mo- 
ralité. Les pharisiens, exagérant les prescriptions mo- 
saïques, en étaient venus à se croire souilk'^ par le 
contact des gens moins sévères queux; on touchait 
presque pour les repas aux puériles distinctions des 
castes de Tlnde. Méprisant ces misérables aber.'ations 
du sentiment religieux, Jésus aimait à dîner chez ceux 
qui en étaient les victimes; on voyait à table à coté de 
lui des personnes que Ton disait de mauvaise vie, peut- 
être pour cela seul, il est vrai, qu'elles ne partageaient 
pas les ridicules des faux dévots. Les pharisiens et les 
docteurs criaient au standale. « Voyez, disaient-ils, 
avec quelles gens il mange! » Jésus avait alors de fines 
réponses, qui exaspéraient les hypocrites : « Ce ne sont 
pas les gens bien portants qui ont besoin de médecin ; » 
ou bien : « Le berger qui a perdu une brebis sur cent 
laisse les quatre-vingt-dix-neuf autres pour courir après 
la perdue, et, quand il la trouvée, il la rapporte avec 
joie sur ses épaules; » ou bien : « Le Fils de Thomme 
est venu sauver ce qui était perdu ; » ou encore : « Je ne 
suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs ; » 
enfin cette délicieuse parabole du fils prodigue, où celui 
qui a failli est présenté comme ayant une sorte de pri- 
vilège d'amour sur cehii qui a toujours été juste. Des 



JÉSUS lis 

femmes faibles ou coupables, surprises de tant de 
charme, et goûtant poor ht t)remière 'fois le contact plein 
d'attrait de la vertu, s'approchaient librement de hii. 
On s'étonnait qu'il ne les repoussât pas. «( Oh! se di- 
saient les puritains, cet faoïUme n'esA pmnt un prophète; 
car, s'il l'était,* il s'apercerrait bien que la femme qui 
le touche (Bst uûe pécheresse. » Jésus rjSpônd^t par^la 
parabole d'un créancier qui remit â ses débiteur^ des 
dettes inégales, et il ne craignait pas dé préférer le ^t 
de celui à qui fut remise la dette la plus forte. Il n'ap- 
préciait les états de l'âme qu'en proportion de Tamotor 
qui s'y mêle. Des femmes, 4e cœur plein de 'larmes et 
disposées par leurs fautes aux* s^timents ^'bmnSitê, 
étaient plus près de son royaume que les natures mé- 
diocresi lesqudles ont 'auvent peu de mérite à n'avoir 
point failli. On conçoit, d'ua au^ côté, que ces âmtes 
tendres, trouvant «Uns leur oonveraon à la secte un 
moyen de réhabilitation iacile, s'attachaient! lui avec 
passion. 

' Loin qu'il cherchât â adoucir les murmures que sou- 
levai sou dédain pour les susceptibilités sociales du 
temps, il semblait prendre plaisir à les exdt^. Jamab 
on n'avoua plus hautement ce mépris du « monde, i 
qui est la condition des grandes choses et de la grande 
originalité. Il ne pardonnait au riche que quand le 
riche, par suite de quelque préjugé, était mal vu de la 
iociété^. U préféraià hautemei^ les gens ide vie équi- 



114 JËSVS 

▼oque et de peu de considération aux notables ortho- 
doxes. « Des publicains et des courtisanes, leur disait-il, 
TOUS précéderont dans le royaume de Dieu. Jean est 
venu; des publicains et des courtisanes ont cru en lui, 
et, malgré cela, vous ne vous êtes pas convertis. » On 
comprend combien le reproche de n'avoir pas suivi le 
bon exemple que leur donnaient des filles de joie, de- 
vait être sanglant pour des gens faisant profession de 
gravité et d une morale rigide. 

U n'avait aucune affectation extérieure, ni montre 
d'austérité. Il ne fuyait pas la joie, il allait volontiers 
aux divertissements des mariages. Un de ses miracles fut 
fiiit pour égayer une noce de petite ville. Les noces en 
Orient ont lieu le soir. Chacun porte une lampe ; les 
lumières qui vont et viennent font un effet fort agréable. 
Jésus aimait cet aspect gai et animé, et tirait de là des 
paraboles. Quand on comparait une telle conduite à celle 
de Jean-Baptiste, on était scandalisé. Un jour que les 
disciples de Jean et les pharisiens observaient le jeûne : 
« Gomment se fait-il, lui dit^n, que, tandisqueles dis- 
ciples de Jean et des pharisiens jeûnent et prient, les 
tiens mangent et boivent? — Laissez-les, dit Jésus; 
voulez-vous Ëdre jeûner les paranymphes de l'époux, 
pendant que Fépoux est avec eux? Des jours viendront 
où l'époux leur sera enlevé; ils jeûneront alors. )f Sa 
douce gaieté s'exprimait sans cesse par des réflexions 
vives, d'aimables plaisanteries, c À qui, disait-il sont 



JÉSUS ils 

senoblables les hommes de cette génération, et à qui les 
compar^ai-je? Us sont semblables aux enfants assis sur 
les places, qui disent à leurs camarades : 

Voici que nova cbantons, 
Et vous ne dansez pas. 
Voici que nous pleurons ^ 
Et vous ne pleurez pas. 

Jean est venu, ne mangeant ni ne buvant, et tous 
dites : t C'est un fou.[» Le fils de l'homme est venu, vivant 
comme tout le monde, et vous dites : « C'est un man- 
i geur, un buveur de vin, l'ami des douaniers et des pé- 
i cheurs. » Vraiment, je vous l'assure, la sagesse n'est 
justifiée que par ses œuvres, i 

11 parcourait ainsi la Galilée au milieu d'une iéte 
perpétuelle. Il se servait d'une mule, monture en Orient 
si bonne et si sûre, et dont le grand œil noir, ombragé 
de longs cils, a beaucoup de douceur. Ses disciples dé- 
ployaient quelquefois autour de lui une pompe rus- 
tique, dont leurs vêtements, tenant lieu de tapis, fai- 
saient les frais. Ils les mettaient sur la mule qui le 
portait, ou les étendaient à terre sur son passage. 
Quand il descendait dans une ipaison, c'était une joie 
et «ne bénédiction. Il s'arrêtait dans les bourgs et les 
grosses fermes, où il recevait une hospitakté empressée. 
En Orient, la maison où descend un étranger devieut 
aussitôt un lieu public. Tout le village s'y rassemble; 
lesenfants y font invasion; les valets les écartent; ilf 



tl6 JÉSUS 

ire^ennent toqoars. Jéàûs ïie pouvait souffrir qu'on 
rudoyât ces naïfs auditeurs; 11 tei faisait approcher de 
lui et les embrassait. Les mères, encodragées par un 
tel accueil, lui apportaient leurs nourrissons pour qu'il 
les touchât. Des femmes menaient verser de Thuile sur 
sa tête et des parfums sur ses pieds. Ses disciples les 
repoussaient parfois comme importunes; mais Jésus, qui 
«imait lé^ usages* antiques et tout ce ifuî indique^ la 
MmpUcité du côèur, réparait le mal fait par' ses amis 
trop ïélés.'H'prot^eaîttïfeur qiït"W)Oldieht Thondï^. 
^ussî lés enfants et les femines f adoraient. Le reprodie 
d'aliéner de 'leurfamillt' <;esr êO-es' 'délicats, toujours 
prompts à être séduits, étaitl!in'4e"ceât qîié lui adres- 
sent iè plus ^souvent ses ennemis. ^ 

La religion naissafnte fat âin^ à beaucoup d'égards 
un mouvement de femmes et* d'enfo/ts.*'Gesiieniiers 
faisaient autour de iésils comme tflue' jeuni gardéf pour 
l-ina«gfiration'de son innocente royauté, 'et lui décer- 
naient de pètiteir ovations ai^xqae41es il 'se plaisait fort, 
Faippelantu fis de David, » criant flojdnna^ et por- 
tant des palmes automT de lui. Jféâus' était bien aisé de 
Toir ces jeunes apôtr^, qui ne lé comprolnéttàdéntpàè, 
9è lanicer en avant et lui técerner déStitrësr^il n'osait 
)^eaire lu^miêiiiie. il les hfitôaft dire, et, quand on lui 
lÉemàndsât's^il'entendait; il iépOndait d'une façon ëVasive 

V.-« .•■-=- '. '' .'..-■ -i . -, . 

* Cri qu'on poussait à U procMsion de la fête 4m Tabamadat ai 
Httftfit liM paUna*. 



JÉSUS H? 

que l^ louange qui sort de jeunes lèvres est la pliif 
agréable à Dieu. ^ , > 

Il ne perdait aucune occasion de répéter que les. petits 
sont des êtres sacrés, que le royaume de DijBU appçy^- 
tient aux enfants, qu'il faut devenir enfanf ppur j; ^ç- 
trer, qu'on doit le recevoir en enfant, que le Pèrp 
céleste cache ses secrets aux sages et les révMe aipL 
petits. L'idée de ses disciples se confond presque pour 
lui avec celle d'enfants. Un jour qu'ils avaient entre eux 
une de ces quereUes de préséance qui n'étaient point 
rares, Jésus prit un enfant, le nùt au milieu d'eux, et 
leur dit : t Voilà le plus grand ; celui qui est bumHe 
comme ce petit est le plus grand dans le royaume du 
cid* • 

C'était l'enfance, en effet, dans sa divine spontanéité» 
dans ses na|fs éblouissements de joie, qvà prenait posr 
session de la terre. Tous croyaient à chaque instant 
que le royaume tant désiré allait poindre., Chacun s'j 
voyait déjà assis sur un trône à côté du msdtre. On s'y 
partageait les places; on cherchait à supputer les jour^. 
Cela s'appelait la « bonne nouvelle; » la doctrine n'a- 
vait pas d'autre nom. Un vieux mot, paradis y que 
l'hébreu, comme toutes les langues de l'Orient, avait 
emprunté à la Perse, et qui désigna d'abord les parcs 
des rois achéménides, résumait le rêve de tous : un jar- 
din délicieux où l'on continuerait à jamais la vie char- 
mante que l'on menait ici-bas. Combien dura cet éni- 



il* JÉSUS 

vrementT On l'ignore. Nul, pendant le cours de cette 
magique apparition, ne mesura plus le temps qu'on ne 
mesure un rêve. La durée fut suspendue; une semaine 
fut comme un siècle. IMais, qu'il ait rempli des années 
ou des mois, le rêve fut si beau, que Thumanité en a 
vécu depuis, et que notre consolation est encore d'en 
recueillir le parfum affaibli. Jamais tant de joie ne sou- 
leva la poitrine de l'homme. Un liioment, dans cet 
effort, le plus vigoureux qu'elle ait fait pour s'élever 
au-dessus de sa planète, l'humanité oublia le poids de 
plomb qui l'attache à la terre, jet les tristesses de la vie 
d'ici-bas. Heureux qui a pu voir de ses yeux celte éclo- 
sion divine, et partager, ne fût-ce qu'un jour, celte il^ 
sion sans pareille! Mais plus heureux encore, nous di- 
rait Jésus, celui qui, dégagé de toute illusion, repro- 
duirait en lui-même l'apparition céleste, et, sans rêve 
millénaire, sans paradis chimérique, sans signes dans 
le ciel, par la droiture de sa volonté et la poésie de son 
âme, saurait de nouveau créer en son cœur le vrai 
royaume de Dieu ! 



CHAPITRE XI 



AHBASSABB DB JEAN PKISOlTiriBR TEAS jfSVf 

MORT DB JEAN 

RAPPORTS DB SOIT <COLB ATBC CBLLB »l jlSVf 



Pendant que la joyeuse Galilée célébrait dans les 
fêtes la venue du bien-aimê, le triste Jean, dans sa pri- 
son de Machéro, s'exténuait d'attente et de désirs. Les 
succès du jeune maître qu'il avait vu quelques mois au- 
paravant à son école arrivèrent jusqu'à lui. On disait 
que le Messie prédit par les prophètes, celui qui devait 
rétablir le royaume dlsraël, était venu et démontrait sa 
présence en Galilée par des œuvres merveilleuses. Jean 
voulut s'enquérir de la vérité de ce bruit, et, comme il 
communiquait librement avec ses disciples, il en choisit 
deux pour aller vers Jésus en Galilée. 



IM lÉSUS 

Les deux disciples irouYèrent Jésus au oomMe de n 
réputation. L'air de fête qui régnait autour de lui les 
surprit. Accoutumés aux jeûnes, à la prière obstinée, â 
une vie toute d'aspirations, ils s'étonnèrent de se voir 
tout à coup transportés au milieu des joies de la bien- 
venue. Ils firent part à Jésus de leur message : f Es-tu 
celui qui doit venir ? Devons-nous en attendre im autre?9 
Jésus, qui dès lors n'hésitait plus guère sur son propre 
rôle de messie, leur énuméra les œuvres qui devaient 
caractériser la venue du royaume de Dieu, la guérison 
des malades, la bonne nouvelle du salut prochain an- 
noncée aux pauvres. Il faisait toutes ces œuvres, t Heu- 
reux donc, ajouta-t-il, celui qui ne doutera pas de 
moilBt. . . ^ .. . . , 

On ignore si cette réponse trouva Jean-Baptiste vivant, 
ou dans quelle disposition die mit l'austère ascète. 
Hpurut-i^ consolé et sûr qve celui q^'il avait annoncé 
viy^tdéjî^ 9u,l3d^,,cojDseicvart-il des doutesi s^r la mis- 
^QXk de, ifus^s^ Rie^ Qe nous l'apprend. En voyant ce- 
pi^pdafit sQi^ écol^ ce cputiniier assez longtemps encore 
p^rallèlj^mei^f ajux, Ëglis^ chrétiennes, on est porté & 
croirç q\ie, ZDi^gré sa considérs^tior) pour Jésus, Jean ne 
l'envisagea pas copime devant réaliser les promesses di- 
vines. La iport vint du reste trancher ses perplexités^ 
L'indomptable Ij^té du solitaire devait couronner Ç4 
canrière inquiète et tourmentée par la seule fin qui fût 
digne d'elle. 



L^ di^positioi^ indulgentes qu*AjQti];ias avait d*abord 
montrées pour Jean ne purent être de longue durée. 
Dans les entretiens que, selon la tradition chrétienne, 
Jean aurait eus avec le tétrarque, il ne cessait de lui 
répète^ que son mariage était illicite et qu'il devait ren- 
voyer Hérodiade. On s'imagine facilement la haine que 
la petite -fille d'Hèrode le Granç} dut concevqir Coçtre ce 
consèiUjer importun. Elle n'attendait plus qu'une occa- 
sion pour le perdre. 

Sa fille Salomé, née de spn premier mariage» et 
comme elle ambitiev|se et dis^ljie, entra dans ses desr 
seins. Cette année (probablejgaent l'an 30), Antipas se 
trouva, le jour anniversaire de sa naissance, à Hachéro* 
Hérode le Grand avait &it construire dans l'intérieur de 
la forteresse, un palais paagnifique, où le têtrarque rési* 
dait fréquemment. Il y donna un grand festin, durant 
lequel Salomé exécuta une de ces danses de caractère 
qu'on ne considère pas en Syrie comme messéantes à 
une personne distinguée. Ântipas charmé ayant demandé 
à la danseuse ce qu'elle désirait, celle-ci répondit, à l'in- 
stigation de sa mère : « La tête de Jean sur ce plateau ^ » 
Antipas fut mécontent; mais il ne voulut pas refuser. 
Un garde prit le plateau, alla couper la tète du prison- 
nier, et l'apporta. 

Les disciples du baptiste obtinrent son corps et le 

* Plateaux portatifs fur lesquels, en Orient, on sert les liqueurs et 
les mets. 



m JÉSUS 

mirent dans un tombeau. Le peuple fut très-mécontent. 
Six ans après, Hâreth ayant attaqué Antipas pour re- 
prendre Machéro et venger le déshonneur de sa fille, 
' Antipas fîit complètement battu, et Ton regarda géné- 
ralement sa défaite comme une punition du meurtre de 
Jean. 

La nouvelle de cette mort fut portée à Jésus par des 
disciples mêmes du baptiste. La dernière démarche que 
Jean avait faite auprès de Jésus avait achevé d'établir 
entre les deux écoles des liens étroits. Jésus, craignant 
de la part d'Antipas un surcroît de mauvais vouloir, prit 
quelques précautions et se retira au désert. Beaucoup 
de monde Ty suivit. Grâce à une extrême fnigalité, la 
troupe sainte y vécut ; on ârut naturellement voir en cela 
un miracle. A partir de ce moment, Jésus ne parla plus 
de Jean qu'avec un redoublement d'admiration. Il dé- 
clarait sans hésiter qu'il était plus qu'un prophète, que 
la Loi et les prophètes anciens n'avaient eu de force que 
jusqu'à lui, qu'il les avait abrogés, mais que le royaume 
du ciel l'abrogerait à son tour. Enfin, il lui prêtait dans 
l'économie du mystère chrétien ime pince à part, qui 
faisait de lui le trait d'union entre le vieux Testament 
et Vavéneraent du règne nouveau. 

Le prophète Malachie, dont l'opinion en ceci fut vi- 
vement relevée, avait annoncé avec beaucoup de force 
un précurseur du Messie, qui devait préparer les hommes 
an renouvellement final, un messager qui viendrait 



lËSUS ISS 

aplanir les voies devait Télu de Dieu. Ce messager 
n'était autre que le prophète Élie, lequel, selon une 
croyance fort répandue, allait lûentôt descendre du cid, 
où il avait été enlevé, pour disposer les hommes par la 
pénitence au grand avènement et réconcilier Dieu aveô 
son peuple. Quelquefois, à Élie on associait, soit le pa- 
triarche Hénoch, auquel, depuis un ou deux siècles, on 
s*était pris à attribuer une haute sainteté, soit Jérémie, 
qu'on envisageait comme une sorte de génie protecteur 
du peuple, toujours occupé à prier pour lui devant le 
trône de Dieu. Cette idée de deux anciens prophètes de- 
vant ressusciter pour servir de précurseurs au Messie se^ 
retrouve d'une manière si frappante dans la doctrine 
des parsis, qu'on est très-porté à croire qu'elle venait de 
ce côté. Quoi qu'il en soit, elle faisait à l'époque de 
Jésus, partie intégrante des théories juives sur le Messie. 
I! était admis que l'apparition de t deux témoins fidèles,» 
vêtus d'habits de pénitence, serait le préambule du 
grand drame qui allait se dérouler, à la stupéfaction de 
l'univers. 

On comprend qu'avec ces idées, Jésus et ses disciples 
ne pouvaient hésiter sur la mission de Jean-Baptiste. 
Quand les scribes leur faisaient cette objection qu'il ne 
pouvait encore être question du Messie, puisque Élie 
n'était pas venu, ils répondaient qu'Élie était venu, 
que Jean était Élie ressuscité Par son genre de vie, par 
son opposition aux pouvoirs politiques établis, Jean rap- 



^«t lÉSlfS 

pelait en effet cette figure étrange de la vieille histoire 
d'Israël. Jésus ne tarissait pas sur les mérites et Texcel- 
Içiice de son précurseur. Il disait que parmi les enfants 
des hommes il n'en était pas né de plus grand. 11 blâ- 
piait énergiquement les pharisiens et les docteurs de ne 
pas avoir accepté son baptême, et de ne pas s*être con- 
vertis à sa voix. 

Les disciples de Jésus furent fidèles à ces principes 
du maître. Le respect de Jean fut une tradition con* 
séante dans la première génération chrétienne. On le 
supposa parent de Jésus. Pour fonder la mission de 
celui-ci ^r un témoignage admis de tous, on raconta 
que Jean, dès la première vue de J^us, le proclama 
Messie; qu'il se reconnut son inférieur, indigne de dé- 
lier les cordons de ses souliers ; qu'il se refusa d'abord à 
le baptiser et soutint que c'était lui qui devait élre baptisé 
par Jésus. C'étaient là des exagérations, que réfutait suf- 
fisamment la forme dubitative du dernier message de 
Jean. Mais, en un sens plus général, Jean resta dans la 
légende chrétienne ce qu'il fut en réalité, l'austère pré- 
parateur, le triste prédicateur de pénitence avant les 
joie? de l'arrivée de l'époux, le prophète qui annonce 
k royaume de Dieu et meurt avant de le voir. Géant des 
origines chrétiennes, ce mangeur de sauterelles et de 
miel sauvage, cet âpre redresseur de torts, fut l'absinthe 
qui prépara les lèvres à la douceur du royaume de. Dieu. 
Le décollé d'Hérodiade ouvrit l'ère des martyrs chr6- 



itSUft 125 

tiens ; il fut le premier témoFn de la conscience nôu- 
Telle. Les mondains, qui reconnurent en lui leur véri- 
table ennemi, ne purent permettre qu'il Vécût; son 
cadavre mutilé,' 'étendu sur le seuil du christianisme, 
traça la voie sanglante bù^ftt d'autres detràîenf ^)asser 
après lui. ' ' ' 

L'école de Jean ne mourut pas avec son fondateur. 
Elle vécut quelque temps, distincte de celle de Jésus, et 
d'abord en bonne intelligence avec elle. Plusieurs an- 
nées après la mort des deux maîtres, on se faisait encore 
baptiser du baptême de Jean. Certaines personnes étaient 
à la fois des deux écoles ; par exemple, le célèbre Apol- 
los, le rival de saint Paul (vers l'an 50), et un bon 
nombre de chrétiens d'Éphèse. Josèphe se mit (l'an 55) 
à l'école d'un ascète nommé Banou, qui offre avec Jean- 
Baptiste la plus grande ressemblance, et qui était peut- 
être de son école. Ce Banou vivait dans le désert, vêtu 
de feuilles d'arbre ; il ne se nourrissait que de plantes 
ou de fruits sauvages, et prenait fréquemment pendant 
le jour et pendant la nuit des baptêmes d'eau froide 
pour se purifier. Jacques, celui qu on appelait le « frère 
du Seigneur » (il y a peut-être ici quelque confusion 
d'homonymes), pratiquait des dévotions analogues. Plus 
tard, vers Tan 80, le baptisme fut en lutte avec le 
christianisme, surtout en Asie Mineure. La vraie école 
de Jean, à demi fondue avec le christianisme, passa i 
l'état de petite hérésie chrétienne et s'éteignit olh 



i» lÊstJs 

scurément. Jean avait bien vu de quel coté était l'ave- 
nir. S'il eût cédé à une rivalité mesquine, il serait 
aujourd'hui oublié dans k foule des sectaires de son 
temps. Par Tabnégalioa, il est arrivé à la gloire et 
à une position unique dans le panthéon religieux de 
l'humanité. 



CHAPITRE XII 



MElIliRIS TBNTATITIf flTIl jiRVSALEII 



Jésus, presque tous les ans, allait à Jérusalem pour 
la fête de Pâques. Le détail de chacun de ces voyages 
est peu connu ; car les synoptiques n'en parlent pas, et 
les notes du quatrième évangile sont ici très-confuses. 
(Test, à ce qu'il semble, l'an 31, et certainement après 
la mort de Jean, qu'eut lieu le plus important des sé- 
jours de Jésus dans la capitale. Plusieurs des disciples le 
suivaient. Quoique Jésus attachât dès lors peu de valeur 
au pèlerinage, il s'y prêtait pour ne pas blesser l'opinion 
juive, avec laquelle il n'avait pas encore rompu. Ces 
Toyages, d'ailleurs, étaient essaitiels â son dessein; car 
il sentait déjà que, pour jouer un rôle de premier ordre, 
il fallait sortir de Galilée, et attaquer le judaïsme dans 
sa place forte, qui était Jérusalem. 



*» JÉStJS 

La petite communauté galilêenne était id fort dé- 
paysée. Jérusalem était alors à peu près ce qu'elle est 
aujourd'hui, une ville de pédantisme, d'acrimonie, de 
disputes, de haines, de petitesse d'esprit. Le fanatisme 
y était extrême et les séditions religieuses très-fré- 
. queutes. Les pharisiens y dominaient; l'étude de la Loi, 
poussée aux plus insignifiantes minuties, réduite à des 
questions de casuiste, était l'unique étude. Getle culture 
exclusivement théologique et canonique ne contribuait 
en rien à polir les esprits. C'était quelque chose d'ana- 
logue à là dôétriné ^rilë du fàqùih musulman, à celte 
science creuse qui s'agite autour d'une mosquée, grande 
dépense de temps et de dialectique faite en pure perte, 
et sanâ que la bonne di^ipline de Tésprit en profite. 
L'éducation théologique du clergé nïodt^ne, quoique 
trè^^sèchë, ne peut donner aucune idée de eela^ car la 
ren^ssance a introduit dans ^ tous ^îbs enseignements, 
mène les plus rebelles, une part detelles-teltrcsret de 
IxHiile méthode, quifait que la scàlastfque ii [iiis plus 
ott'tooinii uheteiDtef d'humanités. La sdeîice Hu docteur 
Jtdf'étàit paremeitt barbare, absurde saàs compensation, 
détiuée de tout élément moral. Pont comble dé malheiir, 
«ller^fnpii^tteiui qui s'était btigué ft racquérir d'ua 
ridicule o^gtteil.' Fiei* du prêteftdU savoir qui lui avait 
idbûté tant Mb peihfe,'ltf scribe juif avait poiii'la ôulture 
grecque' le môrfie dédain que le èaVant musulman a de 
DOS jours pour la civif&âttioà eurot)éënt]ie, et que le'vieâs 



JÉSUS. 129 

théologien catholique avait pour le savoir des gens du 
monde. Le propre de ces cultures scolajtiques est de 
fermer Tesprit à tout ce qui est délicat, Je ne laisser 
d'estime que pour les difficiles enfantillages où Ton 
a usé sa vie, et qu on envisage comme Toccupation 
naturelle des personnes faisant profession de gra- 
vité. 

Ce monde odieux ne pouvait manquer de peser fort 
lourdement sur les âmes tendres et délicates du Nord. 
Le mépris des Hiérosolymites pour les Galiléens rendait 
la séparation encore plus profonde. Dans ce beau temple, 
objet de tous leurs désirs, ils ne trouvaient souvent que 
Tavanie. On verset du psaume des pèlerins : « J ai chobi 
de me tei|ir à la porte dans la maison de mon Dieu» » 
semblait fait exprès pour eux. Dn sacerdoce dédaigneux 
souriait de leur naïve dévotion, à peu près comme autre- 
fois en Italie le clergé, familiarisé avec les sanctuaires, 
assistait froid et presque railleur à la ferveur du pèlerin 
venu de loin. Les Galiléens parlaient un patois assess 
corrompu; leur prononciation était vicieuse; ils confon- 
daient les diverses aspirations, ce qui amenait des qui- 
proquo dont on riait beaucoup. En religion, on leâ 
tenait pour ignorants et peu orthodoxes; l'expression 
« sot Galiléen » était devenue proverbiale. Ou cioyait 
(non sans raison) que le sang juif était chez eux très- 
mélangé, et il passait pour constant que la Galilée ne 
pouvait produire un proohète. Placés ainsi aux confiai 



150 i$sps. 

du judaïsme fit presque e|i.dp)io|rs, l^s p^^yr^ Galiléens 
n'avaient pour releyer Jeurs espérances qu'un passage 
d'Isaîe asseï mal interprété : « Terre de Zabulon et terre 
de Nepbtaliy Voie de t^ iper, Galijée des gentils ! Le 
pepple qui inarchait dans l'on^bre p. vu une grande 
lumière ; le soleil s'est lev^ pour ce\ix qui étaient assis 
dans les ténèbres. » La renommée de la ville natale de 
Jésus était particwlièrem^nt mauvaise. C'était On pro- 
verbe populaire : « Peut-il venir quelque cbose d^ bon 
de Nazaretji ! n 

La profonde sécheresse de la nature aux environs ^e 
Jérusalem devait ajoi^ter au déplaisir de Jésus. Les val- 
lées y sont sans es^p; Ip sol est aride et pierreux. Quand 
Tœil plonge dans la dépression de la vfiev Morte, la vue 
9 quelque phose de saisissant ; ailleurs, elle est monotone. 
Seule, la colline de Mizpa, avec ses souvenirs de la plus 
vieille histoire d*Israçl, soutient le regard. La ville pré- 
sentait, du temps de Jésus, à peu près la même assise 
jiu'aujourd'hui. Elle n'avait guère de monuments an- 
ciens ; car, jusqu'aux Asmonéens, les Juifs étaient restés 
étrajigers à tous les arts ; Jean Hyrcan avait commencé 
à l'embellir, let Hérode le Grand en avai^ fait une des 
plus ^perbes villes de l'Orieixt. Les constructions béro- 
4iennes le disputent aux plus achevées de l'antiquité par 
leur caractère gr^n^iose, la perfection de l'exécution, la 
J^eautédes mat^^^*^* 0^^ ^Qule de superbes tombeaux, 
^m 4^ orîgin^i s'41evjûent vers le même temps aux 



JÉSUS. 131 

environs de Jérusalem. Le style de ces moriuipeiits étoit 
le style grec, mais approprié aux usages des Juifs, et 
considérablement modifié selon leurs principes. Les qr* 
nements de sculpture vivante, que les Ilérodes se p^rmet- 
taient, au grand mécontentement des rigoristes, en étaient 
bannis et étaient remplacés par une décoration végétale. 
Le goût des anciens habitants de la Phénicie et de la 
Palestine pour les monu][nents monolithes taillés sur la 
roche vive, semblait revivre en ces gingiiliers tombeayx 
découpés dans le rocher, et où le» ordres grecs soi)t si 
bizarrement appliqués à une architecture de troglodytes. 
Jésus, qui envkageait les ouvrages d'art cornmp i|n 
pompeux étalage de vanité , voyait tous ces monu- 
ments jde mauvais œil. Son spiritualisme absolu et aon 
opinion arrêtée que la figure du vieyx monde allait 
passer i^p lui laissaient de goût que pour les choses du 
cçBur. 

Le temple, à l'époque de Jésus, était tout neuf, et les 
ouvrages extérieurs n'en étaient pas cpmplétenjent ter- 
minés. Hêrode eji avait fait commencer la reconstruction 
Tan 20 ou 21 avant Tère chrétienne, pour le mettre à 
Funisson de ses ai^tres édifices. Le vp/iseap du temple 
fut achevé en dix-huit mois, les portigjes en Jbuit ans; 
qnais les partiel accessoires se continui^ rent lentement et 
ne turent terminées que peu de temp avant la prise àp 
Jérusalem. Jésus j vit probablement travaill^er^ non 
iKins cnielque humeur fecr^ta. Cet ^ f)4ranjMi d'^ ^oiy 



131 JÉSUS. 

avenir étaient comme une insulte à son prochain avène- 
ment. Plus clairvoyant que les incrédules et les fana- 
tiques, il devinait que ces superbes constructions étaient 
appelées à une courte durée. 

Le temple, du reste, formait un ensemble merveilleu- 
sement imposant. Les cours et les portiques servaient 
journellement de rendez-vous à une foule considérable, 
si bien que ce grand espace était à la fois le temple, le 
forum, le tribunal, l'université. Toutes les discussions 
religieuses des écoles juives, tout renseignement cano- 
nique, les procès même et les causes civiles, toute l'ac- 
tivité de la nation, en un mot, était concentrée là. 
C'était un perpétuel cliquetis d'arguments, un champ 
clos de disputes, retentissant, de sophismes et de ques- 
tions subtiles. Le temple avait ainsi beaucoup d'analo- 
gie avec une mosquée musulmane. Pleins d'égards à 
cette époque pour les religions étrangères, quand elles 
restaient sur leur propre territoire, les Romains s'inter- 
dirent l'entrée du sanctuaire; des inscriptions grecques 
et latines marquaient le point jusqu'où il était permis 
aux non-Juifs de s'avancer. Mais la tour Antonia, quar- 
tier général de la force romaine, dominait toute l'en- 
ceinte et permettait de voir ce qui s'y passait. La po- 
lice du temple appartenait aux Juifs; un capitaine du 
temple en avait l'intendance, faisait ouvrir et fermer 
les portes, empêchait qu'on ne traversât l'enceinte avec 
un bâton à la main, avec des chaussures poudreuses, 



JÉSUS. 133 

en portant des paquets ou pour abréger le chemin. On 
veillait surtout scrnpnleusement à ce que personne 
n'entrât à Tétai d'impureté légale dans les portiques 
intérieurs. Les femmes avaient une loge absolument 
séparée. 

C'est là que Jésus passait ses journées, durant le 
temps qu'il restait à Jérusalem. L'époque des fêtes ame- 
nait dans cette ville une affluence extraordinaire. Réunis 
en chambrées de dix et vingt personnes, les pèlerins 
envahissaient tout et* vivaient dans cet entassement 
désordonné où se plaît l'Orient. Jésus se perdait dans la 
foule, et ses pauvres Galiléens groupés autour de lui 
faisaient peu d'effet. Il sentait probablement qu'il était 
ici dans un monde hostile et qui ne l'accueillerait qu'avec 
dédain. Tout ce qu'il voyait Hndisposait. Le temple, 
comme en général les lieux de dévotion très-fréquentés, 
offrait un aspect peu édifiant. Le service du culte en- 
traÎHait une foule de détails assez repoussants, surtout 
des opérations mercantiles, par suite desquelles de 
vraies boutiques s'étaient établies dans l'enceinte sacrée. 
On y vendait des bêtes pour les sacrifices ; il s'y trouvait 
des tables pour l'échange de la monnaie; par moments, 
on se serait cru dans un bazar. Les bas officiers du 
temple remplissaient sans doute leurs fonctions avec la 
vulgarité irréligieuse des sacristains de tous les temps. 
Cet air profane et distrait dans le maniement des choses 
saintes blessait le sentiment religieux de Jésus, parfois 



134 JÉSUS, 

porté jusqu'au scrupule. Il disait qu'on avait fait de la 
maison de prière une caverne de voleurs. On jour 
même, dit-on; la colère l'emporta; il frappa à coups de 
fouet ces ignobles vendeurs et renversa leurs tables. En 
général, il aimait peu le temple. Le culte qu'il avait 
conçu pour son Père n'avait rien à faire avec des 
scènes de boucherie. Toutes ces vieilles institutions 
juives lui aéptaisaient, et il souffrait d'élre obligé de 
s'y conformer. Aussi le temple et son emplacement 
n'inspirèrent-ils de sentiments pieux, dans le sein du 
christianisme, qu'aux chrétiens judaîsants. Les vrais 
hommes nouveaux eurent en aversion cet antique lieu 
sacré, oonstantin et les premiers empereurs chrétiens 
y laissèrent subsister les constructions païennes d'A- 
drien. Ce furent les ennemis du christianisme, comme 
Julien, qui pensèrent à cet endroit. Quand Omar entra 
dans Jérusalem, l'emplacement du temple était à des- 
sein pollué en haine des Juifs. Ce fut l'islam, c'est-à- 
dire une sorte de résuirection du judaïsme, qui lui 
rendit ses honneurs. Ce lieu a toijyours été antichré- 
tien. 

L'orgueil des Juifs achevait de mécontenter Jésus, et 
de lui rendre pénible le séjour de Jérusalem. A mesure 
que les grandes idées d'Israël mûrissaient, le sacerdoce 
s'abaissait. L'institution des synagogues avait donné à 
l'interprète de la Loi, au docteur, une grande supério- 
rité sur le prêtre. 11 n'y avait de prêtres qu'à Jérusa- 



JÉSUS. 155 

lem, et, là même, réduits à des fonctions toutes rituelles, 
â peu près comme nos prêtres de paroisse exclus de la 
prédication, iîs étaient primés par l'orateur dé la syna- 
gogue, le casuiste, le scribe, tout laïque qu était ce 
dernier. Les hommes célèbres du talmud ne sont pas 
des prêtres; ce sont des savants selon les idées du 
temps. Le haul sacerdoce de Jérusalem tenait, il est 
vrai, un rang fort élevé dans la nation ; mais il n'était 
nullement à la tête du mouvement religieux. Le souve- 
rain pontife, dont la dignité avaât déjà été avilie par 
Ilérode, devenait de plus en plus un fonctionnaire ro- 
main, qu'on révoquait fréquemment pour rendre là 
charge profitable à plusieurs. Opjposés aux pharisiens, 
zélateurs laïques très-exaltés, les prêtres étaient presque 
tous des sadducéens, c'est-à-dire des membres de cette 
aristocratie incrédule qui s'était formée autour du 
temple, vivait de Tautel, mais en voyait la vanité. La 
caste sacerdotale s'était séparée à tel point du sentiment 
national et de la grande direction religieuse qui entraî- 
nait le peuple, que le nom de « sadducéen » (sadoki)^ 
qui désigna d'abord simplement un membre de la fa« 
mille sacerdotale de Sadok, était devenu synonyme de 
c matérialiste » et d' a épicurien. » 

Un élément plus Qiauvais encore était venu, depuis le 
règne d'Hérode le Grand, corrompre le haut sacerdoce. 
Hérode s'étant pris d*amour pour Mariamne, fille d'im 
certain Simon, fils lui^nnême de Boëthus d'Alexandrie, 



1S8 JÉSUS, 

et ayant voulu Fépouser (vers Tan 28 avant J. C), ne 
vit d'autre moyen, pour anoblir son beaii-père et Té- 
lever jusqu'à lui, que de le faire grand prêtre. Cette fa- 
mille intrigante resta maîtresse, presque sans interrup- 
tion, du souverain pontificat pendant trente-cinq ans. 
Étroitement alliée à la famille régnante, elle ne le per- 
dit qu'après la déposition d'Archélaûs, et elle le re- 
couvra (l'an 42 de notre ère) après qu'Hérode Agrippa 
eut re&itpour quelque temps l'oeuvre d'Hérode le Grand. 
Sous le nom de Boéthusiniy se forma ainsi une nou- 
velle noblesse sacerdotale,très-mondaine, très-peu dévote^ 
qui se fondit à peu près avec les Sadokites. De tout cela 
résulta autour du temple une sorte de « cour de Rome, » 
vivant de politique, peu portée aux excès de zèle, les re- 
doutant même, ne voulant pas entendre parler de saints 
personnages ni de novateurs, car elle profitait de la rou- 
tine établie. Ces prêtres épicuriens n'avaient pas la vio- 
lence des pharisiens ; ils ne voulaient que le repos ; 
c^'étaient leur insouciance morale, leur froide irréligion 
qui révoltaient Jésus. Bien que très-différents, les prêtres 
elles pharisiens se confondirent ainsi dans ses antipa- 
thies. Hais, étranger et sans crédit, il dut longtemps 
renfermer son mécontentement en lui-même et ne com- 
muniquer ses sentiments qu'à la société intime qui l'ao- 
eompagnait. ^ 

Avant le dernier séjour, de beaucoup le plus long da 
)ous qu'il fit l Jérusalem et qui se termina par sa mort. 



JÉSUS. 137 

JésHS essaya cependant de se faire écouter. Il prêcha ; 
on parla de lui; on s'entretint de certains actes que Ton 
considérait comme miraculeux. Mais de tout cela ne ré- 
sulta ni une Église établie à Jérusalem, ni un groupe de 
disciples hiérosolyroites. Le diarmant docteur, qui par- 
donnait à tous pourvu qu'on l'aimât, ne pouvait trou- 
ver beaucoup d*écbo dans ce sanctuaire des Taines dis- 
putes et des sacrifices vieillis. Il en résulta seulement 
pour lui quelques bonnes relations, dont plus tard il re- 
cueillit les fruits. Il ne semble pas que dès lors il ait fait 
la connaissance de la iamille de Béthanie qui lui ap- 
porta, au milieu des épreuves de ses derniers mois, tant 
de consolations. Mais de bonne heure il attira l'atten- 
tion d'un certain Nicodème, riche pharisien, membre 
du sanhédrin et fort considéré à Jérusalem. Cet homme, 
qui paraît avoir été honnête et de bonne foi, se isentit 
attiré vers le jeune Galiléen. Ne voulant pas se compro- 
mettre, il vint le voir de nuit et eut avec lui une longue 
conversation. Il en garda sans doute une impression fa- 
vorable, car plus tard il défendit Jésus contre les pré- 
ventions de ses confrères, et, à la mort de Jésus, nous 
le trouverons entourant de soins fneux le cadavre du 
maître. Nicodème ne se fit pas chrétien; il crut devoir 
à sa position de ne pas entrer dans un mouvement ré- 
volutionnaire, qui ne c(miptait pas encore de notables 
adhérents. Mais il porta évidemment beaucoup d*amitié 
ï Jésus et lui rendit des services, sans pouvoir rarrach«r 



138 JÉSUS. 

à une mort dont Tarrêt, à l'époque où nous sommes ar- 
rivés, était déjà comme écrit. 

Quant aux docteurs célèbres du temps, Jésus ne paraît 
pas avoir eu de rapports avec eux. Hilîeî et Schammaï 
étaient inorts; la plus grande autorité du moment élait 
Gamaliel, petit-ûls de Hillel. Celait ijn esprit libérai et 
un homme du monde» ouvert aux études profanes, 
formé à la tolérance par son commerce avec la haute 
société. A rencontre des pharisiens très-sévères, qui 
marchaient voilés ou les yeux fermés, il regardait les 
femmes, même les païennes. La tradition le lui par- 
donna, comme d*avoir su le grec, parce qu'il approchait 
de la cour. Après la mort de Jésus, il exprima sur la 
secte nouvelle des vues très-modérées. Saint Paul sortit 
de son école. Hais il est bien probable que Jésus ii*y 
entra jamais. 

Une pensée du moins que Jésus emporta de Jérusa- 
lem, et qui dès à présent paraît chez lui enracinée, 
c'est qu'il n'y a pas de pacte possible avec l'ancien culte 
juif. L'abolition des sacrifices qui lui avaient causé tant 
de dégoût, la suppression d'un sacerdoce impie et hau- 
tain, et dans un sens général l'abrogation de la Loi lui 
parurent d'une absolue nécessité. A partir de ce mo« 
ment, ce n'est plus en réformateur juif, c'est en des- 
tructeur du judaïsme qu'il se pose. Quelques partisans 
d^ idées messianiques avaient déjà admis que le Messie 
apporterait une loi nouvelle, qui serait commune à 



JÉSUS. <39 

toute la terre. Les esséniens, qui étaient à peine des 
juifs, paraissent aussi avoir élé indilTérenls au temple 
et aux obsenrances mosaïques. Mais ce n*étaient là que 
des hardiesses isolées ou non avouées. Jésus le premier 
osa dire quâ partir de lui, ou plutôt à paitir de Jean, la 
Loi n existait plus«Si quelquefois il usait de termes plus 
discrets, c'était pour ne pas choquer trop violemment 
les préjugés reçus. Quand, on le poussait à bout, il le- 
vait tous les voiles, et déclarait que la Loi n'avait plus 
aucune force. H usait à ce sujet de comparaisons éner- 
giques. « On ne raccommode pas, disait-il, du vieux 
avec du neuf. On ne met pas le vin nouveau dans de 
Tieilles outres, t Voilà, dans la pratique, son acte de 
maître et de créateur. Ce temple exclut les non-Juifs de 
son enceinte par des affiches dédaigneuses. Jésus n'en 
▼eut pas. Cette Loi étroite, dure, sans charité, n'est faite 
que pour les enfants d'Abraham. Jésus prétend que tout 
homme de bonne volonté, tout homme qui l'accueille 
et l'aime, est fils d*Abraham. Lorgueil du sang lui pa- 
rait l'ennemi capital qu'il faut' combattre. Jésus, en 
d'autres termes, n'est plus juif. Q est révolutionnaire au 
plus haut degré ; il appelle tous les hommes à un culte 
fondé sur leur seule qualité d'enfants de Dieu. Il pro- 
clame les droits de l'homme, non les droits du juif; la 
religion de l'homme, non la religion du juif; la déli- 
vrance de l'homme, non la délivrance du juif. Ah ! que 
nous sonunes loin d'un Judas Gaulonite, d'un Mathias 



140 JÉSUS. 

Hargaloth, probant la révolution au nom He la Loi ! La 
religion de rhiimsmité, établie non sur le sang, mais sur 
le cœur, est fondée. Moïse est dépassé ; le temple 
n*a plus de raison d'être et est irrévocablement con- 
damné 



CHAPITRE Xill 



RAPPORTS DB JÉSUS ^ATEC LES PAÏENS ET LES 
SAMARITAINS 



Conséquent à ces principes, il dédaignait (out ce qui 
n'était pas la religion du cœur. Les vaines pratiques des 
dévots, le rigorisme extérieur, qui se fie pour le salut à 
des simagrées, l'avaient pour mortel ennemi. Il se sou- 
ciait peu du jeûne. Il préférait Toubii d*une injure au 
sacrifice. L*amour de Dieu, la charité, le pardon réci- 
proque, voilà toute sa loi. j^ien de moins sacerdotal. Le 
prêtre, par état, pousse toujours au sacrifice public, dont 
il est le ministre obligé; il détourne de la prière privée, 
qui est un moyen de se passer de lui. On chercherait 
Tain^ent daiis TÉvangile une pratique religieuse re- 



142 JËSIIS. 

commandée par Jésus. Le bapléme n'a pour lui qu'une 
importance secondaire ; et, quant à la prière, il ne règle 
rien, sinon qu elle se fasse du cœur. Plusieurs, comme 
il arrive toujours, croyaient remplacer par la bonne vo- 
lonté des âmes faibles le vrai amour du bien, et s'ima- 
ginaient conquérir le royaume du ciel en lui disant : 
Rabbif rabbi; il les repoussait, et proclamait que sa 
religion, c'est de bien faire. Souvent il citait le passage 
d'Isaïe : c Ce peuple m'honore des lèvres, mais son cœur 
est loin de moi. » 

Le sabbat élait le point capital sur lequel s'élevait l'é- 
difice des scrupules et des sublililés pharisaïques. Cette 
institution antique et excellente était devenue un pré- 
texte pour de misérables disputes de casuisles et une 
source de croyances superstitieuses. On croyait que la 
nature l'observait; toutes les sources intermittentes pas- 
saient pour c sabbatiques. » C'était aussi le point sur 
lequel Jésus se plaisait le plus à défier ses adversaires. 
Il violait ouvertement le sabbat, et ne répondait aux re- 
proches qu'on lui en faisait que par de fines railleries. 
À plus forte raison dédaignait-il une foule d'observances 
piodemes, que la tradition avait ajoutées à la Loi, et 
qui, par cela même, étaient les plus chèr^ aux dévots. 
Les aiblutions, les distinctions trop subtiles des choses 
pupes et impures le trouvaient sans pitié, t Pouve^ 
vous aussi, leur disait-il, laver votf e âme ? Ce n'est pas 
CM (}tt« l'hpmine miinç« qpil k souilJig^ maif et oui tort 



JÉSBS. 143 

^ 5on coB^r- » l^ pharisiens, prppag§fepr3 de ces 
momeries, étaient le point de mire de tQi|s $e$ a)pps. 
l) les acc^sait 4'<^nchéri)r sur la lipi, d*inyeiiter de§ pré- 
ceptes iD^pos§iJ3]es pour créer auf hommes 4es qo^- 
sions 4^ péc^é. t aveugles, concjucteurs d*ayeugjes, 
di^jt-il, prepe^ g^r^ ,de tomber .do/is la foçse. » — 
« ^^ dg y}père^f ajpujbîiit-il pp spcr^f , ils pe parjent 
fffj^ d;f pl^i W^ ^^ dedans ils sont mauvais; ils ff^i 
pipp^jr le prpvef ^ ; f La boi^cjie n^ yer»e que le t^pp- 
» plein 4u cœjir- j» 

Il ne cpnnaiçsait p^s 9s§ez l€^ geijlilç popr sçpggr i 
jStabffr spr lei^r /çpnyerçiçij ijuelgue .çf?p§^ de spjMje. jLà 
f^i^^il^ <5Q»)^ÇJ??!f m grand momt)r.e ^e païens, ^s qf^ip, 
à c^e qu'il spoï^e, po çi)}|je des IJ^u? di/eux pu^ljip ^J^ .qjr- 
gaai^ê. J^jus p^t vo/<r ce puUe se /ijéployer fy^ (pgte 
^ spjendejjjr 4a,ns Je pays (Je Tyr et # S;dan, à .Ç^af^e 
^e Philippç, ^ dsyw la Oécapol^. jlj y gt peja 4'aWeP- 
Jiqn. J^^i? ^n j^ trpwe cbqf lu; qe f^d^filiw^ M- 
gaiit d^s ^ui/s ip son teni{^^ p^ d^amalioos CQ.Qlre 
ri/^i^l^lrie, si (filières çt ffi$ corjeligipnnaires depMjls 
^çxâp4(fp9 ^ S^ i^P^J^?^ fi^i* f^ewie 1/e jivre ie 
ia §iig^!f^.- Ce qi^ Ip frap) |^ d^ le» palets, (^ n'iust 
pa^ jei^ ido^^trie, c'e^ le ^r iseryiiité. )Le jeune démo- 
er^lteinif, ffçv,e en ceci 4e judas le Çaulonite, it'çidane^- 
ts^t 4^ ffmiri^ que J)iev, 4 lait ir^ès-biosaé 4e$ hpnaeurs 
^Qi 00 e^itoucait la pei^ m^ d^ «(mveriàns gt ies 



144 JÉSUS, 

près, dans la plupart des cas où il rencontre des païens, 
il montre pour eux une grande indulgence; parfois il 
affecte de fonder sur eux plus d'espoir que sur les 
Juifs. Le royaume de Dieu leur sera transféré. « Quand 
un propriétaire est mécontent de ceux à qui il a loué 
sa vigne, que fait-il? Il la loue à d'autres, qui lui rap- 
portent de bons fruits. » Jésus devait tenir d'autant 
plus à cette idée que la conversion des gentils était, 
selon les idées juives, un des signes les plus certains de 
la venue du Messie. Dans son royaume de Dieu, il fait 
asiieoir au festin, à côté d*Abraham, d'isaac et de Jacob, 
des hommes venus des quatre vents du ciel, tandis que 
les héritiers légitimes du royaume sont repoussés. Sou- 
vent, il est vrai, on croit trouver dans les ordres qu'il 
donne à ses disciples une tendance toute contraire : il 
semUe leur recommander de ne prêcher le salut qu'aux 
seub Juifs orthodoxes; il parle des paï^fis d'une ma- 
nière conforme aux préjugés des Juifs. Hais il faut se 
rappeler que les disciples, dont l'esprit étroit ne se 
prêtait pas à cette haute indifférence pour la qualité de 
fils d'Abraham, ont bien pu faire fléchir dans le sens 
de leurs propres idées les instructions de leur maître. 
En outre, il est fort possible que Jésus ait varié sur ce 
point, de même que Mahomet parle des Juifs, dans le 
Coran, tantôt de la façon la plus honorable, tantôt avec 
«lue extrême dureté, selon qu'il espère ou non lés at- 
cirer à lui. La tradition, en effet, prête à Jésus deux 



JÉSUS. 145 

règles de prosélytisme tout à fait opposées et qu*il a pu 
pratiquer tour à tour : n Celui qui n*est pas contre vous 
est pour vous. » — « Celui qui n'est pas avec moi est 
contre moi. » Une lutte passionnée entraîne presque 
nécessairement ces sortes de contradictions. 

Ce qui est certain, c'est qu'il compta parmi ses dis- 
ciples plusieurs des gens que les Juifs appelaient a Hel- 
lènes. » Ce mot avait, en Palestine, des sens fort divers. 
11 désignait tantôt des païens, tantôt des iu\h parlant 
grec et habitant parmi le$ païens, tantôt des gens d'o- 
rigine païenne convertis au judaïsme. C*est probable- 
ment dans cette dernière catégorie d'Hellènes que Jésus 
trouva de la sympathie. L'affiliation au judaïsme avait 
beaucoup de degrés; mais les prosélytes restaient tou- 
jours dans un état d'infériorité à l'égard du Juif de nais- 
sance. Ceux dont il s'agit ici étaient appelés « prosélytes 
de la porte » ou « gens craignant Dieu, i et assujettis 
aux préceptes de Noé, non aux préceptes mosaïques. 
Cette infériorité même était sans doute la cause qui les 
rapprochait de Jésus et leur valait sa faveur. 

11 en usait de même avec les Samaritains. Serrée 
comme un îlot entre les deux grandes provinces du ju- 
daïsme (la Judée et la Galilée), la Samarie formait en 
Palestine une espèce d'enclave, où se conservait le vieux 
culte du Garizim, frère et rival de celui de Jérusalem. 
Cette pauvre secte, qui n'avait ni le génie ni la savante 
organisation du judaïsme proprement dit, était traitée 

10 



140 JÉSUS. 

par les Hiérosolymites avec une extrême dureté. On la 
mettait sur la même ligne que les païens, avec un 
degré de haine de plus. Jésus, par une sorte d'oppo- 
sition, était bien disposé pour elle. Souvent il préfère 
les Samaritains aux Juifs orthodoxes. Si, dans d'autres 
cas, il semble défendre à ses disciples d^aller les prê- 
cher, réservant son Évangile pour les Israélites purs, 
c'est là encore, sans doute, un précepte de circonstance, 
auquel les apôtres auront donné un sens trop absolu. 
Quelquefois, en effet, les Samaritains le recevaient mal, 
parce qu'ils le supposaient imbu des préjugés de ses 
coreligionnaires; delà même façon que, de nos joui^, 
l'Eut opéen libre penseur est envisagé comme un en- 
nemi par le musulman, qui le croit toujours un chré- 
tien fanatique. Jésus savait se mettre au-dessus de ces 
malentendus. Il eut plusieurs disciples à Sichem, et il 
y passa au moins deux jours. Dans une ciixonstance, il 
ne reucontre de gratitude et de vraie piété que chez un 
Samaritain. Une de ses plus belles paraboles est celle de 
l'homme blessé sur la route de Jéricho. Un prêtre passe, 
le voit et continue son chemin. Un lévite passe et ne 
s'arrête pas. Un Samaritain a pitié de lui, s'approche, 
verse de Thuile dans ses plaies et les bande. Jésus con- 
clut de là que la vraie fraternité s'établit entre les 
hommes par la charité, non par la foi religieuse. Le 
4 prochain, i qui dans le judaïsme était surtout le <x)- 
rcligionnaire, est pour lui i'huumie qui a pitié de son 



JÉSUS. 147 

semblable sans distinction de secte. La fraternité hu- 
maine dans le sens le plus large sortait à pleins bords 
de tous ses enseignements. 

Ces pensées, qui assiégeaient Jésus à sa sortie de Jéru- 
salem, trouvèrent leur vive expression dans une «neo- 
dote qui a été conservée sur son retour. La route de 
Jérusalem en Galilée passe à une demi-lieure de Si- 
chem ^y devant l'ouverture de la vallée dominée par les 
monts Ebal et Garizim. Cette route était en général 
évitée par les pèlerins juifs, qui aimaient mieux dans 
leurs voyages faire le long détour de la Pérée que de 
s'exposer aux avanies des Samaritains ou de leur deman- 
der quelque chose. 11 était défendu de manger et de 
boire avec eux ; c'était un axiome de certains casuistes 
qu' « un morceau de pain des Samaritains est de la 
chair de porc. » Quand on suivait cette route, on faisait 
donc ses provisions d'avance; encore évitait-on rare> 
ment les rixes et les mauvais traitements. Jésus ne par* 
tageait ni ces scrupules ni ces craintes. Arrivé, dans 
la route, au point où s'ouvre sur la gauche la vallée de 
Sichem, il se trouva fatigué, et s'arrêta près d'un puits. 
Les Samaritains avaient, alors comme aujourd'hui, l'ha- 
bitude de donner à tous les endroits de leur vallée 
des noms tirés des souvenirs patriarcaux; ils regar- 
daient ce puits comme ayant été donné par Jacob à Jo 
seph; c'était probablement celui-là même qui s'appeLf^ 



f48 JÉSUS. 

encore maintenant Bir-lakoub. Le$ disciples eutr^en) 
dans la vallée et allèrent à la ville acheter des provi- 
sions; Jésus s*assit sur te bord du puits, ayant en face 
de lui le Garizim. 

Il était environ midi. Une femme de Sichem vint 
puiser de Teau. Jésus lui demanda à boire, ce qui ex- 
cita chez cette femme un grand étoonement, les Juifs 
s^nterdisant d'ordinaire tout commerce avec les Sama- 
ritains. Gagnée par Tentretien de Jésus, la femme re- 
connut en lui un prophète, et, s'attendant à des- re- 
proches sur son ciille, elle prit fes devants, t Seigneur, 
dit-elle, nos pères ont adoré sur cette montagne, taudis 
que, vous autres, vous dites que c'est à Jérusalem qu'il 
faut adorer. — Femme, crois-moi, lui répondit Jésus, 
l^eure est venue où l'on n'adorera plus ni sur cette mon- 
tagne ni à Jérusalem, mais où les vrais adorateurs ado- 
reront le Père en esprit et en vérité, d 

Le jour où il prononça cette parole, il fut vraiment 
fils de Dieu. H dit pour la première fois le mot sur 
lequel reposera Tëdifice ie la religion éternelle. Il fonda 
le culte pur, sans date, sans patrie, celui que pratique- 
ront toutes les âmes élevées jusqu'à la fin des teqips. 
Non-seulement sa religion, ce jour-là, fut la bonne re^ 
ligion d% l'humanité, ce fut la religion absolue; et, si 
d'autres planètes ont des habitants doués de raison et de 
moralité, leur religion ne peut être différente de celle 
que Jésus a proclamée pr^ dû puits de Jacob. L'homm« 



JÉSUS. 149 

n'a pu s'y tenir ; car on n'atteint l'idéal qu'un moment. 
Le mot de Jésus a été un éclair dans une nuit obscure; 
il a fallu dix-huit cents ans pour que les yeux de l'hu- 
manité (quedis-je! d'une portion infiniment petite de 
rhumanité) s'y soient habitués. Mais l'éclair deviendra 
le plein jour, et, après avoir parcouru tous les cercles 
d'erreurs, rhumanité reviendra à ce mot-là, comme 
à l'expression immortelle de sa foi et de ses espé* 
rances. 



CHAPITRE XIV 



COMMENCEMENT DE LA LÉ6ENDB DE JÉSUS 
IDÉE qu'il â. lui-même DE SON ROLE SURNATUREL 



Jésus rentra en Galilée ayant complélement perdn sa 
foi juive, et en pleine ardeur révolutionnaire. Ses idées 
maintenant s'expriment avec une netteté parfaite. Les 
innocents aphorismes de son premier âge prophétique, 
en partie empruntés aux rabbis antérieurs, les belles 
prédications morales de sa seconde période aboutissent 
â une politique décidée. La Loi sera abolie ; c'est lui qui 
l'abolira. Le Messie est venu; c'est lui qui l'est. Le 
royaume de Dieu va bientôt se révéler ; c'est par lui 



JÉ^ÏIS. 151 

qu'il se révélera. Il sait bien qu*il sera victime de sa 
hardiesse ; mais le royaume de Dieu ne peut être con- 
quis sans violence; c'est par des crises et des déchire- 
ments qu'il doit s'établir. Le fils de l'homme, après sa 
mort, viendra avec gloire, accompagné de légions 
d'anges, et ceux qui Fauront repoussé seront con- 
fondus. 

L'audace d'une telle conception ne doit pas nous sur- 
prendre. Jésus s'envisageait depuis longtemps avec Dieu 
sur le pied d'un fils avec son père. Ce qui chez d'autres 
serait un orgueil insupportable, ne doit pas chez lui 
être traité d'attentat. 

Le titre de « fils dfi David » fut le premier qu'il ac- 
cepta, probablement sans tremper dans les fraudes in- 
nocentes par lesquelles on chercha à le lui assurer. La 
famille de David était, à ce qu'il semble, éteinte depuis 
longtemps; ni les Âsmonêens, d'origine sacerdotale, 
ni Hérode, ni les Romains ne songent un moment qu'il 
existe autour d'eux un représentant quelconque des 
droits de l'antique dynastie. Mais, depuis la fin des 
Asmonêens, le rêve d'un descendant inconnu des an- 
ciens rois, qui vengerait la nation de ses ennemis, tra- 
vaillait toutes les têtes. La croyance universelle était que 
le Messie serait fils dé David et naîtrait comme lui à 
Bethléhem. Le sentiment premier de Jésus n'était pas 
précisément cela. Le souvenir de David, qui préoccupait 
la masse des Juifs, n'avait rien de commun avec sou 



152 JÉSUS. 

règne céleste. Il se croyait fils de Dieu, et non pas fils 
de David. Son royaume et la délivrance qu'il méditait 
étaient d*un tout autre ordre. Mais l'oDinion ici lui fit 
une sorte de violence. La conséquence immédiate de 
cette proposition : « Jésus est \e Messie, » était celte 
autre proposition : « Jésus est fils de David. » Il se laissa 
donner un titre sans lequel il ne pouvait espérer aucun 
succès. Il finit, ce semble, par y prendre plaisir, car il 
faisait de la meilleure grâce les miracles qu'on lui de- 
mandait en l'interpellant ainsi. Ici , comme dans 
plusieurs autres circonstances de sa vie , Jésus se 
plia aux idées qui avaient cours de son temps, bien 
qu'elles ne fussent pas précisément les siennes. Il 
associait à son dogme du c royaume de Dieu, » 
tout ce qui échauffait les cœurs et' les imaginations. 
C'est ainsi que nous l'avons vu adopter le baptême 
de Jean, qui pourtant ne devait pas lui importer beau- 
coup. 

Une grave difficulté se présentait : c'était sa naissance 
à Nazareth, qui était de notoriété publique. On ne sait 
si Jésus lutta contre celte objection. Peut-être ne se 
présenta-t-elle pas en Galilée, oii l'idée Que le fils de 
David devait être un belhléhémite était moins répandue. 
Pour leGaliléen idéaliste, d'ailleurs, le litre de « fils de 
David » était suffisamment Justine, si celui à qui on le 
décernait relevait la gloire de sa race et ramenait les 
beaux jours d'Israël. Autorisa-t-il par son silence les 



JÉSUS. ISS 

généalogies fictives que ses partisans imaginèrent pour 
prouver sa descendance royale? Sut-il quelque chose des 
légendes inventées pour le faire naître à Bethléhem, et 
en particulier du tour par lequel on rattacha son origine 
bethléhémite au recensement qui eut lieu par Tordre du 
légat impérial Quirinius? On Tignore. L'inexactitude 
et les contradictions des généalogies portent à croire 
qu'elles furent le résultat d'un travail populaire S'opé- 
rant sur divers points, et qu'aucune d'elles ne fut sanc- 
tionnée par Jésus. Jamais il ne se désigne de sa propre 
bouche cemnte fils de David. Ses disciples, bien moins 
éclairés que lui, enchérissaient parfois sur ce qu'il 
disait de lui-même ; le plus souvent il n'avait pas con- 
naissance de ces exagérations. Ajoutons que, durant 
les trois premiers siècles , des fractions considéra- 
bles du christianisme nièrent obstinément là descen- 
dance royale de Jésus et l'authenticité des généa- 
logies. 

Sa légende était ainsi le fruit d'une grande conspira- 
tion toute spontanée et s'élaborait autour de lui de son 
vivant. Aucun grand événement de l'histoire ne s'est 
passé sans donner lieu à un cycle de fables, et Jésus 
n'eût pu, quand il l'eût voulu, couper court à ces créa- 
tions populaires. Peut-être im œil sagace eût-il su re- 
connaître dès lors le germe des récits qui devaient lui 
attribuer une naissance surnaturelle, soit en vertu de 
celte idée, fort répandue dans l'antiquité, que l'homme 



154 JÉSUS, 

hors ligne ne peut être né des relations ordinaires des 
deux sexes ; soit pour répondre à un chapitre mal en- 
tendu d'Isaïe, où l'on croyait lire que le Messie naîtrait 
d*une Tierge; soit enfin par suite de Tidée que le 
c Souffle de Dieu, » déjà érigé en personne divine, est 
un principe de fécondité. Déjà peut-être couraient sur 
son enfance plus d'une anecdote conçue en vue de mon- 
trer dans sa biographie Taccomplissemeut des passages 
censés prophétiques que Ton rapportait au Messie. 
D'autres fois, on lui créait dès le berceau des relations 
avec les hommes célèbres, Jean -Baptiste, Hérode le 
Grand, des astrologues chaldéens qui, dit-on, firent* 
vers ce temps-là un voyage à Jérusalem, deux vieil- 
lards, Siméon et Anne, qui avaient laissé des sou- 
venirs de haute sainteté. Une chronologie assez lâche 
présidait à ces combinaisons, fondées pour la plupart 
sur des faits réels travestis. Mais un singulier esprit 
de douceur et de bonté, un sentiment profondément 
populaire, pénétraient toutes ces fables, et en faisaient 
un supplément de la prédication. C'est surtout après 
la mort de Jésus que de tels récits prirent de grands 
développements; on peut croire cependant qu'ils cir- 
culaient déjà de son vivant, sans rencontrer autre 
chose qu'une pieuse crédulité et une naïve admira- 
tion. 

Que jamais Jésus n'ait songé à se faire passer pour 
une incarnation de Dieu lui-même, c'est ce dont on n« 



JÉSUS. 155 

saurait douter. Une telle idée était profondément étran- 
gère à l'esprit juif ; il n'y en a nulle trace dans les trois 
premiers évangiles; on ne la trouve indiquée que dans 
certaines parties de l'évangile de Jean, lesquelles ne peu- 
vent être acceptées comme un écho de la pensée de Jésus. 
Parfois même Jésus semble prendre des précautions 
pour repousser une telle doctrine. L'accusation de se 
faire Dieu ou Tégal de Dieu est présentée, même dans 
Févangile de Jean, comme une calomnie des Juifs. Dans 
ce dernier évangile, il se déclare moindre que son Père. 
Ailleurs, il avoue que le Père ne lui a pas tout révélé. 
D se croit plus qu'un homme ordinaire, mais séparé de 
Dieu par une distance infinie. Il est fils de Dieu; mais 
tous les hommes le sont ou peuvent le devenir à des de- 
grés divers. Tous, chaque jour, doivent appeler Dieu 
leur père; tous les ressuscites seront fils de Dieu. La 
filiation divine était attribuée dans l'Ancien Testament 
à des êtres qu'on ne prétendait nullement égaler à Dieu. 
Le mot « fils 9 a, dans la langue du Nouveau Testament, 
les sens les plus larges. D'ailleurs, Tidée que Jésus se 
fait de l'homme n'est pas cette idée humble, qu'un froid 
déisme a introduite. Dans sa poétique conception de la 
nature, un seul souffle pénètre l'univers : le souffle de 
l'homme est celui de Dieu ; Dieu habite en l'homme, 
vit par l'homme, de même que l'homme habite en Dieu, 
vit par Dieu. L'idéahsme transcendant de Jésus ne lui 
permit jamais d'avoir une notion bien claire* de s^ 



i56 . JÉSUS. 

propre personnalité. Il est son Père, son Père est lui. Il 
vit dans ses disciples; il est partout avec eux ; ses disci- 
ples sont un, comme lui et son Père sont un. L'idée 
pour lui est tout ; le corps, qui fait la distinction des 
personnes, n'est rien. 

Le titre de « fils de Dieu, » ou simplement de « Fils, t 
devint ainsi pour Jésus un titre analogue à « fils de 
« rhomme, » à la seule différence qu'il s'appelait lui- 
même « fils de l'homme » et qu'il ne semble pas avoir 
fait le même usage du mot « fils de Dieu. » Le titre de 
fils de l'homme exprimait sa qualité de juge ; celui de 
fils de Dieu, sa participation aux desseins suprêmes 
et sa puissance. Cette puissance n'a pas de limites. 
Son Père lui a donné tout pouvoir. Il a le droit de 
changer même le sabbat. Nul ne connaît le Père que par 
lui. Le Père lui a transmis le droit de juger. La na- 
ture lui obéit; mais elle obéit aussi à quiconque croit 
et prie ; la foi peut tout. Il faut se rappeler que nulle 
idée des lois de la nature ne venait, dans son esprit, ni 
dans celui de ses auditeurs, marquer la limite de l'im- 
possible. Les témoins de ses miracles remercient Dieu 
« d'avoir donné de tels pouvoirs aux hommes. * Il 
remet les péchés ; il est supérieur à David, à Abraham, 
à Salomon, aux prophètes. Nous ne savons sous quelle 
forme ni dans quelle mesure ces affirmations se produi- 
saient. Jésus ne doit pas être jugé sur la règle de nos 
petites convenances. L'admiration de ses disciples le di* 



JÉSUS i57 

bordait et l'entrainait. Il est évident que le titre de 
rabbi, dont il s'était d'abord contenté, ne lui sufîisait 
plus; le titre même de prophète ou d'envoyé de Dieu ne 
re])ondait plus à sa pensée. La position qu'il s'attribuait 
élait celle d'un être surhumain, et il voulait qu'on le 
regardât comme ayant avec Dieu un rapport plus élevé 
que celui des autres hommes. Hais il faut remarquer 
que ces mots de c surhumain » et de « surnaturel, » 
empruntés à notre théologie mesquine, n'avaient pas de 
sens dans la haute conscience religieuse^e Jésus. Pour 
lui, la nature et le développement de l'humanité n'é- 
taient pas des règnes limités hors de Dieu, de chétives 
réalités, assujetties à des lois d'une rigueur désespé- 
rante.[Ii n'y avait pas pour lui de surnaturel, car il n'y 
avait pas de nature. Ivre de l'amour infini, il oubliait 
la lourde chaîne qui tient l'esprit captif ; il franchissait 
d'un bond l'abîme, infranchissable pour la plupart, que 
la médiocrité des facultés humaines trace entre l'homme 
et Dieu. 

En tout cas, la rigueur dogmatique n'était nulle- 
ment d'un tel monde. Tout Fensemble d'idées que 
nous Tenons d'exposer formait dans l'esprit des dis- 
ciples un système si peu arrêté, que le fils de 
Dieu, cette espèce de dédoublement de la Divinité, 
ils le font agir purement en homme. U est tenté; 
il ignore bien des choses ; il se corrige ; U est abattu, 
découragé ; il demande à son Père de lui épargner des 



i58 JÉSUS. 

épreuves ; il est soumis à Dieu, comme un fîb. Lui qui 
doit juger le monde, il ne connaît pas le jour du juge- 
ment. U prend des précautions pour sa sûreté. Peu 
après sa naissance, on est obligé de le faire disparaître 
pour éviter des hommes puissants qui voulaient le tuer. 
Tout cela est simplement le fait d'un envoyé de Dieu, 
d*un homme protégé et favorisé de Dieu. Il ne faut de- 
mander ici ni logique ni conséquence. Le besoin que 
Jésus avait de se donner du crédit et l'enthousiasme de 
ses disciples enfiRssaient les notions contradictoires. Pour 
les hommes surtout préoccupés de la venue du Messie, 
pour les lecteurs acharnés des livres de Daniel et d'Hé* 
noch, il était le ûls de l'homme; pour les Juifs de la 
croyance commune, pour les lecteurs dlsaïe et de Mi- 
chée, il était le fils de David; pour les affiliés, il était 
le fils de Bien, ou simplement le Fils. D autres, sans 
que les disciples les en blâmassent, le prenaient pour 
Jean-Baptiiste ressuscité, pour Élie, pour Jérémie, con- 
formément à la croyance populaire que les anciens 
prophètes allaient se réveiller pour préparer les temps 
du Messie. 

Les miracles passaient, à cette époque, pour la mar- 
que indispensable du divin et pour le signe des vocations 
prophétiques. Les légendes d'Élie et d'Elisée en étaient 
plemes. Il était reçu que le Messie en ferait beaucoup. 
U faut se rappeler que toute l'antiquité, à l'exception 
des grandes écoles scientifiques de la Grèce et de leurs 



JÉSUS. i59 

adeptes romains, admettait le miracle; que Jésus, non- 
seulement y croyait, mais n*avait pas la moindre idca 
d'uu ordre naturel réglé par des lois. Ses connaissances 
sur ce point n'étaient nullement supérieures à celles de 
ses contemporains. Bien plus, une de ses opinions le 
plus profondément enracinées était qu'avec la foi et la 
prière Thomme a tout pouvoir sur la nature. La faculté 
de faire des miracles passait pour une licence régulière- 
ment dépai'tie par Dieu aux LoauueSy et n'avait rien qui 
surprît. 

Sans doute la renommée populaire, avant et après la 
mort de Jésus, exagéra énormément le nombre de faits 
de ce geure. Presque tous les miracles que Jésus crut 
exécuter paraissent avoir été des miracles de guérison. 
La médecine était à cette époque eu Judée ce qu'elle est 
encore aujourd'hui en Orient, c'est-à-dire nullement 
scientifique, absolument livrée à l'inspiration indivi- 
duelle. La médecine scientifique, fondée depuis cinq 
siècles par la Grèce, était, à l'époque de Jésus, incon* 
nue des Juifs de Palestine. Dans un tel état de con- 
naissances, la présence d'un homme supérieur, trai- 
tant le malade avec douceur, et lui donnant par 
quelques signes sensibles l'assurante de son rétablisse- 
ment, est souvent un remède décisif. Qui oserait dire 
que, dans beaucoup de cas, et en dehors des lé- 
sions tout à fait caractérisées, le contact d'une per- 
sonne exquise ne vaut pas les ressources de la phar» 



160 J&SUS. 

marie? Le plaisir de la voir guérit. Elle donne ce 
qu'elle peut, un sourire, une espérance, et cela n'est 
pas yain. 

Jésus, pas plus que ses compatriotes, n avait Tidée 
d*une scieuce médicale rationnelle ; il croyait avec tout 
le monde que la guérison devait s'opérer par des pra- 
tiques religieuses, et iine telle croyance était parfaitement 
conséquente. Du moment qu'on regardait la maladie 
comme la punition d'un péché, ou comme le fait d'ua 
démon, nullement comme le résultat de causes phy- 
siques, le meilleur médecm était le saint homme, qui 
avait du pouvoir dauis l'ordre surnaturel. Guérir était 
considéré comme une chose morale; Jésus, qui sentait 
sa force morale, devait se crcâre spécialement doué^jour 
guérir. Convaincu que l'attouchement de sa robe, l'im- 
position die ses mains, faisaient du bien aux malades, il 
aurait été dur, s'il avait refusé à ceux qui souffraient 
un soulagement qu'il était en son pouvoir de leur ac- 
corder. La guérison des malades était considérée 
comme un des signes du royaume de Dieu, et tou- 
jours associée à l'émancipation des pauvres. L'une 
et l'autre étaient les signes de h grande révolu- 
tion qui devait aboutir an redressement de toutes les 
infirmités. 

Un des genres de guérison que Jésus opère le plus 
souvent est l'exorcisme, ou l'expulsion des démons. C'é- 
tait wie cipinion universelle, non-seulement en Judée, 



JÉSUS. 101 

maïs dans le monde entier, que les démons s'emparent 
du corps de certaines personnes et les font agir con- 
trairement à leur Tolonté. L*épilepsie, les n)aladics 
mentales et nenreuses, où le patient semble ne plus s'ap- 
partir, les infirmités dont la cauâe n'est pas visible, 
comme la surdité, le mutisme, étaient expliquées de la 
même manière. Il y avait alors beaucoup de fous eu Ju- 
dée, sans doute par suite de la grande exaltation des es- 
prits. Ces fous, qu'on laissait errer, comme cela a lieu 
«encore aujourd'hui dans les mêmes régions, bubHaient 
les grottes sépulcrales abandonnées, retraite ordinaire 
des vagabonds. Jésus avait beaucoup de prise sur ces 
malheureux. On racontait au sujet de ses cures mille 
histoires singulières, où toute la crédulité du temps se 
donnait carrière. Hais, ici encore, il ne faut pas s'exa- 
gérer les difficullés. Les désordres qu'on expliquait par 
des possessions étaient souvent fort légers. D^! nos jours, 
en Syrie, on regarde comme fous ou possédés d'un dé* 
mon des gens qui ont seulement quelque bizarrerie. Une 
douce parole suifit souvent dans ce cas pour chasser le 
démon. Tels étaient sans doute les moyens employés 
par Jésus. Une complète innocence, l'enthousiasme, qui 
lui ôtait jusqu'à la pobeibilité d'un doute, couvraient 
testes oos hardiesses. I)es hommes moins purs que lui 
cherchaient à abu3er de son nom pour des mouvement 
séditieux. Mais la direction toute morale et nullement 
politique du caractère de Jésus le sauvait de ces entral- 

ii 



les JÉsirs. 

nements. Son royaume k lui était dans le cerde d en- 
fants qu'une pamlle jeunesse d'imagination etufimême 
avant-goût du cid avaient groupés et retenaient autour 
de lui. 



CHAPITRE XT 



rOBME Dil^iniTlTS Bit IDiSS DE ifSUt 
•VB LS BOTAQVI DB BIBV 



Nous supposons ^ue cette dernière phase de Tacti- 
vit4 de Jésus dura environ dix-huit mois, depuis son 
retour du pèlerinage pour la Pâcpie de Tan àl jusqu'à 
son voyage pour !a fête des Tabernacles de Tan 52. 
Dans cet espace, la pensée de Jésus ne pataît s*être en- 
richie d'aucun élément nouveau ; mais tout ce qui était 
en lui se développa et se produisit avec un. degré tou- 
jours croissant de puissance et d'audace. 

L'idée fondamentale de Jésus fut, dès son premier 
jour, l'établissement du royaume de Dieu. Hais ce 



i'64 JÉSUS, 

royaume de Dieu, ainsi que nous l'avons déjà dit, Jésus 
parait l'avoir entendu dans des senis trè&<iivers. Par 
moments, on le prendrait pour un chef démocratique^ 
voulant tout simplement le règne des pauvres et des dés- 
hérités. D'autres fois, le royaume de Dieu est l'accom- 
plissement littéral des visions de Daniel et d'Hénoch. 
Souvent, enfin, le royaume de Dieu est le royaume des 
âmes, et la délivrance prochaine est la délivrance par 
l'esprit. La révolution voulue par Jésus est alors celle 
qui a eu Heu en réalité, l'établissement d'un culte nou- 
veau, plus pur que celui de Hoise. — Toutes ces pen- 
sées paraissent avoir existé à la fois dans la conscience 
de Jésus. La première, toutefois, celle d'une révolution 
temporelle, ne paraît pas l'avoir beaucoup arrêté. Jésus 
ne regarda jamais la terre, ni les richesses de la terre, 
ni le pouvoir matériel comme valant la peine qu'il s'en 
oecupât. U n'eut aucune ambition extérieure. Quelque- 
fois, par une conséquence naturelle, sa grande impor» 
tance religieuse était sur le point de se changer en 
importance sociale. Des gens venaient lui demander de 
se constituer juge et arbitre dans des questions d'inté- 
rêts. Jésus repoussait ces propositions avec fierté, pres- 
que comme des injures. Plein de son idéal céleste, il ne 
sortit jamais de sa dédaigneuse pauvreté. 

Quant aux deux autres conceptions du royaume de 
Dieu, Jésus paraît toujours les avoir gardées simultané- 
ment. Si son unique pensée eût été que la fin des temps 



JÉSUS. i6& 

était proche et qu'il fallait s'y préparer, il n'£Ût pas dé- 
passé Jean-Baptiste. Renoncer à un monde près de crou • 
1er, se détacher peu à peu de la vie présente, aspirer 
au règne qui allait venir, tel eût été le dernier mot de 
sa prédication. L'enseignement de Jésus eut toujours 
une bien plus large portée. Il se proposa de créer un 
état nouveau deThumanité, et non pas seulement de 
préparer ]a fin de celui qui existe. Élie ou Jérémie, re- 
paraissant pour disposer les hommes aux crises su- 
prêmes, n'eussent point prêché conmie lui. Cela est si 
Trai, que cette morale prétendue des derniers jours s'est 
trouvée être la morale éternelle, celle qui a sauvé Thu 
manité. Jésus lui-même, dans beaucoup de cas, se sert 
de manières de parler qui ne rentrent pas du tout dans 
la théorie d'un royaume de Dieu matériel. Souvent il 
déclare que le royaume de Dieu est déjà commencé, 
que tout homme le porte en soi et peut, s'il en est 
digne, en jouir ; que, ce royaume, chacun le crée sans 
bruit par la vraie conversion du cœur. Le royaume 
de Dieu n'est alors que le bien, un ordre de choses 
meilleur que celui qui existe, le règne de la justice, 
que le fidèle, selon sa mesure, doit contribuer à fou* 
der, ou encore la liberté de l'âme, quelque chose d'a- 
nalogue à la « délivrance » bouddhique, firuit du dé- 
tachement Ces vérités, qui sont pour nous purement 
abstraites, étaient pour Jésus des réalités vivantes. Tout 
est dans sa pensée concret et substantiel : Jésus est 



]%omni6 qd à cm le phis ênergiqueiment I b réalité de 
ridéal. 

Et ne dites pas que c'est là une mterprétstion ]>ien- 
veillânté, imaginée pottt lavér Honneur de notre grand 
maître du cruel déniénti inflfgé I ses rêves. par la réa- 
Hté. Non, non. Par itne iHusîon comAiiuié à tous les 
grands réformateui^, Jésus se figurait le but beaucoup 
plus proche (]u'il n'était ; il ne tenait pas compte de la 
lenteur des mouTements de rhumanité ; il if imaginait 
réalisa en UU jour ce qui, dix-huit cefits ans plus 
tard , ne devait pas encore être acheté. Hais lè 
trai royaume de Dieu, le royaume de Fesprit, qm 
fait chacun roi et prêtre; ce royaume qui, comme 
lé grain de sénevé, est devenu un arbre qui ombrage le 
âxonde, et sous les rameaux duquel les oiseaux oùtleur 
nid, Jésus Fa compris, Fa voulu, l'a foùdé. A odté de 
l'idée fausse d'un avènement prochain, au soq de la 
trompette, il a conçu la réelle cité de Dieu, la renais^ 
sance véritable, le sermon sur la montagne, Fapo- 
théose du faible, l'amour du peuple, le goût du pauvre, 
la réhabilitation de tout ce qui est humble, vrai et 
naïf. Cette réhabilitation, il Fa rendue en artiste in- 
comparable par des traits qui dureront éternellement. 
Chacun de nous lui doit ce qu'il y a de meilleur en 
lui. Pardonnons-lui son espérance d'une venue â grand 
triomphe sur les nuées du ciel. Peut-être était-ce là 
Férreur des autres plutôt que la sienne, et, s'il est 



JÉSUS. im 

vrai que luî-inésie ait partagé riHusion de tous» qu^iiii- 
pcrte^ puisque son rêve Ta rendu fort contre la mort, 
et l'a soutenu dans une hitte à laquelle sans cela peut- 
être il eût été inégal ? 

En acceptant les utopies de son temps et de sa race, 
iisus sut ainsi en faire de hautes vérités. Son royaume 
de Difiw^ c'était sans doute l'apparition qui allait bientAt 
se dérouler dans k cid. Ibis c'était encmre» et prd)a- 
blemoit c'était surtout le royaume de l'ftme, créé par h 
liberté et par k sentiment filial que l'homme vertueux 
ressent sur kseik^ dèson Père. C'était k religion pure, 
flans pratiques, sans tempk, sans prêtre^ c'était k juge- 
ment moral du monde décerné à la conscience 4e rhonime 
jusie et au bras du peu{de. Yoili ce qui était fait pour 
vivre^ voilà ce qui a véeft. Quand, au bout d'un sièck 
de vaine attente, l'espérance matériidiste d'une pro* 
chaîne fin du monde s'est ép«iaée, le vrai royaume de 
Dieu se dégage. De complaisantes explications jettent 
un voile sur k rèigne réel qiù ne veut pas venir. Quel- 
ques pauvres attardés qui gardent encore les espérances 
des pvenùeiiB disciples devknnent des hérétiques (ébio- 
âîtes, millénaires), perdus dans les bas-fonds du cbrie- 
lianisme. L'humanité avait passé à un autre royaume 
4e Dieu. La part de vérité contenue dans la pensée 
de Jésus l'avait emporté sur la chimère qui l'obscur- 



Ne méprisons pas cq»endant cette chimère, qui aétè 



109 JÉSUS. 

Técorce grossière de la bulbe sacrée dont nous vivons. 
Ce fantastique royaume du ciel, cette ppursuite sans fin 
d'une cité de Dieu, qui a toujours préoccupé le christia- 
nisme dans sa longue carrière, a été le principe du 
grand instinct d'avenir qui a animé tous les réforma- 
teurs, disciples obstinés de TApocalypse, depuis Joachim 
de Flore jusqu'au sectaire protestant de nos jours. Cet 
effort impuissant pour fonder une société parfaite a été 
la source de la tension extraordinaire qui a toujours fait 
du vrai chrétien un athlète en lutte contre le présent. 
La première fois qu'on annonça à l'humanité que sa 
planète allait finir, comme l'enfant qui accueille la mort 
avec un sourire, elle éprouva le plus vif accès de joie 
qu'elle eût jamais ressenti. En vieillissant, le monde finit 
par s'attacher à la vie. Le jour de grâce, si longtemps at- 
tendu par les âmes pures de Galilée, devint pour les siècles 
de fer du moyen âge un jour de colère : Dies tras, dies 
iUal Mais, au sein même de la barbarie, l'idée du royaume 
de Dieu resta féconde. Malgré TÉglise féodale, des sectes, 
des ordres religieux, de saints personnages continuèrent 
de protester, au nom de l'Évangile, contre l'iniquité du 
monde. De nos jours même, jours troublés où Jésus n'a 
pas de plus authentiques continuateurs que ceux qui 
semblent le répudier, les rêves d'organisation idéale de 
la société, qui ont tant d'analogie avec les aspirations 
des sectes chrétiennes primitives, ne sont en un sens 
gue l'épanouissement de la même idée, une des bran- 



JÉSUS. 160 

ehes de cet arbre immense où germe toute pensée d'a- 
venir, et dont le « royaume de Dieu » sera éternellement 
la tige et la racine. Toutes les révolutions sociales de 
l'humanité seront entées sur ce mot-là. Mais, entachées 
d'un grossier matérialisme, aspirant à l'impossible, 
c'est-à-dire à fonder l'universel bonheur sur des me- 
sures politiques et économiques, les tentatives « so- 
cialistes » de notre temps resteront infécondes, jus- 
qu'à ce qu'elles prennent pour i^ègle le véritable 
esprit de Jésus ; je veux dire l'idéalisme absolu , 
ce principe que, pour posséder la terre, il faut y re- 
noncer. 

Le mot de « royaume de Dieu » exprime, d'un autre 
côté, avec un rare bonheur, le besoin qu'éprouve l'âme 
d'un supplément de destinée, d'une compensation à la 
vie actuelle. Qui sait si le dernier terme du progrès, 
dans des milUons de siècles, n'amènera pas la conscienoe 
absolue de l'univers, et dans cette conscience le réveil 
de tout ce qui a vécu? Un sommeil d'un million d'an- 
nées n'est pas plus long qu'un sommeil d'une heure. 
Jésus, en cette hypothèse, aurait encore eu raison d'an- 
noncer la réparation finale pour demain. U est sûr que 
l'humanité morale et vertueuse aura sa revanche, qu'un 
jour le sentiment de l'honnêle pauvre honune jugera le 
monde, et que, ce jour-là la figure idéale de Jésus sera 
la confusion de l'homme frivole qui n'a pas cru à la 
vertu, de l'homme égoïste qui n'a pas su y atteindre. 



in jËsus. 

Le mot hvori de Jésus reste donc plein d'une éternelle 
beauté. Une sorte de divinâttion grandiose sertible l'afoir ; 
tenu dans un Tagtfe sublime enitlA^ssant à li fdB divers 
ordres de vérités. 



CHAPITRE XVI 



1R8TITDTI0K8 Dl jfSVt 



Ce qui prouve bien, du reste, que Jésus ne s'absorba 
jamais entièrement dans ses idées apocalyptiques, c'est 
qu'au temps même où il en était le plus préoccupa, il 
jette avec une rare sûreté de rues les bases d'une 
Église destinée à durer. Il n'est guère possible de douter 
qu'il n'ait lui-même choisi parmi ses disciples ceux 
cju'on appelait par excellence les « apôtres » ou les 
« douze, f puisqu'au lendemain de sa mort on les trouve 
formant un corps et remplissant par élection les vides 
qui se produisaient dans leur sein. C'étaient les deux 
fils de Jonas, les deux fils de Zébédée, Jacques, fils de 



172 JÉSUS. 

Cléophas, Philippe, Nalhanaël bar-Tolmal, Thonias^ 
Léviy fils cl*Alphée ou Matthieu, Simon le Zélote, Thad- 
dée ou Lebbée, Juda de Kerioth. Il est probable que 
ridée des douze tribus d'Israël ne fut pas étrangère au 
choix de ce nombre. Les « douze, h en tout cas, for- 
maient un groupe de disciples privilégiés, où Pierre 
gardait sa primauté toute fraternelle, et auquel Jésus 
confia le soin de propager son œuvre. Rien qui sentît le 
collège sacerdotal régulièrement organisé; les listes des 
« douze » qui nous ont été conservées présentent beau^ 
coup d'incertitudes et de contradictions; deux ou trois 
de ceux qui y figurent restèrent complètement obscurs. 
Deux au moins, Pierre et Philippe, étaient mariés et 
avaient des enfants. . 

Jésus gardait évidemment pour les douze des secrets 
qu'il leur défendait de communiquer à tous. Il semble 
parfois que son plan était d'entourer sa personne de 
quelque mystère, de rejeter les grandes preuves après 
sa mort, de ne se révéler complètement qu'à ses dis- 
ciples, confiant à ceux-ci le soin de le démontrer plus 
tard au monde. « Ce que je vous dis dans l'ombre, pré- 
chez-le au grand jour; ce que je vous dis à Toreille, 
prodamez-le sur les toits, i Ce qu'il y a de certain, 
c'est qu'il avait pour les apôtres des enseignements ré- 
servés, et qu'il leur développait plusieurs paraboles, 
dont il laissait le sens indécis pour le vulgaire. Un tour 
énigmatique et un peu de bizarrerie dans la liaison dei 



JÉSUS. 17S 

idéas étaient i la mode dans renseignement des doo- 
teurs, comme on le voit par les sentences du Pirkê 
Aboth. Jésus expliquait à ses intimes ce que ses maxi- 
mes ou ses apologues avaient de singulier, et dé- 
gageait pour eux son enseignement du luxe de com- 
paraisons qui parfois l'obscurcissait. Beaucoup de ces 
explications paraissent avoir été soigneusement conser- 
vées. 

Dès le vivant de Jésus, les apAtres prêchèrent, mais 
sans jamais beaucoup s'écarter de lui. Leur prédication^ 
du reste, se bornait à annoncer la prochaine venue du 
royaume de Dieu. Us allaient de ville en ville, recevant 
l'hospitalité, ou, pour mieux dire, la prenant d'eux- 
mêmes, selon l'usage. L'hôte, en Orient, a beaucoup 
d'autorité; il est supérieur au maître de la maison; 
celui-ci VI en lui la plus grande confiance. Cette prédi- 
cation du foyer est excelloite pour la propagation des 
doctrines nouvelles. On communique le trésor caché; 
on paye ainsi ce que l'tm reçoit; la politesse et les bons 
rapports y aidant, la maison est touchée, convertie, 
ttez l'hospitalité orientale, la propagation du chriiilia- 
nisme serait impossible à expliquer. Jésus, qui tenait 
fort aux bonnes vieilles mœurs, engageait les disciples 
à ne se faire aucun scrupule de profiter de cet ancien 
droit public, probabU^ent déjà aboli dans les grandes 
villes où il y avait des hôtelleries, a L'ouvrier, disa. ril, 
cstûigue de son salaiie. » Une fois insUliés ches quiU 



174 JÉSUS. 

qu'un, ils devaient y rester, mangeant et buvant ce 

qu'on leur olïi ait, tant que durait Içur mission. 

Jésus désirait qu'à son exemple l|ss messagers de la 
bonne nouvelle rendissent, leur prédication ainaablepar 
des manières bienveillantes et polies. Il voulait qu'en 
entrant dans une maison, ils lui donnassent le selâm ou 
souhait de bonheur. Quelques-uns hésitaient, le selâm 
étant alors comme aujourd'hui, en Orient, un signe de 
communion religieuse, qu'on ne hasarde pas ^vec les 
personnes d'une foi douteuse. « Ne craignez rien, di- 
sait Jésus; si personne dans la maison n'est digne de 
votre selâm, il reviendra à vous. » Quelquefois, en 
effet, les apdtres du royaume de Dieu étaient mal 
reçus, et venaient se plaindre à Jésus, qui cherchait 
d ordinaire à les calmer. Quelques-uns, persuadés de 
la toute-puissance de leur maître, étaient blessés de 
cette longanimité. Les fils de Zébédée voulaient qu'il 
appelât le feu du ciel sur les villes inhospitalières. Jésus 
accueillait leurs emportements avec sa fine ironie, et 
les arrêtait par ce mot : « Je ne suis pas venu perdre 
les âmes, mais les sauver, i 

Dn germe d'Église commençait dès lors â paraître. 
Cette idée féconde du pouvoir des hommes réunis 
semble birn une idée de Jésus. Plein de sa doctrine 
tout idéaliste, que ce qui fait la présence des âmei, 
c'est l'union par l'amour, il déclarait que, toutes les 
(gis que quelques hommes s'assembleraient en spn w*^^ 



JÉSUS. 175 

il ser^t au milieu d'eux. U confie à l'élise le droit de 
lier et 4é)ier (c'est-à-dire de rendre certaines choses 
licites ou ilUcites), de ren^ettre les péchés, de réj^ri- 
laander, d'avertir avec a,i4orité, de prier javec certitude 
d'être exaucée. Il est possible que beaucoup de ces ya- 
xoiles aiepit été prêtées au maître, afin ^e donner une 
base à l'autcHrité collective psMT laquaUe on ehercha plus 
tard à remplacer la sienne. En lout cas, ce ne fut 
qu'après sa njiort que l'on vit se constituer des Églises 
particulièreS| et encore cette première constitution se 
fit-elle purement et simplement sur le modèle des syna- 
gogues. Plusieurs personnages qui avaient beaucoup 
aimé Jésus et fondé sur lui de grandes espérances, 
comme Joseph d'Àrimathie, Lazare, Marie de Magdala, 
Nicodème, n'entrèrent pas, ce semble, dans ces Églises, 
et s'en tinrent au souvenir tendre ou respectueux qu'ils 
avaient gardé de lui. 

Inutile de faire observer combien Tidée d'un livre 
religieux^ renfermant un code et des articles de loi, 
était éloignée de la pensée de Jésus. Non-seuleoaent il 
n'écrivit pas, mais il était contraire à l'écrit 4e la secte 
naissante de produire des livres sacrés. On se croyait â 
la veille de la grande catastrc^he finale. Le Messie venait 
mettre le sceau sur la Loi et les projdiètes, non pro- 
nmiguer des textes nouveaux. Aussi, â l'exception de 
l'Apocalypse, qui fut en un se:» le seul livre révélé du 
diriatlanisme primitif, tous l^ autres écrits de l'âge 



176 JÉSUS, 

apostolicpie sont-ils des ouvrages de circonstance, n'ayant 
nullement la prétention de fournir un ensemble dogma- 
tique complet. Les Évangiles eurent d'abord un carac- 
tère tout privé et une autorité bien moindre que la tra- 
dition. 

La secte, cependant, n'avait-elle pas quelque sacre« 
ment, quelque rite, quelque signe de ralliement? Elle 
en avait un, que toutes les traditions font remonter jus- 
qu'à Jésus. One des idées favorites du maître, c'est qu'il 
était le pain nouveau, pain très-supérieur à la manne 
et dont l'humanité allait vivre. Cette idée, germe de 
l'Eucharistie, prenait quelquefois dans sa bouche des 
formes singulièrement concrètes. Une fois surtout, il se 
laissa aller, dans la synagogue de Caphamahum, à un 
mouvement hardi, qui lui coûta plusieurs de ses dis- 
ciples. « Oui, oui, je tous le dis, ce n'est pas Hoïse, 
c'est mon Père qui vous a donné le pain du del. t Et 
il ajoutait : c C'est moi qui suis le pain de vie; 
celui qui Tient â moi n'aura jamais faim , et celui 
qui croit en moi n'aura jamais soif. » Il est probable 
que, dans les repas communs de la secte, s'ébit éta- 
bli quelque usage auquel se rapportait un tel discours. 
Mais !e8 traditions apostoliques à ce sujet sont fort 
divergentes et probablement {'.^complètes à dessein. 
Les trois premiers évangiles su^/posent un acte sacra- 
irtniel vJique, ayant servi de base au rite mysté- 
tèttX| et ils le placent i la dernière cène. Jean, qui 



JÉSUS. 177 

justement nous a conservé Tincident de la synagogue 
de Gapharnahuro, ne parle pas d'un tel acte, quoiqu'il 
raconte la dernière cène fort au long. Ailleurs, no«s 
Toyons lésus reconnu ^ la fraction du pain, comme si 
ce geste tôt été pour ceux qui TaTaient fréquenté le 
{Hus-carsK^téristique de sa personne. Quand il fut mort, 
la forme ^s laquelle il apparaissait au pieux souvenir 
de ses disciples était celle de président d'un banquet 
mystique, tenant lé pain, le bénissant, le rompant et le 
présentant aux assistants. On peut croire quç c'était là 
une de ses habitudes, et qu'à ce moment il était parti- 
culièrement aimable et attendri. Due circonstance ma- 
térielle, la présence du poisson sur la table (indice frap- 
pant qin prouve que le rite se constitua sur le bord du 
iacde Trbériade), fut elle-même presque sacramentelle 
et devint une partie nécessaire des images qu'on se jQt 
du festin sacré. 

les repas étaient devenus dans la communauté nais- 
sante un des moments les plus doux. A ce moment, on 
8è rencontrait ; le maître parlait à chacun et entretenait 
une conversation pleine de gaieté et de charme. Jésus 
aimait cet instant et se plaisait à voir sa famille spiri- 
tnefle ainsi groupée autour de lui. La participation au 
même pain était considérée comme une sorte de com- 
munion, de lien réciproque. Jj& maître usait à cet égnrd 
de termes extrêmement énergiques, qui furent pris plus 
tard avec une littëralHé effrénée. Jésus est à la fois très- 

19 



17S JÉSUS. 

idéaliste dans les conceptions et très-matêrialiste dans 
l'expression. Voulant rendre cette pensée que le croyant 
ne vit que de lui, que tout entier (corps, sang et âme) 
il était la vie du vrai fidèle, il disait à ses disciples : 
c Je suis votre nourriture, » phrase qui, tournée en 
style figuré, devenait : t Ma chair est votre pain, naon 
sang est votre breuvage. » Puis les habitudes de lan- 
gage de Jésus, toujours fortement substantielles, rem- 
portaient plus loin encore. A table, montrant l'aliment, 
il disait : a Me voici; » tenant le pain : « Ceci est mon 
corps; » tenant le vin : « Ceci est mon sang; » toutes 
manières de parler qui étaient l'équivalent de « Je 
suis votre nourriture. » 

Ce rite mystérieux obtint du vivant de Jésus une 
grande importance. Il était probablement établi assez 
longtemps avant le dernier voyage à Jérusalem, et il 
fut le résultat d'une doctrine générale bien plus que 
d'un acte déterminé. Après la mort de Jésus, il devint 
le grand symbole de la communion chrétienne, et ce 
fut au moment le plus solennel de la vie du Sauveur 
qu'on en rapporta l'établissement. On voulut voir dans 
la consécration du pain et du vin un mémorial d'adieu 
que Jésus, au moment de quitter la vie, aurais laissé 
à ses disciples. On retrouva Jésus lui-même dans ce sa- 
crement. L'idée toute spirituelle de la présence des 
âmes, qui était l'une des plus familières au maître, qui 
lui taisait dire, par exeitiple, qu'il était de sa otrsooii^ 



JÉSUS. 179 

an milieu de ses disciples quand ils étaient réunis en 
son nom, rendait cela facilement admissible. Au degré 
d'exaltation où il était parvenu, Tidée chez lui primait 
tout à un tel point, que le corps ne comptait plus. On 
est un quand on s'aime.. quand on yit Fun de l'autre; 
comment lui et ses disciples n'eussent-ils pas été un? 
Ses disciples adoptèrent le même langage. Ceux qui, 
durant des années, avaient vécu de lui le virent toujours 
tenant le pain, puis le calice « entre ses mains saintes 
et vénérables, » et s'offrant lui-même à eux. Ce fut lui 
que l'on mangea et que l'on but; i) devint la vraie 
Pâque, l'ancienne ayant été abrogée par son sang. Im- 
^ possible cje traduire dans notre idiome essentiellement 
déterminé, où la distinction rigoureuse du sens propre 
et de la métaphore doit toujours être faite, des habi- 
tudes de style dont le caractère essentiel est de prêter à 
la métaphore, ou, pour mieux dTC, à l'idée, une pleine 
réalité. 



CHAPITRE XVir 



OPPOSITION COITTRE lisVS 



Durant la première période de sa carrière, îl ne Semble 
pas que Jésus eût rencontré d'opposition sérieuse. Sa 
prédication, grâce à Textrême liberté dont on jouissait 
en Galilée et au nombre des maîtres qui s'éleraient de 
toutes parts, n'eut d'éclat que dans un cercle de per- 
sonnes assez restreint. Mais, depuis q\ie Jésus était entré 
dans une Toie brillante de succès pifblics, Forage com- 
mença à gronder. Plus d'une fois il dut se cacber et 
fuir. Antipas cependant ne le gêna jamais, quoique Jé- 
fus s exprimât quelquefois fort sévèrement sur son 
compte. A Tibériade, sa résidence ordinaire, le tétranjue 



lÉSUf. 181 

n'était qu'i une ou deux lieues du canton dioisi par 
Jésus pour le centre de son activité^ il entendit parler 
de ses miracles, qu'il prenait sans doute pour des tours 
habiles, et il désira en voir. Les incrédules étaient alon^ 
fort curieux de ces sortes de prestiges. Avec son tact 
ordinaire, Jésus refusa. Il se garda bien de s'égarer en 
un monde irréligieux, qui voulait tirer de lui un vain 
amusement; il n'aspirait à gagner que le peuple; il 
garda pour les simples des moyens bons pour eux 
seuls. 

Un moment, le bruit se répandit que Jésus n'était 
autre que Jean-Baptiste ressuscité d'entre les morts. 
Antipas fîit soucieux et inquiet; il employa la ruse pour 
écarter le nouveau prophète de ses domaines. Des phari- 
siens, sous apparence d'intérêt pour Jésus, vinrent lui 
dire qu' Antipas voulait le faire tuer. Jésus, malgré sa 
grande simplicité, vit le piège et ne partit pas. Ses 
allures toutes pacifiques, son éloignement pour l'agita- 
tion populaire, finirent par rassurer le tétrarque et dis- 
siper le danger. 

Il s'en faut que dans toutes les villes de la Galilée 
raccùeil fait à la nouvelle doctrine fût également bien- 
veillant. Non-seulement l'incrédule Nazareth continuait 
i repousser celui qui devait faire sa gloire; non-seule- 
ment ses frères persistaient à ne pas croire en lui ; les 
villes du lac elles-mêmes, en général bienveillantes, 
n'étaient pas toutes converties. Jésus se plaint souvent 



183 JÉÇUS 

de l'incrédulité et de la dureté de cœur qu'il rencontre, 
et, quoiqu'il soit naturel de faire en de tels reproches la 
part d'une certaine exagération que Jésus affectionnait 
à rimitation de Jean-Baptiste, il est clair que le pays 
était loin de convoler tout entier au royaume de Dieu. 
« Malheur à toi, Chorazin! malheur à toi, Bethsaïde! 
s'écriait-il; car, si Tyr et Sidon eussent vu les miracles 
dont vous avez été témoins, il y a longtemps qu'elles 
feraient pénilence sous le cilice et sous la cendre. Aussi 
vous dis-je qu'au jour du jugement, Tyr et Sidon au- 
ront un sort plus supportable que le votre. Et toi, 
Capharnahura, qui crois t'élever jusqu'au ciel, lu seras 
abaissée jusqu'aux enfers ; car, si les miracles qui ont 
été faits en ton sein eussent été faits à Sodome, Sodome 
existerait encore aujourd'hui. C'est pourquoi je te dis 
qu'au jour du jugement la terre de Sodome sera traitée 
moins rigoureusement que loi. n — « La reine de Saba, 
ajoutait-il, se lèvera au jour du jugement contre les 
hommes de cette génération, et les condamnera, parce 
qu elle est venue des extrémités du monde pour en- 
tendre la sagesse de Salomon ; or, il y a ici plus que 
Salomon. Les Ninivites s'élèveront au jour du jugement 
contre cette génération et la condamneront, parce qu'ils 
firent pénilence à la prédication de Jonas ; or, il y a ici 
plus que Jonas. » Sa vie vagabonde, d'abord pour lui 
pleine de charme, commençait aussi à lui peser. « Les 
renards, disait-il, ont leurs tanières et les oiseaux du 



JÉSUS. lO 

ciel leurs nids; mais le fils de rtiomme n't pas où re- 
poser sa tête, j II accusait les incrédules de se refuser 
à révidence, et disait que, même à l'instant où le fils 
de l'homme apparaîtrait dans sa pompe céleste, il y 
aurait encore des gens pour douter de lui. 

L'obstacle invincible aux idées de Jésus venait sur- 
tout du judaïsme orthodoxe, représenté par les phari- 
siens. Jésus s'éloignait de plus en plus de l'ancienne' 
Loi. Or, les pharisiens étaient les vrais Juifs, le nerf et 
la force du judaïsme. Quoique ce parti eût son centre 
à Jérusalem, il avait cependant des adeptes établis en 
Galilée, ou qui y venaient souvent. C'étaient en général 
des hi>mmes d'un esprit étroit, donnant beaucoup ft 
l'extérieur, d'une dévotion dédaigneuse, officielle, sa- 
tisfaite et assurée d'elle-même. Leurs manières étaient 
ridicules et faisaient sourire même ceux qui les respeo» 
taient. Les sobriquets que Jeur donnait le peuple, et 
qui sentent la caricature, en sont la preuve. 11 y avait 
le « pharisien bancroche » (nikfi), qui marchait dan^ 
les rues en traînant les pieds et les heurtant contre le» 
cailloux ; le a pharisien front sanglant t (kizat), qun 
allait les yeux fermés pour ne pas. voir les femmes, «^ 
se choquait le front contre les murs, si bien qu'il l'avaft' 
toujours ensanglanté; le c pharisien pilon t (medou 
kia), qui se tenait plié en deux comme le manche d'un 
pilon; le « pharisien fort d'épaules yt'(schikmi), qui 
marchait le dos voûlé comme s'il portait sur ses ép«ii)^ 



|S4 JE^US, 

le fardeau ei^tier de U Loi ; le « pharisien Qu'if a-^i/ 4 
faire f Je l^ fais^ » toujours à la piste d'ua précepte 
a, accomplir, et enfin le « pharisien teint, » pour lequel 
tout Textérieur de la dévotion n'était qu'un vernis d'h j- 
pocrisie. Ce rigorisme, en effet, n'était souvent qu'ap- 
parent et cachait en réalité un grand relâchement 
moral. Le peuple néanmoins en était dupe. Le peuple, 
.dont rinstinct est toujours droit, même quand il s'égare 
\e plus fortement sur les questions de personnes, est 
très-facilement trompé par les faux dévots. Ce qu'il aime 
en eux. est bon et digne d'être aimé ; mais il n'a pas 
^ssez de pénétration pour discerner l'apparence de la 
ïéalité. 

L'antipathie qui, dans un monde aussi passionné, 
^ut Relater tout d'abord entre Jésus et des personne^ 
de ce caractère, est facile à comprendre. Jésus ne vou- 
]|dt que la religion du cœur; celle des pharisiens -con- 
sistait presque uniquement en observances. Jésus re- 
cherchait les humbles et les rebutés de toute sorte; les 
pharisiens voyaient en cda une insulte à leur religion 
d'hommes comme il faut. Un pharisien était un homme 
infaillible et impeccable, un pédant certain d'avoir rai- 
soui prenant la première place k la synagogue, priant 
dans les rues, faisant l'aumône à son de trompe, re- 
gardant si on le salue. Jésus soutenait que chacun doit 
attendre le jugement de Dieu avec crainte et tremble- 
ment. Il s'er^ faut que la mauvaise direction religieuse 



JÉSUS. IIS 

représentée par le pharisaïsme régnât sans contrôle. 
Bien des hommes avant Jésus, ou de son temps, tels 
que Jésus, dis de Sirach, l*un des vrais ancêtres de 
Jésus de Nazareth, Gamaliei, Antigone de Soco, le doux 
et noble Hillel surtout, avaient enseig;né des doctrines 
religieuses fort élevées et déjà presque évangéliques. 
Hais ces bonnes semences avaient été étouiîées. Les 
belles maximes de Hillel résumant toute la Loi en 
Téquité, celles de Jésus, fils de Sirach, faisant consister 
le culte dans la pratique du bien, étaient oubliées ou 
analhématisées. Schammaï, avec son esprit étroit et 
exclusif, Tavait emporté. Une masse énorme de « tradi- 
tions » avait étouffé la Loi, sous prétexte de la protéger 
et de rinterpréter. 

Les luttes de Jésus avec Thypocrisie officielle étaient 
continues. Le réformateur puritain est d'ordinaire essen- 
tiellement « biblique, » partant du texte immuable pour 
critiquer la théologie courante, qui a marché de géné- 
ration en génération. Ainsi firent plus tard, chez les 
Juifs, les karaîtes; chez les chrétiens, les protestants. 
Jésus porta bien plus énergiquement la hache à la ra- 
cme. On le voit parfois, il est vrai, mvoquer le texte 
contre les fausses traditions des pharisiens. Mais, en gé- 
néral, c'est à la conscience qu'il en appelle. Du même 
coup il tranche le texte et les commentaires. II montre 
bien aux pharisiens qu'avec leurs traditions ils altèrent 
gravement le niosaisme; mais il ne prétend nullement 



m JÉSUS. 

lui-même revenir à Moïse. Son but était en avant, non 
en arrière. Jésus était plus que le réformateur d'une 
religion vieillie; c'était le créateur de la religion éler- 
nelle de l'humanité. 

Les disputes éclataient surtout â propos d'une foule 
de pratiques extérieures introduites par la tradition, et 
que ni Jésus ni ses disciples n'observaient. Les phari- 
siens lui en faisaient de vifs reproches. Quand il dînait 
chez eux, il les scandalisait fort en ne s'astreignant pas 
aux ablutions d'usage. « Donnez l'aumône, disail-il, et 
tout pour vous deviendra pur. j> Ce qui blessait au plus 
haut degré son tact délicat, c'était rak* d'assurance que 
les pharisiens portaient dans les choses religieuses, leur 
dévotion mesquine, qui aboutissait à une vaine recherche 
de préséances et de titres, nullement à l'amélioration 
des cœurs. Une admirable parabole rendait cette pensée 
avec infiniment de charme et de justesse. « Un jour, 
disait-il, deux honunes montèrent au temple pour prier. 
L'im était pharisien, et l'autre publicain. Le pharisien 
debout disait en lui-même : nO Dieu, je te rends grâces 
» de ce que je ne suis pas comme les autres hommes 
» (par exemple, comme ce publicain), voleur, injuste, 
> adultère. Je jeûne deux fois la semaine, je donne la 
» dîme de tout ce que je possède. » Le publicain, au 
contraire, se tenant éloigné, n'osait lever les yeux au 
ciel; mais il se frappait la poitrine en disant : « Dieu, 
i sois indulgent pour moi, pauvre pécheur. » Je vous le 



JÉSUS. 187 

déclare, celui-ci s*en retourna justifié dans sa maison, 
mais non l'autre. » 

Une haine qui ne pouvait s'assouvir que par la mort 
fut la conséquence de ces luttes. Jean-Baptiste avait déjà 
provoqué des inimitiés du même genre. Hais le^ aristo- 
crates de Jérusalem, qui le dédaignaient, avaient laissé 
les simples gens le tenir pour un prophète. Cette fois, 
la guerre était à mort. C'était un esprit nouveau qui 
apparaissait dans le monde et qui frappait de déchéance 
tout ce qui l'avait précédé. Jean-Baptiste était profon- 
dément juif; Jésus Tétait â peine. Jésus s'adresse tou- 
jours à la finesse du sentiment moral. Dès la Gali- 
lée» les pharisiens cherchèrent à le perdre et employè- 
rent contre lui la manœuvre qui devait leur réussir 
plus tard à Jérusalem. Us essayèrent d'intéresser i 
leur querelle les partisans du nouvel ordre politique 
qui s'était étaUi. Les facilités que Jésus trouvait en Ga- 
lilée pour s'échapper et la faiblesse du gouvernement 
d'Antipas déjouèrent ces tentatives. 11 alla lui-même 
s'offrir au danger. 11 voyait bien que sou action, s'il 
restait confiné en Galilée, était nécessairement bornée. 
La Judée l'attirait comme par un charme; il voulut ten- 
ter un dernier effort pour gagner la ville rebelle, et 
sembla prendre à tâche de justifier le proverbe qu'un 
prophète ne doit point mourir hors de Jérusalem. 



CHAPITRE XVIII 



DBtNlKl TOTAGB AS iiiVS à jiRUSALM 



Depuis longtemps Jésus avait le sentiment des dan- 
gers qui Tentouraient. Pendant un espace de temps 
qu'on peut évaluer à dix-huit mois, il évita d'aller ea 
pèlerinage à Jérusalem. A la fête des Tabernacles de 
l'an 32 (selon l'hypothèse que nous avons adoptée), ses 
parents, toujours malveillants et incrédules, l'engagèrent 
ï y venir. L'évangéliste Jean semble insinuer qu'il y 
avait dans cette invitation quelque projet caché pour le 
perdre. « Révèle-toi au monde, lui disaient-ils; ou ne 
fait pas ces choses-là dans le secret. Va en Judée, pour 
qu'on voie ce q\xQ tu sais faire. » ?ésus, se défiant de 



JÉSUS. 18d 

quelque Irahision, reftisa d'abord; puis, quand la cara- 
Tane des pèlerins (ut partie, il se mit en route de son 
eôté, à rinsu de tous et presque setil. Ce fut le dernier 
adieu qu'il dit à la Galilée. La fête des Tabernacles tom- 
bait â l'éqiiinoxe d'autoitme. Six mois devaient encore 
s'écouler jusqu'au dénoùment fatal. Mais, durant cet 
intervalle, Jésus rie revit pas ses chères provinces du 
Nord. Le temps de* douceur? est passé; il faut mainte- 
nant parcourir pas à pas la voie douloureuse qui se ter- 
minera par les angoisses de la mort. 

Ses disciples et les femmes pieuses qui le servaient 
4e retrouvèrent en Judée. Mais combien tout ici était 
ehangé pour lui ! lésus était un étranger à Jérusalem. 
Il sentsat qu'il y avait là un mur de résistance qu'il ne 
pénétrerait pas. Entouré de pièges et d'objections, il 
était sans cesàe poursuivi par le mauvais vouloir des 
pharisiens. Àû lieu de cette faculté illimitée dé croire, 
heoréui don des natures jeunes, qu'il trouvait en 6a- 
Q'ée, tu lieu de ces populations bonnes et douces chez 
tesqùcïlès l'objection (qui est toujours le fniit d'un peu 
iè malveillance et d'îndodlité) n'avait point d'accès, îi 
rencontrait îci à chaque pas une incrédulité obstinée, 
sur laquelle les tnoyens d'action qui lui avaient si bien 
réussi dans le tVôïtl avaient peu de pri^. Ses disciples, 
en qualité de Galilëcftis, "étaient méprises. Nicodème, 
ipà avait eu avec lui Aâfhs un de ses précédents voyai^es 
tm entretien de nuit, finllit se compromettre M sauU^ 



190 JÉSUS. 

drin pour avoir voulu Je défendre. « Eh quoi ! toi aussi, 
tu es Galiléen? lui dit-on. Consulte les Écritures; est-ce 
qu'il peut venir un prophète de Galilée ! » 

La ville, comme nous Tavons déjà dit, déplaisait à 
Jésus. Jusque-là, il avait toujours évité les grands cen- 
tres, préférant pour son action les campagnes et les villes 
de médiocre importance. Plusieurs des préceptes qu'il 
donnait à ses apôtres étaient absolument inapplicables 
hors d une simple société de petites gens. N'ayant nulle 
idée dû monde, accoutumé à son aimable communisme 
galiléen, il lui échappait sans cesse des naïvetés, qui à 
Jérusalem pouvaient paraître singulières. Son imagina* 
tion, son goût de la nature se trouvaient à Fétroit dans 
ces muraill^. La vraie religion ne devait pas sortir du 
tumulte des. villes, mais de la tranquille sérénité des 
champs. 

L'arrogance des prêtres lui rendait les parvis da 
temple désagréables. Un jour, quelques-uns de ses dis- 
ciples, qui connaissaient mieux que lui Jérusalem, vou- 
lurent lui faire remarquer la beauté des constructions 
du temple, l'admirable choix des matériaux, la richesse 
des offrandes votives qui couvraient les murs, c Vous 
voyez tous ces édifices, dit-il ; eh bien, je vous le dé- 
clare, il n'en restera pas pierre sur pierre. » Il refusa 
de rien admirer, si ce n^est une pauvre veuve qui pas- 
iait à ce moment-là, et jetait dans le tronc une petite 
obole. € Elle a donné plus que les autres, dit-il; les 



JÉSUS. 191, 

autres odI donné de leur superflu ; elle, de son néces- 
saire. » Cette façon de regarder en critique tout ce qui 
se faisait à Jérusalem, de relever le pauvre qui donnait 
peu, de rabaisser le riche qui donnait beaucoup, de 
blâmer le clergé opulent qui ne faisait rien pour le bien 
du peuple, exaspéra naturellement la caste sacerdotale. 
Siège d une aristocratie conservatrice, le temple, comme 
le haram musulman qui lui a succédé, était le dernier 
endroit du monde où la révolution pût réussir. C'é- 
tait là pourtant le centre de la vie juive, le point où il 
fallait vaincre ou mourir. Sur ce calvaire, où certaine- 
ment Jésus souffrit plus qu*au Golgotba, ses jours s'é- 
ooulaient dans la dispute et l'aigreur, au milieu d'en- 
nuyeuses controverses de droit canon et d'exégèse, pour 
lesquelles sa grande élévation morale lui donnait peu 
d'avantage, que dis-je? lui créait une sorte d'infé* 
riorité. 

Au sein de cette vie troublée, le cœur sensible et bon 
de Jésus réussit à se créer un asile où il jouit de beau- 
coup de douceur. Après avoir passé la journée aux 
disputes du temple, Jésus descendait le soir dans la 
▼allée du Gédron, prenait un peu de repos dans le ver- 
ger d'un établissement agricole (probablement une ex- 
ploitation d'htt./e) nommé Gethsémani^ qui servait de 
lieu de plaisance aux habitants, et allait passer la nuit 
fiir le mont des Oliviers, qui borne au levant l'horizoti 
de la ville. Ce côté est le seul, aux environs de Jénisa- 



iM JÉSUS, 

lem, qtti offre un aspect quelque peu riant et vert, les 
{Plantations d'oliviers, de figuiers, de palmiers y étaient 
nomfbreuses et donnaient leurs nomï aux villages, fermes 
ou enclos de Bethphàgé, Gethsémani, Bëllianie. Il y avait 
sur le mont des Oliviers deux grands cèdres, dont le 
souvenir se conserva longtemps chez les Juifs disper- 
sés ; leurs branches servaient d'asile à des nuées de 
colombes, et sous leur ombrage s'étûent établis de 
petits bazars. Toute celte banlieue fut en quelque sorte 
le quartier de lésus et de ses disciples ; on voit qu'ils la 
eonnaissaient presque champ par champ et maison par 
liaison. 

Le village de Bétbanie, en particulier, situé au som- 
tnet de la colline, sur le versant qui donne vers la mer 
Morte et le Jourdain, à une heure et demie de Jéru* 
salem, était le lieu de prédilection de Jésus. H y fit la 
connaissance d'une famille composée de trois personnes, 
deux steurs et un fr&re, don^ l'amitié eut pour lui 
beaucoup de charme. Des àeux sœurs, l'une, nommée 
Marthe, était utie personne obligeante, bonne, empres* 
Sée; l'autre, au contraire, nommée Marie, plaisait à Jésus 
par une sorte de langueur, et par ses instincts spécu- 
latifs très-développés. Souvent, assise aux pieds de Jésus, 
elle oubliait à l'écouter les devoirs de la vie réelle. Sa 
sœur, alors, sur qui retombait tout le service, se plai- 
gnait doucement. « Marthe, Marthe, lui disait Jésus, ti^ 
te tourmentes et te soucies de beaucoup de choses ; or| 



JESUS. igs 

une seule est nécessaire. Marie a choisi la meilleure part, 
qui ne lui sera point enlevée. » Le frère, Éléazar, ou 
Lazare, était aussi fort aimé de Jésus. Entin, un certain 
Simon le Lépreux, qui était le propriétaire de !a mai- 
son, faisait, ce semble, partie de la famille. C'est là 
qu'au seip d'une pieuse amitié Jésus oubliait les dé- 
goûts de la vie publique. Dans ce tranquille intérieur, 
il se consolait des tracasseries que les pharisiens et les 
scribes ne cessaient de lui susciter. II s'asseyait souvent 
sur le mont des Oliviers, en face du mont Moria, ayant 
sous les yeux la splendide perspective des teiras es du 
temple et de ses toits couverts de lames é( incelantes. 
Cette vue frappait d'admiration les étrangers; au lever 
du soleil surtout, la montagne sacrée éblouis^t les 
yeux et paraissait comme une masse de neige et d'or. 
Mais un profond sentiment de tristesse empoisonnait 
pour Jésus le spectacle qui remplissait tous les autres 
Israélites de joie et de fierté, a Jérusalem, Jérusalem, 
qui tuas les prophètes et lapides' ceux qui te sont en- 
voyés, s'écriait-il dans ces moments d'amertume, com- 
bien de fois j'ai essayé de rassembler tes enfants comme 
la poule rassemble ses petits sous ses ailes, et tu n'as 
pas voulu! » 

Ce n'est pas que plusieurs bonnes âmes, ici comme 
en Galilée, ne se laissassent toucher. Mais tel était le 
poids de rorlhodoAJe dominante que très-peu osaient 
l'avouer. On craignait de se décréditer aux yeux des 



194 llStS. 

Hiérostdfniiteâ en Ht mettdtit l Fêcolé d*uti Galiléen. On 
eût risqué de sé faire cha^r de la synagogue, ce qui 
dans une société bigote et mesqtiine était le dernier af- 
front. L'exconununication, d'aiDeUrs, entraînait là coq- 
fiscation de tous les biens. Pour cesser d'être Juif, on 
ûe dévenait pas Romain; on restait sans défbnse ^us le 
eoup d'une législation théocratiqUe de la plus atroce 
Àéférité; Un jour, les bas officiers du teinpie, qui avarient 
assisté à un des discourd dé Jééus et en avaient été en- 
chantés, vinrent oonfi^ir léurà doutes aut prêtres. 
I Est-ce que quelqu'un des princes ou des pharisietis a 
cru en lui? leur fut41 répondu ; toute cette foule, qui 
ne connaît pas la Loi, est utie canaille maudite, b Jésus 
restait ainsi ï Jérusalem uh provincial admiré de^ pro- 
vinciaux comme lui, mais répéU^é ^ar toute Taristo- 
eratie de la nation. Les chefs A*éaAe étaient trop nonk- 
breux pour qu'on fût fort énni d'en voir paraître un 
de plus. Sa voik eut à Jérusalem péx d'éclat. Leâ préju- 
gés de rade et de secte, les étanemis directs de Tesprit 
de rÉvangilc, y étalent trop ehraiîittés. 

Son Aiseignement, dans ce monde nouveau, se itid- 
difîa tiécessairement beaucoup. Ses belles prédication^, 
.dont Teffet était toujours calculé sur la jeunesse de l'i- 
magination et la pureté de la conscience morale des 
auditeurs, tombaient ici sur Id pierre. Lui, si à Ta!^ 
iu bord de sou charmant petit lac, était gêné, dépaysé 
en face des pédants. D dut se faire controversiste, juriste» 



JkSUS. i«5 

ex^ète, théologien. Ses conversations , d'ordinaire 
pleines de grâce, deviennent un feu roulant de disputes, 
une suite interminable de batailles scolasticpies. Son 
harmonieux génie s exténue en des argumentations in- 
sipides sur la Loi et les prophètes. En général, il se 
tirait d'embarras avec beaucoup de finesse. Quand le 
charme sans pareil de son esprit trouvait à se montrer, 
c'élaient des triomphes. Un jour, on crut Tembarrasser 
en lui présentant une femme adultère et en lui deman- 
dant comment il fallait la traiter. On sait l'admirable 
réponse de Jésus. La fine raillerie de Thomme du 
inonde, tempérée par une bonté divine, ne pouvait 
s'exprimer en un trait plus exquis. Hais Tesprit qui 
s'allie à la grandeur morale est celui que les sots par- 
donnent le moins. En prononçant ce mot d'un goût si 
juste et si pur : c Que celui d'entre vous qui est sans 
péché lui jette la première pierre ! » Jésus perça au cœur 
l'hypocrisie, et du même coup signa son arrêt de mort. 
Il est probable, en effet, que, sans l'exaspération 
causée par tant de traits amers, Jésus eût pu longtemps 
rester inaperçu et se perdre dans l'épouvantable orage 
qui allait bientôt emporter la nation juive tout entière. 
Le haut sacerdoce et les sadducéens avaient pour lui 
plutôt du dédain que de la haine. Les grandes familles 
sacerdotales, les Boèthmimjh famille de Uanan, ne se 
montraient guère fanatiques que de repos. Ce n'était pas 
d'un id parti que pouv«btveniruneréactioabieA vive gosh 



196 JÉSUS. 

Irc Jésus. Le sacerdoce officiel, les yeux tournés vers le 
pouvoir politiqueet intimement lié avec lui, ne comprenait 
rien â ces mouvements enthousiastes. C'était la bour- 
geoisie pharisienne, c'étaient les innombrables scribes, 
vivant de la science des « traditions, » qui prenaient 
Talarme et qui étaient e^ réalité menacés dans leurs pré- 
jugés et leurs intérêts par la doctrine du maître nouveau. 
Un des plus constant'^ efforts des pharisiens était d*at. 
tirer Jésus sur le terrain des questions politiques et de le 
compromettre dans le parti de Judaà le Gaulonite. La 
tactique était habile; car il fallait la profonde ingénuité 
de Jésus pour ne s'être point encore brouillé avec Tau- 
torilé^romaine, nonobstant sa proclamation du royaume 
de Dieu. On voulut déchirer cette équivoque et le forcer 
à s'expliquer. Un jour, un groupe de pharisiens et de 
ces politiques qu'on nommait « hérodiens » (probable- 
ment des Boèthusim)y s'approcha de lui, et, sous appa- 
rence de zèle pieux : « Maître, lui dirent-ils, nous sa- 
vons que tu es véridique et que tu enseignes la voie de 
Dieu sans égard pour qui que ce soit. Dis-nous donc ce 
que tu penses: Est-il permis dejpayer le tribut à r4ésar?» 
Ils espéraient une réponse qui donnât un prétexte pour 
le livrer à Pilate. Celle de Jésus fut admirable. Il se fit 
montrer l'effigie de la monnaie : « Rendez, dit-il, â 
César ce qui est à César, à Dieu ce qui est à Dieu. » Mot 
profond qui a décidé de l'avenir du christianisme ! Mot 
d'un spiritualisme accompli et d'une justesse merveik 



JÉSUS. 197 

leose, qui a fondé la séparation du spirituel et du tem- 
porel, et a posé la base du vrai libéralisme et de ia vraie 
Civilisation ! 

Son doux et pénétrant génie lui inspirait, quand il 
était seul avec ses disciples, des accents pleins de 
charme : a En vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui 
n'entre pas par la porte dans la bergerie est un voleur. 
Celui qui entre par la porte est le vrai berger. Les bre- 
bis entendent sa voix ; il les appelle par leur nom et les 
mène aux pâturages ; il marche devant elles, et les bre- 
bis le suivent, parce qu'elles connaissent sa voix. Le 
larron ne vient que pour dérober, pour tuer, pour dé- 
truire. Le mercenaire, à qui les brebis n appartiennent 
pas, voit venir le loup, abandonne les brebis et s'enfuit. 
Mais moi, je suis le bon berger; je connais mes brebis; 
mes brebis *me connaissent; et je donne ma vie pour 
elles. )) L'idée d'une procliaiue solution à la crise 
de l'humanité lui revenait fréquemment. « Quand le 
figuier, disait-il, se couvre de jeunes pousses et de* 
feuilles tendres, vous savez que Télé approche. Levez 
les yeux, et voyez le mondé; il est blanc pour la mois- 
son. » 

Sa forte éloquence se retrouvait toutes les fois qu'il 
«'agissait de combattre l'hypocrisie : 

a Sur la chaire de Moïse sont assis les scribes et les 
pharisiens. Faites ce qu'ils vous disent; mais ne faites 
pas conune ils font ; . «ar ils disent et ne font pas. Ils 



196 IÉSII8. 

composent des charges pesantes, impossibles à porter, et 
Us les mettant sur les épaules des autres; quant à eux, 
ils ne Toudraient pas les remuer du bout du doigt. 

i Ds font toutes leurs actions pour être, vus des 
hommes : ils se promènent en longues robes ; ils portent 
de larges phylactères*; ils ont de grandes bordures à 
leurs habits; ils aiment à avoir les premières places dans 
les festins et les premiers sièges dans les synagogues, à 
être salués dans les rues et appelés c maître. » Malheur 
à eux!... 

» Malheur l tous, scribes et pharisiens hypocrites, 
qui avez pris la clef de la science et ne vous en servez 
que pour fermer aux honmies le royaume des deux I 
Vous n'y entrez pas, et vous empêchez les autres d'y 
entrer. Malheur à vous, qui engloutissez les maisons 
des veuves, en simulant de longues prières I Votre juge- 
ment sera en proportion. Malheur à vous, qui parcourez 
les terres et les mers pour gagner un prosélyte, et qui 
ne savez en faire qu'un fils de la Géhenne! Malheur à 
V0U6, car vous êtes comme les tombeaux qui ne pa- 
raissent pas, et sur lesquels on marche sans le sa- 
voir*! 

» Insensés et aveugles ! qui payez la dtme pour un 



* Lames de métal <m bandée de parchemin, contenant dea passages 
de la Loi, que les Juifs dévoU portaient attachée! an front et au bnw 
gauche. 

« Le oonuet des tombeau rendait impôt. 



JiSUS. IW 

brin de menthe, cl*anet, et de cumin, et qui négligez 
des commandements bien plus graves, la justice, la 
pitié, la bonne foi! Voilà les préceptes qu'il fallait ob- 
server ; les autres, il était bien de ne pas les négliger. 
Guides aveugles, qui filtrez votre vin pour ne pas avaler 
un insecte, et qui engloutissez un chameau, malheur à 
vous! 

» Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites ! 
Car vous nettoyez le dehors de la coupe et du plat*; 
mais le dedans, qui est plein de rapine et de cupidité, 
vous n'y prenez point garde. Pharisien aveugle, lave 
d'abord le dedans; puis tu songeras à la propreté du 
dehors. ^^ 

» Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites I 
Car vous ressemblez à des sépulcres blanchis*, qui du 
dehors semblent beaux, mais qui au dedans sont pleins 
d*os de morts et de toute sorte de pourriture. En appa- 
rence, vous êtes justes; mais au fond vous êtes remplis 
de feinte et de péché. 

» Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, 
qui bâtissez les tombeaux des prophètes, et ornez les 
monuments des justes, et qui dites : c Si nous eussions 
» vécu du temps de nos pères, nous n'eussions pas trempé 



* La purification de la ?ais6elle était assujettie, chez les pharisieiifl 
api règles le^ plus compliquées. 

< Les tombeaux étant impurs, oi^ ^Taitepqt^in^^ àê les^^lioicliir i I9 
chaux, pour avertir de ne pas t'en approcher. 



S06 JÉSUS. 

B avec eux dans le meurtre des prophètes !» Ah ! vous 
convenez donc que vous êtes les enfants de ceux qui ont 
tué les prophètes. Eh bien, achevez de combler la me- 
sure de vos pères. La Sagesse de Dieu a eu bien raison 
de dire : € Je vous enverrai des prophètes, des sages, 
X' des savants ; vous tueiez et crucifierez les uns, vous 
» ferez fouetter les autres dans vos synagogues, vous les 
)« poursuivrez de ville en ville ; afin qu'un jour retombe 
» sur vous tout le sang innocent qui a été répandu sur 
» la terre, depuis le s^iig d'Âbel le juste jusqu'au sang 
» de Zacharie, fils de Barachie, que vous avez tué entre 
9 le temple etj'autel. » Je vous le dis, c'est à la gé- 
nération présente que tout ce sang sera redemandé. » 

Son dogme terrible de. la substitution des gentils, 
cette idée que le royaume de Dieu allait être transféré 
& d'autres, ceux à qui il était destiné n'en ayant pas 
voulu, revenait comme une menace sanglante contre 
Taristocratie, et son titre de Fils de Dieu qu'il avouait 
ouvertement dans de vives paraboles, où ses ennemis 
jouaient le rôle^de meurtriers des envoyés célestes, était 
un défi au judaïsme légal. L'appel hardi qu'il adressait 
aux humbles était plus séditieux encore. Il déclarait 
qu'il était venu éclairer les aveugles et aveugler ceux 
qui croient voir. Un jour, sa mauvaise humeur contre 
le temple lui arracha un mot imprudent : « Ce temple * 
jjùLi de niuin d'homme, dit-il, je pourrais, si je voulais, 
ic détruire, et m trois jours j'en rebâtirais un autrt 



JÉSUS. 201 

non construit de main d'Iiomme. » On ne sait pas bien 
quel sens Jésus attachait à ce mot^ oii ses disci[jles cher- 
clièient des allégoi ies forcées. Mais, comme on ne vou- 
lait qu'un prétexte, le mot fut vivement relevé. Il figu- 
rera dans les considérants de l'arrêt de mort de Jésus, 
et retentira à son oreille parmi les angoisses dernières 
du Golgotha. Ces discussions irritantes finissaient tou- 
jours par des orages. Les pharisiens lui jetaient des 
pierres; en quoi ils ne faisaient qu'exécuter un article 
de la Loi, ordonnant de lapider sans l'entendre tout 
prophète, même thaumaturge, qui détournerait le peuple 
du vieux culte. D'autres fois, ils l'appelaient fou, pos- 
sédé, samaritain, ou cherchaient même à le tuer. On 
prenait note de ses paroles pour invoquer contre lui les 
lois d'une théocratie intolérante, que la domination ro- 
maine n'avait pas encore abrogées. 



CHAPITRE XIX 



HACHIIfATlOR^ DBS ENHBIIIS DB l<8UI 



Jésus passa Tautomne ^t une partie de l'hiver à Jé- 
rusalem. Cette saison y est assez froide. Le portique de 
Saioraon, avec ses allées couvertes, était le lieu où il se 
promenait habituellement. Ce portique se composait de 
deux galeries, formées par trois rangs de colonnes, et 
recouvertes d*un plafond en bois sculpté. 11 dominait la 
vallée de Cédron, qui était sans doute moins encombrée 
de déblais qu'elle ne Test aujourd'hui. L'œil, du haut 
du portique, ne mesurait pas le fond du ravin, et il 
semblait, par suite de l'inclinaison des talus, qu'un 
abîme s'ouvrît à pic sous le mur. L'autre côté de la val- 
lée possédait déjà sa parure de somptueux tombeaux. 



JÉSUS. 905 

Quelques-uns des monuments qu'on y voit aujourd'hui 
étaient peut-être ces cénotaphes en l'honneur des an- 
ciens prophètes que Jésus montrait du doigt, quand, 
assis sous le portique, iLfoudroyait les classes officielles, 
qui abritaient derrière ces masses colossales leur hypo- 
crisie ou leur vanité. 

À la fin du mois de décembre, il célébra i Jérusalem 
la fête établie par Judas Macchabée en souvenir de la 
purification du temple après les sacrilèges d*Antiochus 
Épiphane. On l'appelait aussi la f fête des Lumières, » 
parce que, durant les huit journées de la fête, on tenait 
dans les maisons des lampes allumées. Jésus entreprit 
peu après un voyage eh, Pérée et sur les bords du Jour- 
dain, c'est-â-dire dans les pays mêmes qu'il avait visités 
quelques années auparavant, lorsqu'il suivait l'école de 
Jean, et ot il avait lui-même administré le baptême. Il 
y recueillit, ce semble, quelques consolations, surtout à 
Jéricho. Cette ville, soit comme tète de route très-im- 
portante, soit à cause de ses jardins de parfums et de 
ses riches cultures, avait un poste de douane assez con- 
*sidérable. Le receveur en chef, Zachée, homme riche, 
désira voir Jésus. Gomme il était de petite taille, il 
monta sur un sycomore près de la route où devait pas- 
ser le cortège. Jésus fut touché de cette naïveté d^un 
personnage considérable. Il voulut descendre chez Za- 
diée, au risque de produire du scandale. On murmura 
beaucoup, en effet, de le voir honorer de sa visite la 



204 JÉSUS. 

maison dun pécheur. En partant, Jésus déclara son 
hôte bon fils d'Abraham, et, comme pour ajouter au 
dépit des orthodoxes, Zachée devint un saint : il donna, 
dit-on, la moitié de ses biens aux pauvres et ré[>ara au 
double les torts qu'il pouvait avoir laits. Ce ne fut pas 
là, du reste, la seule joie de Jésus. Au sortir de la ville, 
le mendiant Bartimée lui fit beaucoup de plaisir en 
l'appelant obstinément « Fils de David, » ipioiqu on lui 
enjoignît de se taire. Le cycle des «liracles galiléens 
sembla un moment se rouvrir dans ce pays, que beau- 
coup d'analogies rattachaient aux provinces du Nord. 
La délicieuse oasis de Jéricho, alors bien arrosée, de- 
vait être un des endroits les plus beaux de la Syrie. 
Josèphe en parle avec la même admiration que de la 
Galilée, et l'appelle, conune cette dernière province, un 
« pays divin. f> 

Jésus, après avoir accompli celte espèce de pèleri- 
nage aux lieux de sa première activité prophétique, re- 
vint à son séjour chéri de Béthanie. L'exaspération de 
ses ennemis était à son comble. Dès lors, «n conseil fut 
assemblé par les chefs des prêtres, et dans ce conseil la « 
question fut nettement posée : c Jésus et le judaïsme 
pouvaient-ils vivre ensemble? » Poser la question, c'é- 
tait la résoudre, et, sans être prophète, comme le veut 
révangélilste, le grand prêtre put très-bien prononcer 
son axiome sanglant : « Il est utile quV' W)mme meure 
pour tout le peuple, i 



JÉSUS. S05 

« Le grand prêtre de cette année, » pour prendre 
une expression du quatrième évangéliste, qui rend très- 
bien rétat d'abaissement où se trouvait réduit le sou- 
verain pontificat, était Joseph Kaïapha, nommé par Va- 
lerius Gratus et tout dévoué aux Romains. Depuis que 
Jérusalem dépendait des procurateurs, la charge de 
grand prêtre était devenue une fonction amovible ; les 
destitutions s'y succédaient presque chaque année. 
Kaïapha, cependant, se maintint plus longtemps que les 
autres. Il avait revêtu sa charge Tan 25, et il ne la 
perdit que Tan 36. On ne sait rien de son caractère. 
Beaucoup de circonstances portent à croire que son pou- 
voir n était que nominal. A côté et au-dessus de lui, en 
effet, nous voyons toujours un autre personnage, qui 
paraît avoir exercé, au moment décisif qui nous occupe, 
un pouvoir prépondérant. 

Ce personnage était le beau-père de Kaïapha, Hanan 
ou Annas, fils de Seth, vieux grand prêtre déposé, qui, 
au milieu de cette instnbilité du pontificat, conserva au 
fond toute l'autorité. Hanan avait reçu le souverain sa- 
cerdoce du légat Quirinius, l'an 7 de notre ère. 11 perdit 
ses fonctions Tan 14, à l'avènement de Tibère; mais il 
resta très-considéré. On continuait^à l'appeler « grand 
prêtre, » quoiqu'il fut hors de charge, et à le consulter 
sur toutes les cpiestions graves. Pendant cinquante ans, 
le pontificat demeura presque sans interruption dans sa 
. amille; cinq de ses fils revêtirent successivement cette 



ne JÉSUS, 

dignité, sans compter Kaîapha, qui était son gendre. 
Celait ce qu'on appelait la « famille sacerdotale, » 
comme si le sacerdoce y fût devenu héréditaire. Les 
grandes charges du temple leur étaient aussi presque 
toutes dévolues. Une autre famille, il est vrai, alternait 
avec celle de Hanan daiis le pontificat; c'était celle de 
Boëthus. Hais les Boélhusimf qui devaient l'origine de 
leur fortune à une cause assez peu honorable, étaient 
bien moins estimés de la bourgeoisie pieuse. Hanan était 
donc en rtSaiité le chef du parti sacerdotal. Kaïapha ne 
faisait rien que par lui ; on s'était habitué à associer 
leurs noms, et même celui de Hanan était toujours mis 
le premier. On comprend, en eiTet.que, sous ce régime 
de pontificat annuel et transmis à tour de rôle selon le 
caprice des procurateurs, un vieux pontife, ayant gardé 
le secret des traditions, vu se succéder beaucoup de for- 
tunes plus jeunes que la sienne, et conservé assez de 
crédit pour faire déléguer le pouvoir à des pibrsonnes 
qui, selon la famille, lui étaient subordonnées, devait 
être un très-important personnage. Comme toute l'ans- 
tocratie du temple, il était sadducéen, f secte, dit Jo- 
sèphe, particulièrement dure dans les jugements, i 
Tous ses fils furent aussi d'ardents perséculenrs. L'un 
d'euX) nommé comme son père Hanan, fit lapider Jac- 
ques, frère du Seigneur, dans des circonstances qui ne 
sont pas sans analogie avec la mort de Jésus. L'esprit 
4e k famille était altier» audacieuxi autl; elle avait ee 



lÊSUS. W 

genre particulier de méchanceté dédaigneuse et sotimoise 
qui caraclé^rse la politique jui?e. Aussi âst-ce i^ur Hanan 
ei les siens que doit peser la responsabilité de tous les 
actes qui vont suivre. Ce fut Hanan (eu, si Tou veut, le 
parti qu il représentait) qui tua lésù^. Hanan fut Tac- 
leur principal dans ce drame terrible, et, bietl plus 
que Piiate, il aurait dû porter le poids ded malédictions 
de rhitmanité. 

C'est dans la bouche de Gaîphe cjue Véràngéliste tient 
ï placer le mot déckif qui amena la sentence de mort 
de Jésus. On supposait ()ue le grand prêtre possédait un 
certain don de propliétic; le mot devint ainsi pour la 
eommunouté chrétienne un oracle plein de senâ profonds. 
Hnis un tel mot, quel que soit c«lui qui Tait prononcé, 
(\it la pensée de tout le parti sacerdotal. Ce parti était 
fort opposé aui séditions populaires. Il cherchait à ar- 
rêter les enthousiastes religieux, prévoyant tveo raison 
que, par leurs prédications exaltées, ils amèneraient la 
ruine totale de la nation. Bien que Tagitation provoquée 
par Jésus n'eût rien de temporel, les prêtres virent 
eomme conséquence dernière de cette agitation une 
aggravation du joug romain et le rentersèment du 
temple, source de leurs richesses et de leurs honneurs. 
Certes, les causés qui devaient amener, trente-sept ans 
phrs tard, la ruine de Jérusalem étaient ailleurs que dans 
le cèiristianisme naissant. Elles étaient dans Jérusalem 
même, et non eu Galilée. Cependant on ne peut dii^e 



SOS JfiSUS. 

que le motif allégué, en cette circonstance, par les 
prêtres fût tellement hors de la vraisemblance, qu'il 
faille y voir de la mauvaise foi. En un sens général, Jé- 
sus, s*il réussissait, amenait bien réelleaient la ruine de 
la nation juive. Partant des principes admis d'emblée 
par toute l'ancienne politique, Hanan et Kaïapha étaient 
donc en droit de dire : « Mieux vaut la mort d'un homme 
que la ruine d'un peuple. » C'est là uu raisonnement, 
selon nous, détestable. Mais ce raisonnement a été celui 
des partis conservateurs depuis l'origine des sociétés 
humaines. Le « parti de l'ordre » (je prends cette ex- 
pression dans le sens étroit et mesquin) a toujours été le 
même. Pensant que le dernier mot du gouvernement 
est d'empêcher lès émotions populaires, il croit faire acte 
de patriotisme en prévenant par le meurtre juridique 
l'effusion tumultueuse du sang. Peu soucieux de l'ave* 
nir, il ne songe pas qu'en déclarant la guerre à toute 
initiative, il court risque de froisser l'idée destinée à 
triompher un jour. La mort de Jésus fut une des mille 
applications de cette politique. Le mouvement qu'il diri- 
geait était tout spirituel; mais c'était un mouvement; 
dès lors les hommes d'ordre, persuadés que l'essentiel 
pour l'humanité est de ne point s'agiter, devaient em- 
pêcher l'esprit nouveau de s'étendre. Jamais on ne vit 
par un plus frappant exemple combien une telle con- 
duite va contre son but. Laissé libre, Jésus se fût épuisé 
dans une lutte désespérée contre l'impossible. La haine 



JÉSUS. 200 

inintelGgente de ses ennemis décida du succès de son 
œuvre et mit le sceau à sa divinité. 

La mort de Jésus fut ainsi résolue dès le mois de fé- 
vrier ou le commencement de mars. Hais Jésus échappa 
encore pour quelque temps. Il se retira dans une ville 
peu connue, nommée Ephraïn ou Ëphron, du côté de 
Béthel, à une petite journée de Jérusalem. D y vécut 
quelques semaines avec ses disciples, laissant passer l'o- 
rage. Mais les ordres pour Tarrêter, dès qu'on le recon- 
naîtrait à Jérusalem, étaient donné». La solennité de 
Pâque approchait, et l'on pensait que Jésus» selon sa 
coutume» viendrait célébrer cette fête à Jérusalem. 



1-i 



CHAPITRE XX 



OIBNIIrE lEHAlNI Dl fisUl 



n partit, en eflet, avec ses disdples, pour revoir une 
dernière fois la ville incrédule. Les espérances de son 
entourage étaient de plus en plus exaltées. Tous croyaient, 
en montant à Jérusalem» que le royaume de Dieu allait 
8*y manifester. L'impiété des hommes étant à son comUe, 
c'était un grand signe que la consommation était proche. 
La persuasion à cet égard était telle» que l'on se dispu- 
tait déjà la préséance dans le royaume. Ce fiit, dit^on» 
le moment que Salomé choisit pour demander en faveur 
de ses fils les deux sièges à droite et à gauche du Fils 
de rhomme. Le maiti^. ^ contraire, était obsédé de 



JÉSUS. 311 

graTes pensées. Parfois, il laissait percer contre ses en- 
nemis un ressentiment sombre ; il racontait la parabole 
d'un homme noble, qui partit f^our recueillir un royaume 
dans des pays éloignés; mais à peine est-il parti, que 
ses concitoyens ne veulent plus de lui. Le roi revient, 
ordonne d'amener devant lui ceux qui n'ont pas voulu 
qu'il règne- sur eux, et les fait mettre tous à mort. 
D'autres fois, il détruisait do front les illusions des dis- 
ciples. Gomme ils marchaient sur les routes pierreuses 
du nord de Jérusalem, Jésus pensif devançait le groupe 
de ses compagnons. Tous le regardaient en silence, 
éprouvant un sentiment de crainte et n'osant l'interro- 
ger. Déjà, à diverses reprises, il leur avait parlé de ses 
souffrances futures, et ils l'avaient écouté à contre-cœur. 
Jésus prit enfin la parole, et, ne leur cachant plus ses 
pressentiments, il les entretint de sa fin prochaine. Ce 
fut une grande tristesse dans toute la troupe. Les dis- 
ciples s'attendaient à voir apparaître bientôt le signe 
dans les nues. Le cri inaugural du royaume de Dieu : 
f Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur, » reten- 
tissait déjà dans la troupe en accents joyeux. Cette san- 
glante perspective les troubla. A chaque pas de la route 
fatale, le royaume de Dieu s'approchait ou s'éloignait 
dans le mirage de leurs rêves. Pour lui, il se confumait 
dans la pensée qu'il allait mourir, mais que sa mort 
sauverait le monde. Le malentendu entre lui et ses dis-? 
cipl'^s devenait à chaque instant plus profond. 



%i% JÉSUS. 

L'usage était de venir à Jérusalem plusieuns jours 
avant la Pâque, afin de s'y préparer. Jésus arriva après 
les autres, et un moment ses ennemis se crurent frus- 
trés de l'espoir qu4ls avaient eu de le saisir. Le sixième 
jour avant la fête (samedi, 8 de nisan =. 28 mars), il 
atteignit enfin Béthanîe. Il descendit, selon son habi- 
tude, dans la maison de Lazare, Marthe et Marie, ou de 
Simon le Lépreux. On lui fit un grand accueil. II y eu 
chez Simon le Lépreux un dîner où se réunirent beau- 
coup de personnes, attirées par le désir de le voir. Marthe 
servait, selon sa coutume. Il semble qu'on cherchât par 
un redoublement de respects extérieurs à vaincre la 
firoideur du public et à marquer fortement la haute di- 
gnité de l'hôte qu'on recevait. Marie, pour donner au 
festin un plus grand air de fête, entra pendant le dîner, 
portant un vase de parfum qu'elle répandit sur les pieds 
de Jésus. EUe cassa ensuite le vase, selon un vieil usage 
qâ consistait à briser la vaisselle dont on s'était servi 
pottr traiter un étranger de distinction. Enfin, poussant 
les témoignages de son culte à des excès jusque-là in- 
connus, elle se prosterna et essuya avec ses longs che- 
veux les pieds de son maître. La maison fut remplie de 
la bonne odeur du parfum, à la grande joie de tous, 
excepté de Tavare Juda de Kerioth. Eu égard aux habi- 
tudes économes de la communauté, c'était là une vraie 
prodigalité. Le trésorier avide calcula toutdesuitecombien 
le parfum aurait pu être vendu et ce qu'il eût rapporté 



I&SUS. 119 

à la caisse des pauvres. Ce sentiment peu affectueux, 
qui semblait mettre quelque chose au-dessus de lui, 
mécontenta Jésus. Il aimait les honneurs; car les hon- 
neurs servaient à son but et établissaient son titre de fils 
de David. Aussi, quand on lui parla de pauvres, il ré- 
pondit assez vivement : i Vous aurez toujours des pau- 
vres avec vous ; mais moi, vous ne m^aurez pas tou- 
jours. » Et s'exaltant, il promit Timmortalité à la 
femme qui, en ce moment critique, lui donnait un gage 
d'amour. 

Le lendemain (dimanche, 9 de nisan), Jésus descen- 
dit de Béthanie à Jérusalem. Quand, au détour de la 
route, sur le sommet du mont des Oliviers, il vit la cité 
se dérouler devant lui, il pleura, dit-on, sur elle, et lui 
adressa un dernier appel. Au bas de la montagne, à 
quelques pas de la porte, en entrant dans la zone voi- 
sine du mur oriental de la ville, qu'on appelait Beth- 
phagé, sans doute à cause des figuiers dont elle était 
plantée, il eut encore un moment de satisfaction hu- 
maine. Le bruit de son arrivée s'était répandu. Les Ga- 
Bléens qui étaient venus à la fête en conçurent beau- 
coup de joie et hii préparèrent un petit triomphe. On 
lui amena une ânesse, suivie, selon l'usage, de son 
petit. Les Galiléens étendirent leurs plus beaux habits 
en guise de housse sur le dos de cette pauvre monture, 
et le firent asseoir dessus. D'autres, cependant, dé- 
ployaient leurs vêtements sur la route et la jonchaieai 



tl4 JËSUS. 

de rameaux verts. La foule qui le précédait et le suivait, 
en portant des palmes, criait : « Hosanna au fils de Da- 
vid ! béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! n 
Quelques personnes même lui donnaient le titre de roi 
d'Israël, f Rabbi, fais-les taire, » lui dirent les phari- 
siens. — S'ils se taisent, les pierres crieront, » répondit 
Jésus, et il entra dans la ville. Les Hiérosolymites, qui 
le connaissaient à peine, demandaient qui il était : « C'est 
Jésus, le prophète de Nazareth en Galilée, • leur répon- 
dait-on. Jérusalem était une ville d'environ 50,000âmes. 
Un petit événement, comme l'entrée d'un étranger quel* 
que peu célèbre, ou l'arrivée d'une bande de provin- 
ciaux, ou un mouvement du peuple aux avenues de la 
ville, ne pouvait manquer, dans les circonstances ordi- 
naires, d'être vite ébruité. Mais, au temps des fêtes, la 
confusion était extrême. Jérusalem, ces jours-là, appar- 
tenait aux étrangers. Aussi est-ce parmi ces derniers 
que l'émotion paraît avoir été la plus vive. Des prosé- 
lytes parlant grec, qui étaient venus à la fête, furent 
piqués de curiosité, et voulurent voir Jésus. Us s'adres- 
sèrent à ses disciples ; on ne sait pas bien ce qui résulta 
de cette entrevue. Pour Jésus, selon sa coutume, il alla 
passer la nuit à son cher village de Béthanie. Les trois 
jours suivants (lundi, mardi, mercredi), il descendit 
pareillement à Jérusalem; après le coucher du soleil, il 
remontait soit à Béthanie, soit aux fermes du flanc ocd- 
d^utal du mont des Oliviers, où il avait beaucoup d'amis. 



JÉSUS. S15 

Une grande tristesse parait, en ces dernières jour- 
nées, avoir rempli Tâme, d'ordinaire si gaie et si sereine, 
de Jésus. Tous les récits sont d'accord pour lui prêter 
avant son arrestation un moment d'hésitation et de 
trouble, une sorte d'agonie anticipée. Selon les uns, il 
se serait tout à coup écrié : « Mon âme est troublée. * 
Père, sauve-moi de cette heure! » On croyait qu'une 
voix du ciel à ce moment se fit entendre; d'autres di- 
saient qu'un ange vint le consoler. Selon une version 
très-répandue, le fait aurait eu lieu au jardin de Gelhsé- 
mani. Jésus, disait-on, s'éloigna à un jet de pierre de 
ses disciples endormis, ne prenant avec lui que Géphas 
et les deux fils Zébédée. Alors il pria la face contre terre. 
Son âme fut triste jusqu'à la mort; une angoisse ter- 
rible pesa sur lui; mais la résignation à la volonté 
divine l'emporta. Ce qu'il y a de certain, c'est que, 
durant ses derniers jours, le poids énorme de la mission 
qu'il avait acceptée* pesa cruellement sur Jésus. La na- 
ture humaine se réveilla un moment. Il se prit peut-être 
à douter de son œuvre. La terreur, l'hésitation s'empa- 
rèrent de lui et le jetèrent dans une défaillance pire que 
la mort. L'homme qui a sacrifié à une grande idée son 
repos et les récompenses légitimes de la vie éprouve 
toujours un moment de retour triste, quand l'image de 
la mort se présente à lui pour la première fois et cherche 
à lui persuader que tout est vain. Peut-être quelques- 
uns de ces touchants souvenirs que 'x^nservent les âmes 



216 JÉSUS, 

les plus fortes, et qui par moments les percent comme 
un glaive, lui vinrent-ils à ce moment. Se rappela-t-il 
les claires fontaines de la Galilée, où il aurait pu se ra- 
fraîchir; la vigne et le figuier spus lesquels il aurait pu 
s'asseoir ; les jeunes filles qui auraient peut-être consenti 
à Taimer? Maudit-il son âpre destinée, qui lui avait in- 
terdit les joies concédées à tous les autres? Regretta-t-il 
sa trop haute nature, et, victime de sa grandeur, pleura- 
t-il de n être pas resté un simple artisan de Nazareth? 
On rigaore. Car tous ces troubles intérieurs restèrent 
évidemment lettre dose pour ses disciples. Ds n'y com- 
prirent rien, et sujppléèrent par de naïves conjectures à 
CQ qu'il y avait d'obscur pour eux dans la grande âme 
de leur maître. Il est sûr, au moins, que sa nature divine 
reprit bientôt le dessus. Il pouvait encore éviter la mort; 
il ne le voulut pas. L'amour de son œuvre l'emporta. Il 
accepta de boire le cah'ce jusqu'à la lie. Désormais, en 
effet, Jésus se retrouve tout entier et sans nuage. Les 
subtilités du polémiste, la crédulité du thaumaturge et 
de l'exordste sont oubliées. Il ne reste que le héros in- 
comparable de la Passion, le fondateur des droits de la 
conscience libre, le modèle accompli que toutes les 
âmes souQrantes méditeront pour se fortifier et se con- 
soler. 

Le triomphe de Bethphagé, cette audace de provin- 
ciaux, fêtant aux portes de Jérusalem l'avènement de 
leur roi-messie, acheva d'exaspérer les pharisiens et 



JÉSUS iêf 

l'aristocratie du temple. Un nouveau conseil eut lieu le 
mercredi (12 de nisan), chez Joseph Kaïapha. L'arresta- 
tion immédiate de Jésus fut ré^ Joe. Un grand sentir 
ment d'ordre et de police conseï fatrice présida à toutes 
les mesures. Il s'agissait d'évité rnn esclandre^ Conune 
la fête de Pâi^ue^ qui eommeD( iil cette année le ven- 
dredi soir, était un moment d'e icombrement et d'exaU 
tation, on résolut de devancer ncB jours-li. Jésus éta^ 
populaire ; on craignait une éi /ueiite. L'arrestation &yt 
donc fixée au lendemain jeudi, (m résolut aussi de ne 
pas s'emparer de lui dans le templi^, où il venait tous les 
jours, mais d'épier ses habitudos, pour le saisir da»i 
quelque endroit secret. Les agemis des prêtres sondèrent 
les disciples, espérant obtenir des renseignements utiles 
de leur faiblesse ou de leur simplicité. Ils trouvèrent ce 
qu'ils cherchaient dans Juda de Kerioth. Ce malheu* 
reux, par des motifs impossibles à expliquer, trahit son 
maître, donna toutes les indications nécessaires, et se 
chargea même (quoiqu'un tel excès de noirceur soit à 
peine croyable) de conduire la brigade qui devait opérer 
l'arrestation. Le souvenir d'horreur que la sottise ou la 
méchanceté de cet homme laissa dans la tradition chré- 
tienne a dû introduire ici quelque exagération. Juda 
jusque-là avait été un disciple comme un autre; il avait 
même le titre d'apôtre. La légende, qui ne veut que des 
co*i!eurs tranchées, n'a pu admettre dans 1^ cénacle que 
onze saints et un réprouvé. La réalité ne procède poini 



SIS JÉSUS. 

par catégories si absolues. L*avarice, que les synoptiques 
donnent pour motif au crime dont il s'agit, ne suffit pas 
pour l'expliquer. Il serait singulier qu'un homme qui 
tenait la caisse et qui savait ce qu'il allait perdre par la 
mort du chef, eût échangé les profits de son emploi 
contre une très-petite somme d'argent. Juda avait-il été 
blessé dans son amour-propre par la semonce qu'il reçut 
au diner de Béthanie? Gela ne suffit pas encore. Jean 
voudrait en faire un voleur, un incrédule depuis le 
commencement, ce qui n'a aucune vraisemblance. On 
aime mieux croire à qudque sentiment de jalousie, à 
quelque dissension intestine. La haine particulière que 
Jean témoigne contre Juda confirme cette hypothèse. 
D'un cœur moins pur que les autres, Juda aura pris» 
sans s'en apercevoir, les sentiments étroits de sa charge. 
Par un travers fort ordinaire dans les fonctions actives, 
il en sera venu à mettre les intérêts de la caisse au-dessus 
de l'œuvre même à laquelle, elle était destinée. .L'admi- 
nistrateur aura tué l'apôtre. Le murmure qui lui échappe 
à Béthanie semble supposer que parfois il trouvait que 
le maître coûtait trop cher à sa famille spirituelle. Sans 
doute cette mesquine économie avait causé dans la pe- 
tite société bien d'autres froissements. 

Chaque minute, à ce moment, devient solennelle et 
a compté plus que des siècles entiers dans Fhistoire de 
l'humanité. Nous sommes arrivés au jeudi, 15 de nisan 
(2 avril). C'était le lendemain soir que commençait la 



JÉSUS. fi9 

fête de Pâque, par le festin où Ton mangeait l'agneau. 
La fête se continuait les sept jours suivants, durant les- 
quels on mangeait les pains azymes. Le premier et le 
dernier de ces sept jours avaient un caractère particu- 
lier de solennité. Les disciples étaient déjà occupés des 
préparatifs pour la fête. Quant à Jésus, on est porté à 
croire qu'il connaissait la trahison de Juda, et qu'il se 
doutait du sort qui Tattendait. Le soir, il fit avec ses 
disciples sou dernier repas. Ce n'était pas le festin rituel 
de la Pâque, ccmune on Fa supposé plus tard, en com- 
mettant une erreur d'un jour; mais pour l'Église, pri- 
mitive, le souper de jeudi fut la vraie Pâque, le sceau 
de l'alliance nouvelle. Chaque disciple y rapporta ses 
plus chers souvenirs, et une foule de traits touchants 
que chacun gardait du maître furent accumulés sur ce 
repas, qui devint la pierre angulaire de la piété chré- 
tienne et le point de départ des plus fécondes institu- 
tions. 

Nul doute, en eflet, que l'amour tendre dont le cœur 
de Jésus était rempli pour la petite Église qui l'entourait 
n'ait débordé à ce moment. Son âme sereine et forte se 
trouvait légère sous le poids des sombres préoccupations 
qui l'assiégeaient. Il eut un mot pour chacun de ses 
amis. Deux d'entre eux, Jean et Pierre, surtout, furent 
l'objet de tendres marques d'attachement. Jean (c'est 
lui du moins qui l'assure) était couché sur le divan, à 
cdté de Jésus, et sa tête reposait sur la poitrine du 



320 JÉSUS, 

maître. Vers la fin du repas, le secret qui pesait sur le 
cœur de Jésus faillit lui échapper. « En vérité, dit-il, 
je vous le dis, un de vous me trahira. » Ce fut pour 
ces hommes naïfs un moment d'angoisse ; il se regar- 
dèrent les uns les autres, et chacun s'interrogea. Juda 
était présent; peut-être Jésus, qui avait depuis quelque 
temps des raisons de se défier de lui, chercha-t-il parce 
mot à tirer de ses regards ou de son maintien embar- 
rassé Taveu de sa faute. Mais le disciple infidèle ne per- 
dit pas contenance; il osa même, dit-on, demander 
comme les autres : « Seraîtrce moi, rabbi? » 

Cependant, Tâme droite et bonne de Pierre était à la 
torture. 11 fit signe à Jean de tâcher de savoir de qui le 
maître parlait. Jean, qui pouvait converser avec Jésus 
sans être entendu, lui demanda le mot de cette énigme. 
Jésus, n'ayant que des soupçons, ne voulut prononcer 
aucun nom ; il dit seulement à Jean de bien remarquer 
celui à qui il allait offrir du pain trempé. En même 
temps , il trempa le pain et ToflVit à Juda: Jean et 
Pierre seuls eurent connaissance du fait. Jésus adressa 
a Juda quelques paroles qui renfermaient un sanglant 
reproche, mais ne furent pas comprises des assistants. 
On crut que Jésus lui donnait des ordres pour la fête 
du lendemain, et il sortit. 

Sur le moment, ce repas ne frappa personne, et, à 
part les appréhensions dont le maître fit la confidence 
à ses disciples, qui ne comprirent qu'à demi, il ne s'y 



JÉSUS. '221 

passa rien d'extraordinaire. Mais, après la mort de Jésus, 
on attacha à cette soirée un sens singulièrement solen- 
nel, et l'imagination des croyants y répandit une teinte 
de suave mysticité. Ce qu'on se rappelle le mieux d'une 
personne chère, ce sont ses derniers tenvps. Par une il- 
lusion inévitable, on prête aux entretiens qu'on a eus 
alors avec elle un sens qu'ils n'ont pris que par la mort; 
on rapproche en quelques heures les souvenirs de plu- 
sieurs années. La plupart des disciples ne virent plus 
leur maître après le souper dont nous venons de parler. 
Ce fut le banquet d'adieu. Dans ce repas, ainsi que 
dans beaucoup d'autres, Jésus pratiqua son rite mysté- 
rieux de la fraction du pain. Comme on crut de bonne 
heure que le repas en question eut lieu le jour de Pâque 
et fut le festin pascal, l'idée vint naturellement que l'in- 
stitution eucharistique se fit à ce moment suprême. 
Parlant de l'hypothèse que Jésus savait d'avance avec 
précision le moment de sa mort, les di&ciples devaient 
être amenés à supposer qu'il réserva pour ses dernières 
heures une foule d'actes importants. Comme, d'ailleurs, 
une des idées fondamentales des premiers chrétiens 
était que la mort de Jésus avait été un sacrifice, rem- 
plaçant tous ceux de l'ancienne Loi, la « Cène, » qu'on 
sopposait s'être passée une fois pour toutes la veille de 
la Passion, devbt le sacrifice par excellence, l'acte con- 
stitutif de la nouvelle alliance, le signe du sang répandu 
pour le salut de ioui , Le paii^ et le vin, mis en rapport 



1\ 



322 JÉSUS, 

avec la mort eIle*mSme, furent ainsi l'image du Testa- 
ment nouveau que Jésus avait scellé de ses souffrances, 
la commémoration du sacrifice du Christ jusqu'à son 
avènement. 

Un haut sentiment d'amour, de concorde, de charité, 
de déférence mutuelle animait, du reste, les souvenirs 
qu'on croyait garder des dernières heures de Jésus. C'est 
toujours Tunité de son Église, constituée par lui ou par 
son esprit, qui est Tâme des symboles et des discours 
que la tradition chrétienne fit remonter à ce moment 
sacré, c Je vous donne un commandement nouveau, 
disait-il : c'est de vous aimer les uns les autres comme 
je vous ai aimés. Le signe auquel on connaîtra que vous 
êtes mes disciples, sera que vous vous aimiez. Je ne 
vous appelle plus des serviteurs, parce que le serviteur 
n'est pas dans la confidence de son maître; mais je vous 
appelle mes amis, parce que je vous ai communiqué 
tout ce que j'ai appris de mon Père. Ce que je vous 
ordonne, c'est de vous aimer les uns les autres. » A ce 
derm'er moment, quelques rivalités, quelques luttes de 
préséance se produisirent encore. Jésus fit remarquer 
que, si lui, le maître, avait été au milieu de ses disciples 
comme leur serviteur, à plus forte raison devaient-ifs 
se subordonner les uns aux autres. Selon quelques-uns, 
en buvant le vin, il aurait dit : « Je ne goûterai plus de 
ce fruit de la vigne jusqu'à ce que je le boive nouveau 
av«c TOUS dans le royaume de mon Père, i Seloa 



JÉSUS. 235 

d^aotres, 9 l«ur aurait promis bientôt un festin céleste 
où ils seraient assis sur des trônes à ses côtés. 

n semble que, vers la fin de la soirée, les pressenti- 
ments de Jésus gagnèrent les disciples. Tous sentirent 
qu'un grave danger menaçait le maître et qu*on tou- 
chait à une crise. Un moment Jésus songea à quelques 
précautions et parla d'épées. Il y en avait deux dans la 
compagnie, c C'est assez, » dit-il. Il ne donna aucune 
fuite à cette idée; il vit bien que de timides provinciaux 
ne tiendraient pas devant la force armée des grands 
pouvoirs de Jérusalem. Céphas, [jein de cœur et se 
croyant sûr de lui-même, jura qu'il irait avec lui en 
prison et à la mort. Jésus, avec sa finesse ordinaire, 
lui exprima quelques doutes. Selon une tradition, qui 
remontait probablement à Pierre lui-même, Jésus l'as- 
signa au chant du coq. Tous, comme Céphas, jurèrent 
qu'ils ne faibliraient pas. 



CHAPITRE XXI 



ARRESTATION KT FEOCfts DS jfsUf 



La nuit éCait complètement tombée quand on sortit 
de là salle. Jésus, selon son habitude, passa le val du 
Cédron, et se rendit, accompagné des disciples, dans le 
Jardin de Getlisémani, au pied du mont des Oliviers. 11 
s'y assit. Dominant ses amis de son immense supériorilé, 
il veillait et priait. Eux dormaient à côté de lui, quand 
tout à coup une troupe armée se présenta à la lueur 
des torches. C'étaient des sergents du temple, armés de 
bâtons, sorte de brigade de police qu'on avait laissée 
aux prêtres ; ils étaient soutenus par un détachement 
de soldiits romains avuû leurs épées ; le mandat d'ar- 



JÉSUS. 225- 

restation émanait du grand prêtre et du sanhédrin. Ju- 
da, connaissant les habitudes de Jésus, avait indiqué 
cet endroit comme celui où on pouvait le surprendre 
avec le plus de facilité. Juda, selon l'unanime tradition 
des premiers temps, accompagnait lui-même l'escouade, 
et même, selon quelques-uns, il aurait poussé Todieux 
jusqu'à prendre pour signe de sa trahison un baiser. 
Quoi qu'il en soit de cette circonstance, il est certain 
qu'il y eut un commencement de résistance de la part 
des disciples. Dn d'eux (Pierre, selon des témoins ocu- 
laires) tira l'épée et blessa à l'oreille un des serviteurs 
du grand- prêtre nojnmé Malek. Jésus arrêta ce premier 
mouvement. Il se livra lui-même aux soldats. Faibles et 
incapables d'agir avec suite, surtout contre des autorités 
" qui avaient tant de prestige, les disciples prirent la 
fuite et se dispersèrent. Seuls, Pierre et Jean ne quit- 
tèrent pas de vue leur maître. Un autre jeune homme 
inconnu le suivait, couvert d'un vêtement léger. On 
voulut l'arrêter; mais le jeune homme s'enfuit, en lais- 
sant sa tunique entre les mains des agents. 

La marche que les prêtres avait résolu de suivre 
contre Jésus était très-conforme au droit établi. I^eur 
plan était de le convaincre, par enquête testimoniale et 
par ses propres aveux, de blasphème et d'attentat contre 
la religion mosaïque, de le condamner à mortjselon la 
loi, puis de faire approuver la condamnation par Pila(e. 
L'autorité sacerdotale, comme nous l'avons déjà vu, ré- 

15 



»S JÉSUS, 

sidait tout entière de fait entre les mains de Hanan. 
L'ordre d'arrestation venait probablement de hii. Ce fut 
chex ce puissant personnage que l'on mena d'abord 
Jésus. Hanan t'interrogea sur sa doctrine et ses cKs- 
dples. Jésus refusa avec une juste fierté d'entrer dans 
de longues explications. H s'en référa à son enseigne- 
ment, qui avait été public; il déclara n'avoir jamais eu 
de doctrine secrète ; il engagea l'ex-grand prêtre à m- 
derroger ceux qui l'avaient écouté. Cette réponse était 
parfaitement naturelle ; mais le respect exagéré dont le 
vieux pontife était entouré la fit paraître audacieuse; un 
des assistants y répHqva, dit-on, par un soufOet. 

Pierre et Jean avaient suivi leur maître jusqu'à la 
demeure de Hanan. Jean, qui était connu dans la mai- 
son, fut admis sans difficulté; mais Pierre fut arrêté à 
l'entrée, et Jean fut obligé de prier la portièare de le 
laisser passer. La nuit était froide. Pierre resta dans 
l'antichambre et s'approcha d'un brasier autour duquel 
les domestiques se chauifaient. 11 fut bientftt reconnu 
pour un disciple de l'accusé. Le malheureux, trahi par 
son accent gaiiléen, poursuivi dequestHms par les valets, 
dont l'un était parent de Malek et l'avait vu à Gethsé- 
mani, nia par trois fois qu'il eût jamais eu la moindre 
relation avec Jésus. Il pensait que Jésus ne pouvait l'en- 
tendre, et il ne songeait pas que cette lâcheté dissimulée 
renfermait une grande indélicatesse. Mais sa bonne na- 
ture lui révéla bientôt la faute qu'il venait de commettre. 



Oiie eifoemstanee fbrtnite, le chant àa coq, hiî rappela 
on moi que Jésus lui avait dit. Touché au cœur, il sortit 
et se mit à pleurer amèrement. 

Hanan, bien qu'auteur téritable du meurtre juridique 
qui allait s'accomplir, n'avait pas de pouvoirs pour 
prononcer la sentence de Jésus ; il le renvoya à sou 
gendre Kaïapha, qui portait le titre officiel. Cet homme,^ 
instrument aveugle de son beau-père, devait naturelle- 
ment tout ratifier. Le sanhédrin était rassemblé chez: 
hii. L'enquête commença ; plusieurs témoins, préparés, 
d'avance, comparurent devant le tribunal. Le mot fata^, 
que Jésus avait réellement prononcé : « Je détruirai le 
temple de Dieu, et je le rebâtirai en trois jours, » fuH 
cité par deux témoins. Blasphémer le tempte de Dieu 
était, d'après la loi juive, blasphémer Dieu lui-même, 
Jésus garda lé silence et refbsa d'expliquer la parole 
incriminée. Ce fut en général, à ce dernier mofoent, sa 
règle de conduite. La sentence était arrêtée; on ne 
cherchait que des prétextes. Jésus le sentaîl, et n'entre- 
prit pas une défense inutile. Au point de vue du juda!sme 
orthodoxe, il était bien vraiment un blasphémateur, un. 
destructeur du cuite établi ; or, ces crimes étaient punis, 
de mort par la loi. D'une seule voix, l'assemblée le dé-- 
chra coupable de crime capital. Les membres du conseil} 
qui penchaient secrètement vers lui étaient absents ou 
ne votèrent pas. La frivolité ordinaire aux aristocraties, 
depuis longtemps étabHes ne permît pas aux juges d» 



2S8 JÉSUS. 

réfléchir longuement sur les conséquences de la sentence 

qu'ils rendaient. La vie de rhomme était alors sacrifiée 

bien légèrement ; sans doute les membres du sandhériii 

ne songèrent pas que leurs ûls rendraient compte à une 

postérité irritée de Tarrét prononcé avec un si insouciant 

dédain. 

Le sanhédiin n'avait pas le droit de faire exécuter une 
sentence de mort. Hais, dans la confusion de pouvoirs 
qui régfiait alors en Judée, Jésus u'en était pas moins 
dès ce moment un condamné. Il demeura le reste de la 
nuit exposé aux mauvais traitements d'une valetaille 
iuûme, qui ne lui épargna aucun affront. 

Le matin, les chefs des prêtres et les anciens se 
trouvèrent de nouveau réunis. Il s'agissait de faire rati- 
fier par Pilale la condamnation prononcée par le sanhé- 
diin, et frappée d'insuffisance depuis l'occupation des 
Romains. Le procurateur n'était pas investi comme le 
légat impérial du droit de vie et de mort. Hais Jésus 
n'était pas citoyen romain ; il suffisait de l'autorisation 
du gouverneur pour que l'arrêt prononcé contre lui eût 
son cours. Gomme il arrive toutes les fois qu'un peuple 
politique soumet une nation où la loi civile et la loi 
religieuse se confondent, les Romains étaient amenés à 
prêter à la loi juive une sorte d'appui officiel. Le droit 
romain ne s'appliquait pas aux Juifs. Ceux-ci restaient 
sous le droit canonique que nous trouvons consigné 
dans le Talmud, de même que les Arabes d'Algérie sont 



JÉSUS. 220 

encore régis par le code de Tislam. Quoique neutres en 
religion, les Romains sanctionnaient ainsi fort souvent 
des pénalités portées pour des délits religieux. Josèphe 
prétend (mais certes en en peut douter) que, si un Ro- 
main franchissait les colonnes qui portaient des inscrip- 
tions défendant aux païens d'avancer, les Romains eux- 
mêmes le livraient aux Juifs pour le mettre à mort. 

Les agents des prêtres lièrent donc Jésus et rame- 
nèrent au prétoire, qui était Tancien palais d'Hérode, 
joignant la tour Antonia. On était au matin du jour 
oii Ton devait manger Tagneau pascal (vendredi, 14 de 
nisan = 5 avril). Les Juifs se seraient souillés en entrant 
dans le prétoire et n auraient pu faire le festin sacré. 
Us restèrent dehors. Pilate, averti de leur présence, 
monta au bima ou tribunal situé en plein air, à Tendroit 
qu'on nommait Gabbatha ou en grec Lithostrotos^ à 
cause du carrelage qui revêtait le sol. 

 peine- informé de l'accusation, il témoigna sa mau- 
vaise humeur d'être mêlé à cette affaire. Puis il s'enferma 
dans le prétoire avec Jésus. Là eut lieu un entretien dont 
les détails précis nous échappent, aucun témoin n'ayant 
pu le redire aux disciples, mais dont la couleur paraît 
avoir été bien devinée par Jean. Son récit, en effet, est 
en parfait accord avec ce que l'histoire nous apprend de 
la situation réciproque des deux interlocuteurs. 

Le procurateur Pontius, surnommé Pilatus, sans 
doute à cause du pilum ou javelot d'honneur dont lu 



s 

Vê itsos. 

ou im de «es ancêtres fut décoré» n'tvait eu jasqœ-tt 
lucane relation avec la secte naissante. Indifi%reBl aux 
^«'eUes intérienres des Juifs, fl ne voyait dans toas 
ces mouvements de sectaires qne les effets d'imaginations 
intempérantes et de cerveaux égarés. En général, il 
n'aimait pas les Juifs. Mm les Juifs le détestaient davan- 
tage encore ; ik le trouvaient dur, méprisant, emporté ; 
ils l'accusaient de ciimes invraisemblables. Genbre d'une 
grande fermentation populaire, Jérusalem était une viHe 
très-séditieuse et, poin* un étrange, un insupportable 
séjour. lies exaltés prétendaient que c'était chez le noa- 
veau procurateur un dessein arrêté d'abdir la loi juive. 
Leur lauatisme étroit, leurs haines religieuses révoltaient 
ce large sentiment de justice et de gouvernement civil, 
que le Romain le plus médiocre portait partout avec lui. 
Tous les actes de Pilate qui nous sont connus le 
montrent comme un bon administrateur. Dans les pre- 
mit»^ temps de l'exercice de sa charge, il avait eu avec 
ses administrés des difficultés qu'il avait tranchées d'une 
manière très-brutale, mais où il semble que, pour le 
fond des choses, il avait raison. Les JuifiB devaient lui 
paraître des gens arriérés; il les jugeait sans dôule 
comme un préfet libéral jugeait autrefois les Bas bre- 
tons, se révc^kant pour une nouvelle route ou pour 
l'établissement d'une école. Dans ses meilleurs projets 
pour le bien du pays, notamment en tout ce qui tenait 
«ax travaux publics, jà avait rencontré la Loi comme na 



JËSUS. Wi 

obstacle infranchissable. La Loi enserrait h tie i un tel 
point, qu'elle s'opposait à tout changement et à toute 
amélioration. Les constructions romaines, même les plus 
utiles, étaient de la part des Juifs lélés l'objet d'une 
grande antipathie. Deux écussons votifs, avec des in- 
scriptions qu'il avait fait apposer à sa résidence, laquelle 
était voisine de l'enceinte sacrée, provoquèrent un orage 
encore plus violent. Pilate tint d'abord peu de compte 
de ces susceptibilités ; il se vit aind engagé dans des 
répressions sanglantes, qui plus tard finirent par amener 
sa destitution. L'expérience de tant de conflits l'avait 
rendu fort prudent dans ses rapports avee un peuple 
intraitable, qui se vengeait de ses maîtres en les obligeant 
à user envers lui de rigueurs odieuses. Le procurateur 
se voyait avec un suprême déplaisir amené à jouer en 
cette nouvelle affaire un rôle de cruauté, pour une loi 
qu'il haïssait. 11 savait que le fanatisme religieux, quand 
il a obtenu quelque violence des gouvernements civils, 
est ensuite le premier à en faire peser sur eux la respon- 
sabilité, presque à les en accuser. Suprême injustice ; 
car le vrai coupable, en pareil eas, est l'instigateur I 

Pilate ^ût donc désiré sauver Jésus. Peut-être i'at« 
titude digne et calme de l'accusé fit-elle sur lui de 
l'impression. Selon une tradition, Jésus aurait trouvé 
un appui dans la propre femme du procurateur. Gelle- 
d avait pu entrevoir le doux Galiléen de quelque fenêtre 
du palais, donnant sur les cours du temple. Peut-être 



%7.% JÉSUS. 

le revit-elle en songe, et le sang de ce beau jeune 
homme, qui allait être versé, lui donna-t-il le cauche- 
mar. Ce qu'il y a de certain, c'est que Jésus trouva 
Pilate prévenu en sa faveur. Le gouverneur Tinterrogea 
avec bonté et avec l'intention de chercher tous les 
moyens de le renvoyer absous. 

Le titre de « roi des Juifs, i» que Jésus ne s'était ja- 
mais attribué, mais que ses ennemis présentaient comme 
le résumé de son rôle et de ses prétentions, était natu- 
rellement celui par lequel on pouvait exciter les om- 
brages de l'autorité romaine. C'est par ce côté, comme 
séditieux et comme coupable de crime d'État, qu'on se 
mit à Taccuser. Rien n'était plus injuste; car Jésus 
avait toujours reconnu Tempire romain pour le pouvoir 
établi. Mais les partis religieux conservateurs n'ont pas 
coutume de reculer devant la calomnie. On tirait mal- 
gré lui toutes les conséquences de sa doctrine; on le 
transformait en disciple de Juda le Gaulonite; on pré- 
tendait qu'il défendait de payer le tribut à César. Pilate 
lui demanda s'il était réellement le roi des Juifs. Jésus 
ne dissimula rien de ce qu'il pensait. Mais la grande 
équivoque qui avait fait sa force, et qui apr^ sa mort 
devait constituer sa royauté, le perdit cette fois. Idéa- 
liste, c'est-à-dire ne distinguant pasTesprit et la matière, 
Jésus, la bouche armée de son glaive à deux tranchants, 
selon rimage de T Apocalypse, ne rassura jamais com- 
plètement les puissances de la terre. S'il faut en croire 



JÉSUS. 2'5 

Jean, il aurait avoué sa royauté, mais prononcé en même 
temps cette profonde parole : « Mon royaume n'est pas 
de ce monde. » Puis il aurait expliqué la nature de sa 
royauté, se résumant tout entière dans la possession et 
la proclamation de la vérité. Pilate ne comprit rien à 
cet idéalisme supérieur. Jésus lui fit sans doute Teflet 
d'un rêveur inoffensif. Le manque total de prosélytisme 
religieux et philosophique chez les Ronjains de celle 
époque leur faisait regarder le dévouement à la vérilé 
comme une chimère. Ces débats les ennuyaient et leur 
paraissaient dénués de sens. Ne voyant pas quel levain 
dangereux pour l'empire se cachait dans les spéculations 
nouvelles, ils n'avaient aucune raison d'employer la 
violence contre elles. Tout leur mécontentement tom- 
bait sur ceux qui venaient leur demander des supplices 
pour de vaines subtilités. Vingt ans plus tard, Gallion 
suivait encore la même «onduite avec les Juifs. Jusqu'à 
la ruine de Jérusalem, la règle administrative des Ro- 
mains fut de rester complètement indifférents dans ces 
querelles de sectaires entre eux. 

Un expédient se présenta à Tesprit du gouverneur 
pour concilier ses propres sentiments avec les exigences 
du peuple fanatique dont il avait déjà tant de fois res- 
senti la pression. 11 était d'usage, à propos de la fête de 
Pâque, de délivrer au peuple un prisonnier. Pilate, sa- 
chant que Jésus n'avait été arrêté que par suite de la 
jalousie des prêtres, essaya de le faire bénéficier de cette 



354 JÉSUS, 

coutume. Il parut de nouveau sur le Mma, et proposa i 
h foule de relâcher t le roi des Juifs. » La proposition 
Caite en ces termes avait un certain caractère de largeur 
eu Blême temps que d'ironie. Les prêtres en virent le 
danger. Ils agirent promptement, et, pour combattre la 
propositioii de Pilate, ils suggérèrent à la fouie le nom 
d'un prisonnier qui jouissait dans Jérusalem d'une 
grande popularité. Par un singulier hasard, il s'appelait 
aussi Jésus et portait le surnom de Bar-Âbt)a ou Bar- 
Rabban. C'était un personnage fort connu; il avait été 
arrêté à la suite d'une émeute accompagnée de meurtre. 
Une clameur générale s'éleva : « Non ce{ui4à; mais 
Jésus Bar-Rabban. » Pilate fut obligé de délivrer Jésus 
Bar-Rabban. 

Son embarras augmentait. Il craignait que trop d'in- 
dulgence pour un accusé auquel on donnait le titre de 
c roi des Juifs » ne le compromît. Le fanatisme, d'ail- 
leurs, amène tous les pouvoirs à traiter avec lui. Pilate 
se crut i^ligé de foire quelque concession; mais, hési- 
tant encore à répandre le sang pour satisfaire des gens 
qu'il détestait, il voulut tourner la chose en comédie. 
Affectant de rire du titre pompeux que l'on donnait i 
Jésus, il le fit fouetter. La flagellation était le prélimi- 
naire ordinaire du supplice de la croix. Peut-être Pilate 
voulut-il laisser croire que cette condamnation était déjà 
prononcée, tout en espérant que le préliminaire suffi- 
rait. Alors eut lieu, selon tous les récits, un^ scène ré- 



iBSirS. S35 

tohante. Des soldats mirent sur le dos de Jésus uneeasa- 
que rouge, sur sa tête une couronne formée de branches 
épineuses, et un roseau dans sa main. On Tamena ainsi 
affiiblé sur la tribune, en &ce du peuple. Les scddats. 
défilaient devant lui , le souffletaient tour a tour, et 
disaient en s*agenouillant : c Salut, roi des Juifs! » 
D'autres, dit-on, crachaient sur lui et frappaient sa tête 
avec le roseau. On comprend difficilement que la gra- 
vité rom»ne se soit prêtée à des actes si honteux. U est 
ymi que Pilate, en qualité de procurateur, n'avait guère 
sous ses ordres que des troupes auxiliaires. Des citoyens 
romains, comme étaient les légicumaires, ne fussent pas 
descendus à de telles indignités. 

Pilate avait-il cru par cette parade mettre sa respon- 
sabilité à couvert? Esp^ait-il détourner le coup qui 
menaçait Jésus &à accordant quelque chose à la haine 
des Juifs, et en substituant au dénoûment tragique une 
fin grotesque d'où il semblait résulter que l'affaire ne 
méritait pas une autre issue? Si telle fut sa pensée, elle 
n'eut aucun succès. Le tumulte grandissait et devenait 
une véritable sédition. Les cris : c Qu'il soit crucifié! 
qu'il soit crucifié ! » retentissaient de tous côtés. Les 
prêtres, prenant un ton de plus en plus exigeant, dé- 
daraient la Loi en péril, si le séducteur n'était puni de 
mort. Pilate vit clairement que, pour sauver Jésus, il 
faudrait réprimer une émeute sanglante. Il essaya ce- 
pendant ^core de gagner du temps. Il rentra dans le 



Î36 JÉSUS, 

prétoire, s informa de quel pays était Jésus, cherchant 
un prétexte pour décliner sa propre compétence. Selon 
une tradition, il aurait même renvoyé Jésus à Antipas, 
qui, dil;-on, était alors à Jérusalem. Jésus se prêta peu 
à ces efforts bienveillants; il se renferma, comme chez 
Kaïapha, dans un silence digne et grave, qui étonna 
Pilate. Les cris du dehors devenaient de plus en plus 
menaçants. On dénonçait déjà le peu de zèle du fonc- 
tionnaire qui protégeait un ennemi de César. Les plus 
grands adversaires de la domination romaine se trou- 
vèrent transformés en sujets loyaux de Tibère, pour 
avoir le droit d'accuser de lèse-majesté le procurateur 
trop tolérant. « 11 n'y a ici, disaient-ils, d'autre roi que 
l'empereur ; quiconque se fait roi se met en opposition 
avec l'empereur. Si le gouverneur acquitte cet homme, 
c'est qu'il n'aime pas l'empereur. » Le faible Pilate n'y 
tint pas ; il lut d'avance le rapport que ses ennemis 
enverraient à Rome, et où on l'accuserait d'avoir sou- 
tenu un rival de Tibère. Déjà, dans l'affaire des écus- 
sons votifs, le Juifs avaient écrit à l'empereur et avaient 
eu raison. Il craignit pour sa place. Par une condescen- 
dance qui devait livrer son nom aux fouets de Thistoirei 
il céda, rejetant, dit-on, sur les Juifs toute la responsa- 
bilité de ce qui allait arriver. Ceux-ci, au dire des chré- 
tiens, l'auraient pleinement acceptée, en s'écriant : « Que 
son rang retombe sur nous et sur nos enfants ! » 
Ces mots furent-ils réellement prononcés? On en peut 



JÉSUS. 257 

douter. Mais ils sont l'expression d'une profonde vérité 
historique. Vu l'attitude que les Romains avaient prise 
en Judée, Pilate ne pouvait guère faire autre chose que 
ce qu'il fit. Combien de sentences de mort dictées par 
l'intolérance religieuse ont forcé la main au pouvoir 
civil ! Le roi d'Espagne qui, pour coAiplaire à un clergé 
fanatique, livrait au'bûcher des centaines de ses sujets, 
était plus blâmable que Pilate; car il représentait un 
pouvoir plus complet que n'était encore à Jérusalem 
celui des Romains. Quand le pouvoir dvil se fait persé- 
cuteur ou tracassier, à la sollicitation du prêtre, il fait 
preuve de faiblesse. Mais que le gouvernement qui à 
cet égard est sans péché jette à Pilate la première 
pierre. Le « bras séculier, » derrière lequel s'abrite la 
cruauté cléricale, n'est pas le coupable. Nul n'est ad- 
mis à dire qu'il a horreur du sang- quand il le fait vei*- 
ser par ses valets. 

Ce ne furent donc ni Tibère ni Pilate qui condam- 
nèrent Jésus. Ce fut le vieux parti juif; ce fut la loi 
mosaïque. Selon nos idées modernes, il n'y a nulle 
transmission de démérite moral du père au fils; chacun 
ne doit compte à la justice humaine et à la justice di- 
vine qiie de ce qu'il fait. Tout juif, par conséquent, 
qui souffre encore aujourd'hui pour le meurtre de Jésus 
a droit de se plaindre ; car peiit-étre eût-il été Simon le 
Cyrénéen ; peut-être au moins n'eût-il pas été avec ceux 
gui crièrent : c Crucifiez-le I » Hais les nations ont 



9ê itsos. 

leur responsabilM oomme les nidhridus. Or, si jamais 
crime fut le crime d*one aation, ce fut la mort de 
Jésus* Cette mort fut c légde, » en ce sens qu'elle eut 
pour cause première wat loi qui était l'âme même de 
la Dation. La loi mosaïque, dans sa forme moderne, il 
est wai, mais acceptée, prononçait la peine de mort 
contre toute tentative pour changer le culte âabK. Or, 
lésus, saus nul doute, afta^ait ce culte et aspirait à le 
détruire. Les Juife le dirent à Pilate avec une firandiise 
simple et vraie : c Nous avons une Lm, et, selon cette 
Loi, il doit mourir ; car il s'est fait Fils de Meu. t La 
loi était détestable; mais c'était la loi de la fiktxâté an^ 
tique, ^ le héros qui s'offrait pour l'abroger devait 
avant tout la subir. 

Hélas ! il ikudra phis de dix-huit cents ans pour que 
le sang qu'il va verser porte ses IVuits. En son nom, 
durant des siècles, on infligera des tortnres et la mort 
à des penseurs aussi nobles que lui. Aiqourd'hui encore, 
dans des pays qui se disent chrétiens, des pénalités sont 
prononcées pour des délits religieux, ^sus n'est pas 
responsable de ces égarements, il ne pouvait prévoir 
que tel peuple à l'imagination égarée le concevrait un 
jour comme un afiRreux Moloch, nvide de chair brûlée. 
Le christianisme a été intolérant; mais Tintolérance 
n'est pas un fait essentiellement chrétien. C'est un fait 
juif, en ce sens que le judafeme dressa pour la première 
fois la théorie de l'absohi en religion, et posa le principe 



itSUS. «9 

que tout noTateur, même quand il apporte des miracles 
à l*appui de sa doctrine, doit être reçu à coups de 
pierres, lapidé par tout le monde, sans jugement. 
Certes, le monde païen eut aussi ses violences reli- 
gieuses. Mais, s'il avait eu cette .loi-là, comment fût-il 
devenu chrétien? Le Pentateuque a de la sorte été dans 
le monde le premier code de la terreur religieuse. Le 
judaïsme \ donné l'exemple d'un dogme immuable , 
armé du glaive. Si, au lieu de poursuivre les Juifs d'une 
haine aveugle, le christianisme eût aboli le régime qui 
tua son fondateur, combien il eût été plus conséquent, 
combien il eût mieux mérité du genre humain I 



OIIÂPITRE XXil 



MORT DE /ÉSUt 



Bien que le motif réel de la mort de Jésus fût tout 
religieux, ses ennemis avaient réussi, au prétoire, à le 
présenter comme coupable de crime d'État ; ils n'eussent 
pas obtenu du sceptique Pilate une condamnation pour 
cause d^hétérodoxie. Conséquents à cette idée, les prêtres 
firent demander pour Jésus, par la foule, le supplice de 
la croix. Ce supplice n'était pas juif d'origine ; si la con- 
damnation de Jésus eût été purement mosaïque, on lui 
eût appliqué la lapidation. La croix était un supplice 
romain, réservé pour les esclaves et pour les cas où Ton 
voulait ajouter à la mort l'aggravation de l'ignominie. 



jfisvs. Ul 

i;n Fai^Hqpaiit i Jésus, on te traiUtt comme les vo- 
leurs de grand chemin, les brigands, les bandits, ou 
comme ces ennemis de bas étage auxquels les Romains 
n'accordaient pas 4es honneurs d^ la mort par le glaive. 
C'était Iç chimérique « roi des Juifs, » non le dogma- 
tiste hétérodoxe, qpe l'on punissait. Par suite de la 
même idée, Texécution dut être abandonnée aux Iky- 
mains. On sait que, chez les Romains, les sddats, 
comme ayant pour inétier dç tuer, faisaient l'oflBoe de 
bourreaux. Jésus fut dionc livré à une cohorte de troupet 
auxiliaires, et tout l'odieux des supplices introduits par 
les moeurs cruelles des nouveaux conquérants se à&' 
roula pour lui. Il était envir^ midi. On le revêtit de 
ses habits, qu'pn lui avait ôtés pour la parade de la tri- 
bune, et, comme la cohorte avait déjà en réserve deux 
voleurs qu'elle devait ^écut^, on réunit les trois con- 
damnés, et le cortège se mit en marche pour le lieu de 
l'exécution. 

Ce lieu était un endroit nommé GoigotBa, situé bon 
drç Jérusalem, mais près des murs de U ville. Le nom 
de Golgotha signifie crâne; il correspond, ce semble, i 
notre ^lot Chaumont, et dé^gnait pndi)ablement un 
tertre dénudé, ayant la forme d'un crâne chauve. On ne 
sait pas avec exactitude l'emplacement de ce tertre. Il 
était sûrement au nord ou au nord-ouest de la ville, 
dans la haute plaine inégale qui s'étend aitre les murs 
^t les deux vallées de Cédron et de Hinn<mi, région a»» 



34S lÉsns. 

sez vulgaire, attristée encore par les fâcheux détails du 
voisinage d'une grande cité. 11 est difficile de placer le 
Golgolha à Tendroit précis où, depuis Constantin, la 
chrétienté tout entière l'a vénéré. Cet endroit est trop 
engagé dans l'inlérieur de la ville, et on est porté à 
croire qu'à l'époque de Jésus il était compris dans l'en- 
ceinte des murs. 

Le condamné à la croix devait porter lui-même 
Tinstrument de son supplice. Mais Jésus, plus faible de 
corps que ses deux compagnons, ne put porter la sienne. 
L'escouade rencontra un certain Simon de Ilyrène, qui 
revenait de la campagne, et les soldats, avec les brusques 
procédés des garnisons étrangères, le forcèrent de porter 
l'arbre fatal. Peut-être usaient-ils en cela d'un droit de 
corvée reconnu, les Romains ne pouvant se charger eux- 
mêmes du bois infâme. Il semble que Simon fut plus 
tard de la communauté chrétienne. Ses deux fils, 
Alexandre et Rufus, y étaient fort connus. Il raconta 
peut-être plus d'une circonstance dont il avait été té- 
moin. Aucun disciple n'était à ce moment auprès de 
Jésus. 

On arriva enfin à la place des exécutions. Selon l'u- 
sage juif, on offrit à boire aux patients un vin fortement 
aromatisé, boisson enivrante, que, par un sentiment de 
pitié, on donnait au condamné pour l'étourdir. Il parait 
que souvent les dames de Jénisalem apportaient elles- 
mêmes aux infortunés qu'un meuait au supplice ce vin 



JÉSUS. S48 

de la dernière heure ; quand aucune d'elles ne se pré- 
sentait, on Tachetait sur les fonds de la caisse publique. 
Jésus, après avoir effleuré le vase du bout des lèvres, 
refusa de boire. Ce triste soulagement des condamnés 
vulgaires n'allait pas à sa haute nature. Il préféra quitter 
la vie dans la parfaite clarté de son esprit, et attendre 
avec une pleine consdence la mort qu'il avait voulue et 
appelée. On le dépouilla alors de ses vêtements, et on 
l'attacha à la croix. La croix se composait de deux 
poutres hées en forme de T. Elle était peu élevée, si 
bien que les pieds du condamné touchaient presque i 
terre. On commençait parla dresser; puis on y atta- 
chait le patient, en lui enfonçant des clous dans les 
mains; les pieds étaient souvent cloués ^ quelquefois 
seulement liés avec des cordes. Un billot de bois, sorte 
d'antenne, était attaché au fût de la croix, vers le mi- 
lieu, et passait entre les jambes du condamné, qui s'ap- 
puyait dessus. Sans cela, les mains se fussent déchirées 
et le corps se fût affaissé. D'autres fois, une tablette 
horizontale était fixée à la hauteur des pieds et les sou- 
tenait. 

Jésus savoura ces horreurs dans toute leur atrocité. 
Une soif brûlante, l'une des tortures du crucifiement, 
le dévorait. D demanda à boire. II y avait près de là un 
Tase plein de la boisson ordinaire des soldats romains, 
mélange de vinaigre et d'eau appelé posca. Les soldats 
devaient porter avec eux leur posca dans toutes les ex- 



pédiUonSj ^u nombre 4e^elles une e^êcutioii était 
compl^. Un soldat trempa une éponge dans ce hvçnx^ 
Yage, la mit au bout d*un roseau, et la porta aux lèvres 
de Jésus, qui la suça. Les deux voleurs étaient crucifiés 
à ses côtés. Les exécuteurs, auxquels on abandonnait 
d'or^linaire 1^ menues dépouilles des suppliciés, tiréreot 
<Hi m;l ses vêtemi$ut$» et, assiç au pied de la croix» h 
gardaient. Selorv une tradition, Jésus aurait prononcé 
cette parole, qui fut dans son cœur, sinon sur ses lèvres s 
% Père, pardonne-leur; ils ne savent ce qu'ils font. > 

Un écriteau, suivant la coutume romaine, était atta- 
ché au haut de la croix, portant en trois langues, eo 
bébreq, en grec et en latin : IiE roi pes juifs. Il y 
avait dans cette rédaction quelque chose de pénible et 
d'injurieux pour la nation. Lès nombreux p^is^nts qui 
la lurent en furent blessés. Les prêtres firent observer à 
Pilate qu'il eût fallu adopter une rédactbn qui impli- 
quât seulement que Jésus s'était dit roi des Juifs. Hais 
Pibte, d^à impatienté de cette affaire, refusa de rien 
changer à ce qui était écrit. 

Ses disciples avaient fui. Hais ses fidèles amief de 
Galilée, qui l'avaient suivi à Jérusaleip, et çpsitinuaient 
à 1^ servir, ne l'abandonnèrent pas. Marie Qéophii\$yUarif 
4e Magdala, Jeanne, femme de Khouza, Salemé, d'a^tre9 
encore, se tenaient à une certaine distance el ne le quit- 
taient pas des yeux. 

A part ce petit groupe de femmes, qui de loin opnao- 



IÈSU8. t45 

Ident i^es regairds, Jésus n'avait devant lui que le spec- 
tacle de la bassesse humaine ou de sa stupidité. Les pas- 
sants l'insultaient. Il entendait autour de hii de sottes 
railleries et ses cris sujprêmes de douleur tournés en 
odieux jeux de mots. « Âh! le voilà, disait-on, celui qui 
s'est appeSé ¥ï\s de DienI Que son père, s'il veut, vienne 
maintenant le délivrer! — Il a sauvé les autres, mur- 
murait-ôn encore, et il ne peut se sauver lui-m^e. 8*il 
est roi d'Israël, qu'il descende de la croix, et nous 
croyons en loi ! — Eh bien, disait un Iroisiènie, toi qui 
détiniis le temple de Dieu, et lé rebâtis en trois jours, 
sauve-toi, voyons! » — Quelques-uns, vaguement au 
courant de ses idées apocalyptiques, crurent l'entendre 
appeler Ëlie, et dirent : t Voyons si Ëlie viendra le dé- 
livrer. » Il paraît que les deux voleurs crucifiés à ses 
oAtés l'insultaient aussi. Le ciel était sombre; la terre, 
comme dans tous les environs de Jérusalem, sèche et 
morne. Un moment, selon certains récits, le cœur lui 
défaillit; un nuage lui cacha la face de son Père; il eut 
une agonie de désespoir, plus cuisante mille fois que 
tons les totirments. & iie vit que l'ingratitude des 
hommes ; il se repentit peut««tre de souffrir pour une 
race vile, et il s'écria: « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi 
m'as-tu abandonné? » Mais son instinct divin l'emporta 
encore. A mesure que la vie dn corps s'éteignait, son 
âMe se rassérénait et revenait peu à peu ft sa céleste ori- 
gine. Il retrouva le sentiment de sa mission; il vit dans 



SM JÉSUS, 

sa mort le salut du monde ; il perdit de vue le spectacle 
hideux qui se déroulait à ses pieds, et, profoodément 
uni à son Père, il commença sur le gibet la vie divine 
qu'il allait mener dans le cœur de l'humanité pour des 
siècles infinis. 

L'atrocité particulière du supplice de la croix était 
qu'on pouvait vivre trois et quatre jours dans cet hor- 
rible élat sur Tescabeau de douleur. L'hémorrhagie des 
mains s'arrêtait vite et n'était pas mortelle. La vraie 
cause de la morl était la position contre nature du 
corps, laquelle entraînait un trouble affreux dans la cir- 
culation, de terribles maux de tête et de cœur, et enfln 
la rigidité des membres. Les crucifiés de forte complexion 
ne . mouraient que de faim. L'idée mère de ce cruel 
supplice n'était pas de tuer directement le condanmé 
par des lésions déterminées, mais d'exposer l'esclave, 
cloué par les mains dont il n'avait pas su faire bon 
usage, et de le laisser pourrir sur le bois. L'organisa- 
tion délicate de Jésus le préserva de cette lente agonie. 
Tout porte à croire qu'une syncope ou' la rupture instan- 
tanée d'un vaisseau au cœur amena pour lui, au bout 
de trois heures, une mort subite. Quelques moments 
avant de rendre l'âme, il avait encore la voix forte. 
Tout à coup, il poussa un cri terrible, où les uns enten- 
dirent : « t) Père, je remets mon esprit entre tes mains t » 
et que les autres, plus préoccupés de i'accompUssement 
des prophéties, rendirent par ces mots : a Tout es 



lËSUS. 247 

eonsommé! » Sa- télé s'inclina sur sa poitrine, et il 
expira. 

Repose maintenant dans ta gloire, noble initiateur. 
Ton œuvre est achevée; ta divinité est fondée. Dé- 
sormais hors des atteintes de la fragilité, tu assistei*as, 
du haut de la paix divine, aux conséquences infinies de 
tes actes. Au prix de quelques heures de souiTrancc» 
qui n'ont pas même atteint ta grande âme, tu as a( helé 
la plus complète immortalité. Pour des milliers d'an- 
nées, le monde va relevei de toi! Drapeau de nos con- 
tradictions, tu seras le signe autour duquel se livrera la 
plus ardente bataille. Mille fois plus vivant, mille fois 
plus aimé depuis ta mort que durant les jours de ton 
passage ici-bas, tu deviendras à tel point la pierre an- 
gulaire de l'humanité, qu'arracher ton nom de ce monde 
serait Tébranler jusqu'aux fondements. Entre toi et Dieu, 
on ne distinguera plus. Pleinement vainqueur de iît 
mort, prends possession de ton royaume, où te suivront^ 
par la voie royale que tu as tracée, des siècles d'ado** 
rateurs. 



CHAPITRE XXIII 



CAmACTÈRI BfftlRTlIL DI L'ŒOTmi »E iûSOi 



Jésus, on te voit, ne sortit jamais par son action du 
cercle juif. Quoique sa sympathie pour les dédaignés de 
Torthodoxie le portât à admettre les païens dans le 
royaume de Dieu, quoiqu'il ait plus d'une fois résidé en 
terre païenne, et qu'une ou deux fois on le surprenne 
en rapports bienveillants avec des infidèles, on peut dire 
que sa vie s'écoula tout entière dans le petit monde où il 
était né. Les pays grecs et romaius n'entendirent pas 
parler de lui ; son nom ne figure dans les auteurs pro- 
fanes que cent ans plus tard, et encore d'uue façon indi- 
recte, à propos des mouvements séditieux provoqués 



iÈ^tïS. 240 

put sa doctrine ou des persécQtiotiÉ AoûX kes disciples 
étaient Tobjet. Dans le sem mèiâe du judaïsme, Jfeus 
ne fit pas une impression durable. Philoii, tnoK Vers 
Fah ^^ n'a aucun soupçon de lui. Josèpbe, né Tan 57 
el écrivant sur la fin du siècle, mentionne son eté- 
caiion en quelques lignes, comme un événement d^tù- 
portahce secondaire; dans l*énuméràtion dé^ àeetes 
de son temps, il Omet les dirétiens. La Mischm^ d'un 
autre éôté, n'offre aucune trace de Técole nouvelle ; les 
passages des deux Gémares où le fondateur du christia- 
nisme est nommé ne nous reportent pas an delà du 
quatriègbeou du cinquième siècle. L'oeuvre essentielle de 
Jésus fut de créer autour de lui un cercle de disciples 
auxquels fl inspira un attachement sans bornes, et dans 
le sein desquels il déposa le germe de sa doctrine. S'être 
fait aimer « à ce point qu'après sa mort on ne cessa 
pas de l'aimer S » voilà le chef-d'œuvre de Jésus et ce 
qui frappa le plus ses contemporains. Sa doctrine était 
quelque dhose de si peu dogmatique, qu'il ne songea 
jamais à l'écrire ni à la faire écrire. On était son dis- 
ciple non pas en croyant ceci ou cela, mais en s'attachant 
à sa personne et en l'aimant. Quelques sentences bientôt 
recueillies de souvenir, et surtout son type moral et 
l'impression qu'il avait laissée, (Virent ce qui resta de lui. 
Jésus n'^t pas un lohdateur de dogmes, un faiseur de 



S50 lËSUS. 

symboles ; c'est Tinitiateur du monde à un esprit nou- 
veau. Les moins chrétiens des hommes furent, d'une 
part, les docteurs de l'Église grecque, qui, à partir du 
quatrième siècle, engagèrent le christianisme dans une 
voie de puériles discussions métaphysiques, et, d'une 
autre part, les scolastiques du moyen âge latin, qui vou- 
lurent tirer de TÉvangile les milliers d'articles d'une , 
a Somme i colossale. Adhérer à Jésus en vue du royaume 
de Dieu, voilà ce qui s'appela d'abord être chrétien. 

On comprend de la sorte comment, par une destinée 
exceptionnelle, le christianisme pur se présente encore, 
au bout de dix-huit siècles, avec le caractère d'une reli- 
gion universelle et éternelle. C'est que la religion de Jé- 
.sus est bien à quelques égards la religion définitive. Le 
droit de tous les hommes à participer au royaume de 
Dieu a été proclamé par Jésus. Grâce à Jésus, les droits 
de la conscience, soustraits à la loi politique, sont arri- 
vés à constituer un pouvoir nouveau, le <( pouvoir spiri- 
tuel. » Ce pouvoir a menli plus d une fois à son origine ; 
durant des siècles, les évêques ont été des princes et le 
pape a été \m roi. L'empire prétendu des âmes s'est 
montré à diverses reprises comme une affreuse tyrannie, 
employant pour se maintenir la torture et le bûclier, 
mais le jour viendra oh la séparation portera ses fruits, 
où le domaine des choses de Tesprit cessera de s'appeler 
un « pouvoir » pour s'appeler une « liberté. » Sorti de 
la conscience d'tin homme du peuple, éclos devant le 



iÈSUS. 251 

peuple, aimé et admiré d'abord du peuple, le christia- 
nisme iiit empreint d'un caractère^originel qui ne s'eHa- 
oera jamais. Il fut le premier triomphe de la révolution, 
la victoire du sentiment populaire, l'avènement des 
simples de cœur, l'inauguration du beau comme le 
peuple l'entend. Jésus ouvrit ainsi dans les sociétés aris- 
tocratiques de l'antiquité la brèche par laquelle tout 
passera. 

Le pouvdr civil, en effet, bien qu'innocent de la mort 
de Jésus (il ne fit que contre-signer la sentence, et encore 
malgré lui), devait en porter lourdement la responsa- 
bilité. En présidant à la scène du Calvaire, l'État se porta 
le coup le plus grave. Une légende pleine d'irrévérences 
de toute sorte prévalut et fit le tour du monde, légende 
où les autorités constituées jouent un rôle odieux, où 
c'est Taccusé qui a raison, où les juges et les gens de 
police se liguent contre la vérité. Séditieuse au plus haut 
degré, Thistoire de la Passion, répandue par des mil- 
liers d'images populaires, montra les aigles romaines 
sanctionnant le plus inique des supplices, des soldats 
l'exécutant, un préfet l'ordonnant. Quel coup pour 
toutes les puissances établies ! Elles ne s'en sont jamais 
bien relevées. Comment prendre à l'égard des pauvres 
gens des airs d'infailUbilité, quand on a sur la conscience 
la grande méprise de Gethsémani? 

Fruit d'un mouvement des âmes parfaitement spon« 
tané, dégagé à sa naissance de toute étreinte dogmatique» 



ftyant lutté trois cents ans pour la liberté de conscience, 
le christianisme, malgré les thuiéè qui ont suivi, rè^ 
cueille eïicôi*e les fruits de cette excellente origine. P6\ir 
se renouveler, il n'a qa*ii revenir & TËvàûgiie. Le myâûmë 
de Dieu, tel que nous le concevons, diffère notabîei^ent 
de l'apparition sumaturÊlIe x{ué leâ premiers chrétiens 
espéraient voir éclater dans les nues. Mais le sentiîïient 
que Jésus a introduit dans le n^onde est bien le ûôtte, 
Son parfait idéalisme est la plus haufte règle de la vie dé- 
tachée et vertueuse. Il à créé le ciel des imes pures, où 
se trouve ce qu'on demiiiide en vain & la terre, la par- 
feite noblesse dés enïknts dé Dieu, la èainteté absolue, la 
totale abstraction des souillures du monde, la liberté 
enfin, que la société réelle eidat comme une impossi- 
bilité, et qui n*a toute son amplitude que dans le domaine 
de la pensée. Le grand tnattre de ceux qui se réfugient 
en ce royânihe de tfieu idéal est encore Jésus. Le pre- 
mier, il a proclamé la royauté de l'esprit ; le premier, 
il a dit, au moins par ses actes : t Mon royaume n'est 
pas de ce monde. » La fondation de la vraie refigioh est 
bien son oeuvre. Après lui, il n'y a plus qu'à développer 
et à féconder. 

« Christianisme » est ainsi devenu presque synonyme 
de « religion. % tout Ce qu'on fera en dehors de cette 
grande et bonne tradition chrétienne sera stérile. JésUs 
a ïondé là religion dans l'humanité, comme Sodjràte y a 
fondé la philosophie, comme Aristote y a fondé la seienoi. 



JB3l)S. 253 

11 y i( eu dç la philosophie avant Socrate et de la science 
^vant Âristote. Depui3 Socrate et depuis Aristpte, la phi- 
losophie et la science ont fait d'immenses progrès ; mais 
tout a été bâti sut le fpndement qu'ils ont posé. Dç même, 
avant Jésus^ la pensée religieuse avait traversé bien des 
réyolutions; depuis Jé^us, elle 9 fait de ^ndes con- 
quêtes : on n'^t pas sorti, cependant, on ne sortira pas 
de la notion essentielle que Jésus a créée; il a fixé pour 
toujoiurs ridée du culte pur. La religion de Jésus, en ce 
sens, n'est pas limitée. L'Église a eu ses époques et ses 
phases; elle s'est renfermée dans des symboles qui n'ont 
eu ou qui n'auront qu'un temps ; Jésus a fondé la reli- 
|[îon absolue, n'çxcluant rien, pe déterminant rien, si 
ce n est le sentiment. Ses symboles ne sont pas des 
dogmes arrêtés; ce sont des images susceptibles d'inter- 
prétations indéfinies. On chercherait vainement une 
proposition théologique dans l'j^vangile. Toutes les pro- 
liessions de foi sont des travestissements de l'idée de 
Jésus, i peu près comme la sçolastique du moyen ige, 
pn proclamant Âristote le maître unique d'une science 
achevée, faussait la pensée d'Aristotp. Âristote, s'il eût 
;^si^t^ aux débats de l'école, eA^ répudij^ cette doctrine 
étroife?; il eût été dvi parti de h sçie^i^ progressive 
cpntre la routipe, ^i se couvrait d^ çoi^ autorité; il eût 
applapdj à ses çontrailipteurç, Pe mênje, si Jésus re- 
venait parmi poiis, ^ çecomiaîtrait pour disciples, non 
iffix^i (fui prétendent 1^ renfermer tout entier ôam (|uak 



S54 JfiSOS 

ques phrases de catéchisme, maïs ceux qui trayaillent à 
le continuer. La gloire éternelle, dans tous les ordres de 
grandeurs, est d'avoir posé la première pierre. 11 se 
peut que, dans la a Physique » et dans la « Météoro- 
logie » des temps modernes, il ne se retrouve pas un 
mot des traités d*Âristote qui portent ces titres ; Aristote 
n'en reste pas moins le fondateur de la science de la 
nature. Quelles que puissent être les transformations du 
dogme, Jésus restera en religion le créateur du senti- 
ment pur ; le Sermon sur la montagne ne sera pas dé- 
passé. Aucune révolution ne fera que nous ne nous 
rattachions en religion à la grande ligne intellectuelle 
et morale en tête de laquelle brille le nom de Jésus. En 
ce sens, nous sommes chrétiens, même quand nous 
nous séparons sur presque tous les points de la tradition 
chrétienne qui nous a précédés. 

Et cette grande fondation fut bien Tœuvre person- 
nelle de Jésus. Pour s*être fait adorer à ce point, il 
faut qu'il ait été adorable. L'amour ne va pas sans un 
objet digne de Tallumer, et nous ne saurions rien de 
Jésus si ce n*est la passion qu'il inspira à^son entourage, 
que nous devrions affirmer encore qu'il fut grand et 
pur. La foi, l'enthousiasme, la constance de la première 
génération chrétienne ne s'eoipliquent qu'en supposant 
à l'origine de tout le mouvement un homme de propor- 
tions colossales. Nos civilisations, régies par une police 
minutieuse, ne sauraient nous donner aucune idée d» 



JÉSUS. 255 

ce que valait l*homme à des époques où roriginalitê de 
chacun avait pour se développer un champ plus libre. 
Supposons un solitaire demeurant dans les carrières 
voisines de nos capitales, sortant de là de temps en 
temps pour se présenter aux palais des souverains, for- 
çant la consigne et, d'un ton impérieux, annonçant aux 
rois l'approche des révolutions dont il a été le promo- 
teur. Cette idée seule nous fait sourire. Tel, cependant, 
fut Élîe. Élie le Thesbite, de nos jours, ne franchirait 
pas le guichet des Tuileries. La prédication de Jésus, sa 
fibre activité en Galilée ne sortent pas ihoins complète- 
ment des conditions sociales auxquelles nous sommes 
habitués. Dégagées de nos conventions polies, exemptes 
de réducation ilniforme qui nous raffine, mais qui di- 
minue si fort notre individualité, ces âmes entières por- 
taient dans l'action une énergie surprenante. Elles nous 
apparaissent comme les géants d'un âge héroïque qui 
n'aurait pas eu de réalité. Erreur profonde ! Ces hommes- 
là étaient nos frères ; ils eurent notre taille, sentirent et 
pensèrent comme nous. Hais le souffle de Dieu était libre 
chez eux; chez nous, il est enchatné par les liens de fer 
d'une société mesquine et condamnée à une irrémé- 
diable médiocrité. 

Plaçons donc au pins haut sommet de la grandeur 
humaine la personne de Jésus. Ne nous laissons pas 
égarer par des défiances exagérées en présence d'une 
légende qui nous tient toujours dans un monde surhu- 



SM JESUS. 

9)ain. La vie dç François d'Assis n'e^t 4us$i <fj!\m tissu 
de miracles. A-(-on jamais douté çepen^Ut de Y^ihh- 
tence et du rôle de François d'Assise? Ne disons pas da- 
vantage que la gloire de I^ fondation du christianisBie 
doit revenir à la foule des premiers chrétiens, et ïi/w à 
celui que la légende a déiGé. L'inégalité des honunQS 
est bien plus marquée en Orient que chez nous. Il n*est 
pas rare de kàt s'y élever, au milieu d'uae atmosphàre 
générale de méchanceté, des caractères dont la gran- 
deur nous étonne. Bien loin que Jésus ait été eréé par 
ses disciples, Jésus apparaît en tout comme supéri^r à 
ses disciples. Ceux-ci, saint Paul et peutrétre saiat Jean 
exceptés, étaient des hommes sans invention ni génie. 
Saint Paul lui-même ne suf^rte aucune comparaisoB 
avec Jésus, et, quant à saint Jean, de telles > obscurités 
enveloppent les origines de l'écolequi se rattau^t à lui, 
qu'on ne peut parler de son rôle personnel qn'tvec imt 
extrême réserve. De là l'immense supérierité des Êian- 
gil^ au milieu des toits du Nouveau Testanetit De là 
cette chute pénible qu'oc éprouve m passant de l'his- 
toire de Jésus à oc31e des apôtres. Les évangëlistes eux- 
mêmes, qui nous ont légué Timage de Jésus, sont si 
fort au-dessous de celui dont ils parlent, que sans cesse 
ib le défigurent, iaule d'attenidre à sa hauteur. Leurs 
écrits sont pleins d'erreurs et de contre-sens. On sent à 
chaque ligne un discours d'une beauté divine fixé par 
des rédacteurs qui ne le eomprennent pas, et qui sub- 



itsus. m 

fhtnent lenrs propres idées à celles qu'ils ne saisissent 
qu'à demi. En somme, le caractère de Jésus, loin d'a- 
voir été embelli par ses biographes, a été diminué par 
eux. La critique, pour le retrouver tel qu'il fut^ a besoin 
d'écarter une série de méprises, provenant de la mé- 
diocrité d'esprit des disciples. Ceux-ci l'ont peint comme 
ils le concevaient, et souvent, en croyant l'agrandir, 
l'ont en réalité amoindri. 

Est-il plus juste de dire que Jésus doit tout an ju- 
daïsme et que sa grandeur n'est autre que celle du peuple 
juif? Personne plus que moi n'est disposé à placer haut 
ce peuple unique, dont le don parlicuher semble avoir 
Clé de contenir dans son sein les extrêmes du bi^ et du 
mal. Sans doute, Jésus sort du judaïsme; mais il en sort 
comme Socrate sortit des écoles de sophistes, comme 
Luther sortit du moyen âge, comme Lamennais du ca- 
tholicisme, comme Rousseau du dix-huitième siècle. On 
est de son siècle et de sa race, même quand on réagit 
contre son siècle et sa race. Loin que Jésus soit le conti- 
nuateur du judaïsme, il représente la rupture avec 
l'esprit juif. En supposant que sa pensée à cet égard 
puisse prêter à quelque équivoque, la direction gé- 
nérale du christianisme après lui n'en permet pas. La 
marche générale du christianisme a été de s'éloigner 
de plus en plus du judaïsme. Son perfectionnement 
consistera à revenir à Jésus, mais non certes à revenir 
au judaïsme. La grande originalité du fondateur reste 

17 



258 JÉSUS. 

donc entière ; sa gloire iradmet aucun légitime parta« 

géant. 

Cette sublime personne, qni chaque jour préside en- 
core au destin du monde, il est permis de l'appeler 
divine, non en ce sens que Jésus ait absorbé tout le 
divin, mais en ce sens que Jésus est l'individu qui a 
fait faire à son espèce le plus grand pas vers le divin. 
L'humanité dans son ensemble offre un assemblage 
d'êtres bas, égoïstes, supérieurs à Tanimal en cela seul 
que leur égoïsme est plus réfléchi. Cependant, au milieu 
de cette uniforme vulgarité, des colonnes s'élèvent vers 
le del et attestent une plus noble destinée. Jésus est la 
plus haute de ces colonnes qui montrent à l'homme d'où 
il vient et oi^ il doit tendre. En lui s'est condensé tout 
ce qu'il y a de bon et d'élevé dans notre nature. Il n'a, 
pas été impeccable; il a vaincu les mêmes passions que 
nous combattons; aucun ange de Dieu ne l'a conforté, 
si ce n'est sa bonne conscience; aucun Satan ne l'a tenté, 
si ce n'est celui que chacun porte en son cœur. De même 
que plusieurs de ses grands côtés sont perdus pour nous 
par suite de l'intelligence de ses disciples, il est pro- 
bable aussi que beaucoup de ses fautes ont été dissi- 
mulées. Mais jamais personne autant que lui n'a fait 
prédominer dans sa vie l'intérêt de l'humanité sur les 
petitesses de l'amour-propre. Voué sans réserve à son 
idée, il y a subordonné toute chose à un tel degré 
que vers la fin de sa vie, Tmiivers n'exista plus pour 



JÉSUS. 259 

lui. C'est par cet accès de volonté héroïque qu'il a 
conquis le ciel. Il n'y a pas eu d'homme qui ait à ce 
point foulé aux pieds la famille, les joies de ce monde, 
tout soin temporel. 11 ne vivait que de son Père et de 
la mission divine dont il avait la conviction d'être chargé. 
Que nous réserve l'avenir? La grande originalité renaî- 
tra-t-elle, ou le monde se contentera-t-il désormais de 
suivre les voies ouvertes par les hardis créateurs des 
vieux âges? Nous l'ignorons. En tout cas, Jésus ne sera 
pas surpassé. Son culte se rajeunira sans cesse ; sa lé- 
gende provoquera des plus beaux yeux des larmes sans 
fin; ses souffrances attendrirout les meilleurs cœurs; 
tous les siècles proclameront qu'entre les fils des hommes, 
il n'en est pas né de plus grand que Jésus. 



FIN 



TA5LE 



Avertissement I 

I. Enfance et jeunesse de Jésus. Ses prenriières 

impressions. . . . • 1 

]1. Éducation de Jésus. . 8 

III. Ordre d'idées au sein duquel se développa 

Jésus 17 

lY. Premiers aphorismes de Jésus. — Ses idées 
d'un Dieu père et d'une religion pure. — 

Premiers disciples 33 

V. Jean-Baptiste. — Voyage de Jésus vers Jean 
et son séjour au désert de Judée. — H 
adopte le baptême de Jean 48 

VI. Développement des idées de Jésiis sur le 

royaume de Dieu. ...•...••• 59 



Mî lABLE 

VII. Jésus \ Gapharnahum. .••••• 7 • • 73 

Vlil. Les disciples de Jésus 84 

IX. Prédications du lac 95 

X. Le royaume de Dieu conçu comme Tavéne- 

ment des pauvres • • 166 

XI. Ambassade de Jean prisonnier tofs Jésus. — 
Mort de Jean. — Rapports de son école 

. avec celle de Jésus. • • 119 

XIL Premières tentatives sur Jérusalem .... 127 

XIII. Rapports de Jésus avec les païens et les Sa- 

maritains • . . • . 141 

XIV. Commencement de la légende de Jésus. — 

Idée qu'il a lui-même de son rôle surnaturel . 150 
XY. Forme définitive des idées de Jésus sur Je 

royaume de Dieu 163 

XVI. Institutions de Jésus 171 

XVIÎ. Opposition contre Jésus. ........ 180 

XVIII. Dernier voyage de Jésus ^ Jérusalem. . • . 188 

XIX. Machinations des ennemis de Jésus .... 202 

XX. Dernière semaine de Jésus 210 

XXI. Arrestation et procès de Jésus ...... 221 

XXil. Mort de Jésus 240 

XXlll. Caractère essentiel de Tœuvre de Jésus. • • 248 



PÛl.rV. — TVP. ET SrÉR. DE ACG. BOIRET. '^CO 



OEC-« 132R 



^ JU ' -i- i -^.« giljgigg